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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 23:00

 

     Comme convenu mardi dernier, nous voici donc réunis, vous et moi ami lecteur, cette matinée près de la première des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre à une heure telle que nous pouvons agréablement profiter, pour mieux en apprécier tous les objets, de la douce luminosité automnale qui filtre par la fenêtre s’ouvrant - c’est une vue de l’esprit ! - sur le Quai François Mitterrand et la Seine, juste devant nous, plutôt qu’être aveuglés par le soleil direct qui, indiscrètement, pénétrera ici cet après-midi.



     Et je ne doute pas que d’un coup d’oeil, un seul, vous avez immédiatement remarqué qu'à l'avant-plan de ce meuble s'étale une petite collection d’ostraca peints - "figurés", dit-on plutôt dans le vocabulaire égyptologique -, que vous me permettrez de ne point détailler aujourd’hui, préférant concentrer d’abord votre attention sur une oeuvre placée tout à l’arrière et qui, par son volume, attire immédiatement et inévitablement le regard.



     Il s’agit bien évidemment de cette statuette en bois (E 27248), d’une hauteur de 23, 5 cm pour une longueur de 35, 5 cm, et datant probablement de la XVIIIème dynastie, la note sur le cartel étant assortie d’un point d’interrogation. D’une facture relativement fruste, elle représente, posé sur un socle d’un bois d’une autre essence, un porc mâle, la tête dirigée vers le sol dans l’attitude caractéristique d’un animal en quête de sa propre pitance.

     D’un premier coup d’oeil aussi, vous conviendrez avec moi que, mises à part l’extrémité du groin et la forme des oreilles, l’animal, beaucoup plus maigre, beaucoup plus haut sur pattes, offre bien peu de ressemblances avec le grassouillet congénère que nous lui connaissons de nos jours.


     Parmi les mythes qui peuplent toute civilisation antique, ceux qui, en Egypte plus particulièrement, font référence tant à Osiris qu’à Horus font souvent aussi, peu ou prou, intervenir le dieu Seth. Et que ce dernier porte la plupart du temps préjudice à l’un ou l’autre membre de sa propre famille ne fait plus aucun doute, si l’on se réfère aux textes dans lesquels ils interviennent les uns et les autres : ainsi, et pour faire simple, d’Osiris, Seth sera le meurtrier dans la mesure où il dépècera son corps, et d’Horus, le mutilateur en s’emparant d’un de ses yeux.

     Quoi qu’il en soit, considéré comme une divinité néfaste, Seth, auquel un automatisme récurrent associe la couleur rouge, celle du sang - certains papyri médicaux traitant de l’hématurie parasitaire considèrent d’ailleurs le dieu comme étant à l’origine de cette pathologie qu’ils décrivent en insistant sur la présence de sang dans les urines, rouges, du malade -, fut également allié au porc, cet animal finalement très ambigu : tantôt il constitue un des éléments primordiaux de l’alimentation de certains Egyptiens, sert à divers niveaux de leur pharmacopée, est utilisé pour différents travaux des champs, tantôt il est considéré comme totalement impur et banni, notamment, de l’environnement sacerdotal, quand ce ne sont pas les porchers eux-mêmes que l’on met au ban de la société !

     La version la plus ancienne des mythes qui évoquent Seth se trouve déjà dans les Textes des Pyramides qui, je le souligne rapidement au passage, n’apparaissent pour la première fois que dans celle du roi Ounas, à la fin de la Vème dynastie. 

     Le combat entre Seth et Horus est également relaté au chapitre 112 du "Livre pour sortir au jour" que d’aucuns continuent toujours à erronément appeler "Livre des Morts", quand Rê demande :

 

"... "Fais-moi voir ce qui est arrivé à ton oeil aujourd’hui !" Il le vit, et alors Rê dit à Horus : "Jette donc un regard sur ce porc noir !" Alors il le regarda et la blessure de son oeil devint très vive. Alors Horus dit à Rê : "Voilà que mon oeil est comme il fut lors de ce coup que Seth avait porté à mon oeil", et il perdit connaissance. Alors Rê dit à ces dieux qui le portaient sur son lit : "Qu’il reprenne ses sens !"


Il était arrivé en effet que Seth s’était transformé en porc noir, et il avait alors porté le coup brûlant qui était dans son oeil.


Alors Rê dit à ces dieux : "Abominez le porc à cause d’Horus ! Puisse-t-il donc reprendre ses sens !" Et c’est ainsi que le porc fut en abomination, à cause d’Horus, de la part des dieux de sa suite ..."


     Il est ainsi plus que probable qu’il faille précisément aller chercher dans ces mythes étiologiques l’origine de l’interdiction de consommer de la viande de porc faite aux prêtres égyptiens, ainsi que l’entrée des temples et nécropoles aux porchers eux-mêmes, si l’on en croit Hérodote (II, 47) :



"Le porc passe chez les Egyptiens pour une bête impure. Qui en frôle un au passage va aussitôt se plonger dans le fleuve tout habillé; de plus, les porchers quoique Egyptiens de naissance, sont seuls en Egypte à ne pouvoir entrer dans aucun temple; personne ne consent à donner sa fille en mariage à un porcher, ni à prendre femme chez eux : ils se marient entre eux."

 

     Et pourtant dès la constitution de l’écriture hiéroglyphique égyptienne, le signe du porc (E 12 dans la liste de Gardiner ) fit d’emblée partie d’un corpus qui n’évoluera guère jusqu’à l’époque ptolémaïque. Et ce hiéroglyphe servit notamment de déterminatif à une série de termes définissant tout à la fois le cochon, le porc en tant qu’animal domestique ou non, la truie, qu’elle soit ou non blanche (j’y reviendrai la semaine prochaine), le cochon noir que nous venons de découvrir assimilé à Seth, le verrat, etc.

     C’est sur un pan de cette étonnante ambiguïté qui frappe la famille porcine, tantôt honnie, tantôt amie, qu’en prémices à notre rencontre ici même mardi prochain pour plus particulièrement évoquer l’animal domestiqué, je voulais, ami lecteur, aujourd’hui attirer plus spécifiquement votre attention.

     A mardi, même vitrine, même heure ?


 

(Bardinet : 1995, 59 ; Barguet : 1967, 149; Hérodote : 1964, 161; Sarr : 2008, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Tifet 16/09/2009 09:00

Seth est me semble-t-il un animal non identifié, ressemblant au sanglier......pas loin du cochon ! il est peu représenté et je me souviens l'avoir vu à Abou Simbel, par une matinée très orageuse.....il devait être là ! à mardi prochain. bonne journée; Tifet

Richard LEJEUNE 16/09/2009 10:44



Et oui, Tifet, les quelques rares représentations de Seth, divinité maléfique s'il en est, insistent sur son côté d'animal bizarre, voire fantastique
qui procédait tout à la fois du porc, de l'âne, et de quelques autres espèces animales dont il reprend certains traits en les exagérant : "corps levretté, longue queue raide et
fourchue, museau effilé et busqué, oeil mongol, hautes oreilles droites et biseautées", écrit l'égyptologue Jean Yoyotte, très récemment disparu, dans la note qu'il lui consacre à la page
166 du "Dictionnaire de la civilisation égyptienne" qu'il co-signa, en 1959, avec deux autres collègues. (Paris, Editions Hazan)



J-P Silvestre 15/09/2009 16:43

Vous jetez un éclairage inattendu, pour l’ignorant que je suis, sur le rejet de l’espèce porcine. Je croyais que les Musulmans l’avaient bannie pour des raisons d’hygiène alimentaire !
Vous nous apprenez qu’il s’agit d’une tradition beaucoup plus ancienne.
Mais que savons-nous de l’origine ethnique des Égyptiens de l’antiquité et de l’influence qu’ils ont pu exercer sur l’envahisseur arabe ? Pardonnez-moi cette question qui risque d’être embarrassante faute de témoins…

Richard LEJEUNE 16/09/2009 10:29



     Vous n’ignorez certes pas, Jean-Pierre, que l’époque néolithique constitue dans toute la région du Proche-Orient la première grande
révolution que l’Humanité ait connue en passant inéluctablement de l’état de prédateur (chasseur - pêcheur ...) à celui de producteur (agriculteur - éleveur ...)


     En Egypte, ce fut peut-être encore plus flagrant : c’est l’environnement géographique qui déterminera la suite de l’histoire. Il faut en
effet savoir que l’Egypte de l’époque était un territoire que des frontières naturelles isolaient complètement : au nord, la Méditerranée, et au sud les nombreuses cataractes empêchaient tout
passage dans un sens ou dans l'autre; à l’est, le désert arabique et à l’ouest, le libyque, constituaient eux aussi des barrières peu amènes.


     De sorte que ce furent ces premiers chasseurs qui, contraints par quelques changements climatiques notoires perturbant grandement, au
Vème millénaire avant notre ère, l’économie préhistorique, commencèrent à s’enquérir d’une alternative à leur nomadisme séculaire, en fait à leur méthode ancestrale pour
s’approvisionner en nourriture, en pratiquant, comme je l’ai d’ailleurs quelque peu évoqué mardi dernier, l’élevage et la domestication, fruits de leurs activités cynégétiques préalables.


     En conséquence, ils s'obligèrent à quitter les déserts dans lesquels ils évoluaient (déserts qui, par parenthèses, avant les
transformations du climat auxquelles je viens de faire allusion, étaient bien moins arides que de nos jours) et à chercher à se fixer en un endroit favorable - les bords du Nil qui proposaient en
outre une intéressante végétation comestible grâce aux alluvions déposées chaque année par les crues -, et à mettre en place un nouveau système de production, donc d’organisation sociale, partant
de pensée ... (Tout se tient !) La sédentarité était née, qui succédait au nomadisme.


     La civilisation égyptienne allait, sur cette base, pouvoir prendre son essor, et avec elle, inévitablement, un pouvoir fort qui se devait
d’établir et de faire respecter des règles de vie en commun. Imparable logique de toutes les sociétés !


     Voilà, cher Jean-Pierre, ce qui, je pense, répondra à votre question concernant les origines de la population égyptienne antique. Cet Etat
fort - qui connut pourtant ses moments de faiblesse, ce que les égyptologues appellent les périodes intermédiaires -, perdura quelque 4 000 avant de s’effondrer sous les coups de boutoir de
l’Empire romain : César, Antoine, Cléopâtre, et la bataille d'Actium, en 30 avant notre ère, qui mit fin à la puissance égyptienne et fit de ce territoire une "Province romaine".


     Romanisés, puis christianisés, par obligation évidemment au point de départ, les Egyptiens, devenus les Coptes, s’installeront parfois dans
d’anciens monuments d’époque pharaonique et, malheureusement, pudibonderie oblige !, ces nouveaux chrétiens en détruiront les images "profanes" ...


     Puis, au VIIème siècle de notre ère s’installeront les Arabes qui, eux, pour construire leurs maisons, au Caire, entre autres,
n’hésiteront pas à s’emparer de pierres détachées de monuments prestigieux (je songe aux pyramides, par exemple) ...


Que de déprédations furent ainsi commises au cours des siècles post-pharaoniques aux noms de religions, quelle qu'elles soient !  

     Des Coptes, dans l’Egypte actuelle, il ne reste qu’une extrêmement petite minorité, pas toujours bien acceptée par les Musulmans qui représentent, quant à
eux, quelque 90 % de la population.


     Ainsi, pour prétendument pallier le problème de grippe porcine, l’Etat égyptien, sous la pression des islamistes, a-t-il décidé dernièrement
de faire abattre des centaines de milliers de cochons élevés par la petite communauté copte, pour laquelle, vous pensez bien, ils constituaient un revenu de première importance.


     Quant à l’origine de ce rejet de la viande de porc par l’Islam, il remonte très loin dans le temps : en effet, cette "religion révélée" a
repris à son compte l'interdiction alimentaire déjà en application dans la religion juive. La Bible (Lévitique : 11, 7-8; Deutéronome : 14, 8), mais aussi le Coran (Versets 60 et 173 de la
Sourat) mettent tous deux l’accent sur l’impureté de l’animal ... Le porc fut donc un objet de mépris dans ces "grandes" religions monothéistes.


 


     Ceci étant, et vous le constaterez mardi prochain si vous me lisez, en Egypte antique, sur lui plane une ambiguïté telle qu’il fut aussi
apprécié pour bien des raisons.


     Désolé de ne point être plus précis, Jean-Pierre, mais n’étant pas du tout spécialiste de l’histoire des religions (j’ai toujours
envie d’écrire : sectes !), je suis d’évidence encore moins capable d’argumenter ...


     (Oula, je me rends compte, à la relecture, que c’est fort long ! Veuillez m’en excuser ...)



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