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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 23:00



     Le 5 mai dernier, dans un articulet que je voulais introductif, historiquement parlant, aux deux modèles exposés dans la vitrine 11, la dernière que nous rencontrerons dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais promis, ami lecteur, de vous donner à lire un texte datant de ce que les égyptologues nomment la Première Période intermédiaire (P.P.I.), soit  un relativement court moment entre l'Ancien Empire pharaonique et le Moyen, puisqu'il s'étend sur seulement une petite centaine d'années, approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère.

     Ce texte à portée quelque peu philosophique, empreint d'une relative nostalgie, est censé refléter l'état plus que chaotique de l'Egypte à l'extrême fin de l'Ancien Empire en nous peignant un homme égyptien perturbé par l'angoisse, habité par le doute parce que  privé des repères sociaux et religieux qui tant le rassuraient auparavant. 




     Indépendamment du fait que les deux derniers siècles du IIIème millénaire ont profondément marqué le Proche et le Moyen Orient par des bouleversements à la fois climatiques mais aussi humains pratiquement contemporains les uns des autres, l'Egypte quant à elle, en proie à des désordres intérieurs, à une importante récession économique - rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê ! -, à la famine même, rendit compte de cet état de fait dans le domaine artistique avec, notamment au Louvre, ce bas-relief de calcaire (E 17381) que l'on rencontre au premier étage, dans la vitrine 19 de la salle 22, et dont le cartel précise qu'il s'agit de Bédouins mourant de faim dans le désert, aux confins du pays, sous le règne du pharaon Ounas (Vème dynastie - XXIVème S. A.J.-C.)
 


     Et le consigna également, dans le domaine littéraire avec, entre autres textes, ces Lamentations (on trouve aussi parfois dans certains ouvrages : Admonitions) d'un certain Ipou-Our (ou Ipouer), scribe qui s'est ainsi épanché en plusieurs "poèmes" sur cette  crise qui sévissait à l'époque en Egypte.

     Le document de référence aux traductions contemporaines, que les égyptologues appellent "Papyrus d'Ipou-Our", fut en fait découvert en relativement mauvais état à Memphis, au début du XIXème siècle. En 1828, le Musée de Leyde, aux Pays-Bas, en fit l'acquisition et l'étiqueta "Leiden 344".

     Ce n'est que quelque quatre-vingts ans plus tard, en 1909 exactement, que le spécialiste incontesté pour l'époque de l'écriture hiératique, Sir Alan Gardiner, traduisit le texte entier rédigé en cette cursive à la XIXème dynastie.

  


     Beaucoup de scientifiques, de spécialistes, mais aussi, malheureusement, de "passionnés" moins sérieux veulent voir d'évidentes similitudes entre le texte biblique de l'Exode et certaines catastrophes auxquelles Ipou-Our fait allusion (que le monde égyptologique appelle communément "Les 10 Plaies d'Egypte") et le papyrus de Leyde, allant, pour certains, jusqu'à vouloir entrer dans de fumeuses - à mes yeux, à tout le moins -, théories ésotériques, voire même évoquer des mondes parallèles (on trouve tout, sur le Net ...)

     Vous accepterez, ami lecteur, que je n'entre pas ici dans ce débat et que, sans plus attendre, je vous propose quelques extraits significatifs de ce texte égyptien antique, laissant aux exégètes de la Bible, s'il y en a l'un ou l'autre parmi vous, le soin de trancher. 
 

 

     Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales possède des monceaux.

     Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : " Laissez-nous chasser les puissants de chez nous."

     Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : "Ah ! Puissions-nous avoir quelque chose à manger !"
 
     Voyez donc, Elephantine, Thinis, etc. de Haute-Egypte ne paient plus d’impôts, à cause de la révolte. On manque de fruits, de charbon de bois.

     Autrefois, le cœur du roi était heureux quand les porteurs d’offrandes s’avançaient vers lui, et quand venaient les pays étrangers : c’était notre empire, c’était notre prospérité. Qu’allons nous faire à ce propos ? Tout est tombé en ruine.

     Voyez donc, celui qui ne possédait rien est maintenant celui qui possède.

     Voyez donc, les Grands ont faim et souffrent, mais les serviteurs sont servis.

     Voyez donc, les bureaux administratifs sont ouverts, les rôles ont été enlevés, de sorte que celui qui était un serf peut devenir le maître des serfs.

     Voyez en vérité une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant : nous sommes tombés assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

     Voyez en vérité, nous sommes tombés assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

     Voyez, les juges d’Egypte sont chassés à travers le pays, chassés des Maisons de la royauté.

     Voyez, aucune fonction n’est désormais à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans berger.




(Grimal : 2005, 7; Lalouette : 1984, 215 sqq.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Montoumès 18/05/2009 13:53

Ce genre littéraire est particulièrement intéressant, puisqu'il permet de confronter plusieurs niveaux de lecture : ceux qui y voient ici des "extraits" de la bible devraient se pencher également sur les autres textes, et tenter d'en sortir une quelconque explication... s'ils en trouvent !

Pour compléter l'œuvre du Louvre, un bloc plus important décoré des mêmes personnages chétifs et affamés est exposé au Musée Imhotep à Saqqarah (où se trouve la chaussée d'Ounas).

Richard LEJEUNE 19/05/2009 09:07



     Parce qu'un petit séjour à l'étranger avant, pendant et après la publication programmée de cet article m'a empêché d'y répondre au cas par
cas, c'est-à-dire au fur et à mesure de la parution de vos commentaires, vous me permettrez ce matin, chers amis lecteurs, de rédiger ma réponse d'un seul tenant, de façon donc quelque peu
collective.

     S'il me fallait brièvement résumer  la situation de la Première Période intermédiaire, j'écrirais simplement qu'à cette époque, le but essentiel des gouvernants
locaux, des nomarques, consistait à récupérer un pouvoir qui, progressivement, s'était délité, un pouvoir qui échappait aux pharaons memphites de l'Ancien Empire.

     Dès lors, Alain, si effectivement on peut parler de révolution en ces temps troublés, je m'autorise à poursuivre jusqu'au bout la comparaison que tu as établie avec la
Révolution française de 1789 : en Egypte, comme chez vous, quand le pouvoir reprit ses esprits, ce fut certes en d'autres mains, mais pour continuer dans pratiquement la même conception
qu'avant. Rappelle-toi : quand Bonaparte mit fin à la révolution, ce fut pour, devenu empereur, installer une nouvelle noblesse, d'empire évidemment cette fois, et en définitive remettre sur
pied au seul profit de cette noblesse certains privilèges qu'en principe 1789 voulait abolir. Les richesses et le pouvoir ne firent que changer de mains, mais l'esprit perdura ...

     Ici, en Egypte, ceux qui reprirent les rênes en mains conservèrent aussi pratiquement les mêmes formes institutionnelles. 

     Et si, parmi d'autres récits, parmi d'autres "Sagesses" comme les nomment ceux des égyptologues qui ont plus spécifiquement concentré leurs travaux sur la littérature,
celui d'Ipou-Our dont j'ai choisi samedi de vous donner à lire quelques extraits met plus particulièrement l'accent sur les exactions qui semblent être le quotidien de son temps, c'est, il ne
faut pas le perdre de vue, dans un évident but politique : la tableau quasiment apocalyptique qu'il nous présente et de la société humaine avec la privation des repères que ci-dessus  nous
rappelle judicieusement Jean-Claude, mais aussi, des catastrophes climatiques qui, je l'ai précisé dans l'introduction de l'article, furent le lot des Egyptiens de ces temps, n'a d'autre but
que celui de réclamer un roi fort, un souverain qui sache prendre ses responsabilités parce que, et là est l'essentiel à bien comprendre, le roi restait aux yeux du peuple égyptien, le garant de
la Maât, le garant de l'ordre social, de l'ordre établi, de la pérennité du pays, en fait. C'est grâce à Pharaon que le pays survit (c'est lui, par exemple, qui donne l'ordre de remettre à neuf,
après la crue, les canaux d'irrigation qui permettent d'abreuver les terrains); c'est Pharaon qui, en définitive, empêche le chaos de s'installer.

     Et si, comme ce fut le cas à ce moment-là, il y a décadence politique, partant carence administrative, le pays s'en trouve complètement désorienté. Ce texte d'Ipou-Our
n'est donc pas une simple et banale phraséologie, il constitue un appel à recouvrer une administration royale qui donne à nouveau au pays l'impression d'être sous la protection des dieux,
qui donne à nouveau au pays, comme l'indique justement dans son commentaire Louvre-passion, l'impression, nostalgique il est vrai, de vivre comme pendant cet Ancien Empire qui servit
toujours de modèle de référence.

     Quant aux comparaisons que certains exégètes veulent établir avec la Bible, et sur lesquelles j'ai préféré ne pas insister, je noterai simplement, Montoumès, qu'il te
suffit d'un peu fouiller le Net pour en trouver à foison; avec, notamment, mise en regard d'extraits du Papyrus de Leyde et de certains passages de l'Exode.

     Un dernier point, maintenant, concernant la forme, cette fois, et non plus le fond : j'ai toujours pris soin, depuis la création de mon blog, d'écrire textes et
citations, quels qu'ils soient, en choisissant l'italique de manière à mieux les mettre en évidence. J'ai conventionnellement adopté le noir sur blanc avec des textes littéraires concernant
l'Egypte (dans la rubrique qui leur est réservée), et préféré le bleu turquoise pour notifier que ces extraits-là étaient des textes égyptiens d'époque.
Si d'aventure, il apparaît aujourd'hui en bleu clair, c'est que j'ai probablement cliqué sur le mauvais petit carré coloré : je vais donc vérifier et rectifier de manière qu'il soit plus lisible.
Merci, en tout cas, de m'avoir fait remarquer cet inconvénient de lecture ...             



Jean-Claude Vincent 17/05/2009 22:55

Voyez donc : et si Richard nous faisait quant à lui une petite (r)évolution de couleurs, en quittant un instant le sempiternel noir sur fond blanc pour cet étonnant turquoise, sans doute destiné à rappeler ces superbes colliers colorés entourant le cou des servantes ? Moi qui suis plus habitué également au noir et blanc, j’apprécie plutôt la démarche !!!

Plus sérieusement et après ce petit clin d’oeil, c’est très intéressant de lire que la civilisation égyptienne de cette époque fut elle aussi perturbée et a douté, a connu la crise, parce que privée de repères : les temps n’ont pas vraiment changé !

Louvre-passion 17/05/2009 18:36

Finalement c'est très actuel : un monde en bouleversement qui perd ses repères où les gens sont désemparés. Il est vrai que d'une certaine façon les égyptiens auront toujours la nostalgie du premier empire même à l'époque faste de Ramses II.
Petite remarque en toute amitié : il faudrait éviter le bleu clair sur blanc qui n'est pas très lisible.

Alain 16/05/2009 11:29

Intéressant ce texte ! Si les riches, dans cette civilisation où le pharaon est un dieu, sont démunis et les pauvres prennent leur place, où va-t-on !
Le peuple égyptien opprimé aurait-il fait à cette période sa propre révolution, des millénaires avant la nôtre en France au 18e ?

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