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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 23:00


     Nous nous étions complu mardi dernier, vous et moi ami lecteur, à admirer l'élégante naïveté de la statuette du tout jeune moscophore (E 14721) exposée ici devant nous, dans la première des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, celle consacrée à l'élevage et que nous détaillons depuis maintenant la mi-septembre.   



     J'avais aussi, souvenez-vous, attiré votre attention sur le fait que ce thème avait été repris par l'art grec, sans toutefois étayer plus avant mon assertion. Ce que je fais aujourd'hui en vous proposant cet exemplaire de marbre de 96 centimètres de hauteur que d'aucuns, peut-être, ont déjà rencontré au tout nouveau Musée de l'Acropole, à Athènes, inauguré en juin dernier.



     Vous noterez, je pense, qu'étant d'évidence de facture grecque, cette oeuvre du VIème siècle avant notre ère, porte toutefois nettement l'empreinte de la statuaire des rives du Nil, à savoir ce que les historiens de l'art appellent "la posture frontale à l'égyptienne", avec la jambe gauche en avant. Et malgré cela, certains ouvrages spécialisés, ainsi qu'évidemment les manuels scolaires dont tout le monde peut se rendre compte qu'ils n'évoluent qu'extrêmement lentement, osent encore prétendre à la prééminence de l'art grec !

     Enfin, mardi dernier, j'avais terminé notre entretien de manière un peu négative en mettant l'accent sur l'inévitable finalité de l'élevage du veau (ou de tout autre animal) : l'abattage et le dépeçage destinés à nourrir les dieux, à tout le moins leur statue dans le saint des saints des temples, les défunts, ensuite la population ... 

     C'est donc ce sujet, délicat pour les "âmes sensibles", que je vais aujourd'hui plus particulièrement aborder avec vous.


     Parce que les documents font défaut, vous avais-je précisé quand dernièrement j’avais évoqué le porc, je n’avais pas eu l’opportunité de trop m’attarder sur les rites sacrificiels égyptiens concernant cet animal.
 En revanche, dans les mastabas de l’Ancien Empire, dans certains hypogées du Nouvel Empire, ainsi que dans les temples ptolémaïques extrêmement prolixes quand il s’agit d’expliquer des rituels des hautes époques pharaoniques, nombreuses sont les scènes qui ont trait au sacrifice du veau (mais aussi, d’ailleurs, des gazelles, des antilopes, des oryx, des boeufs, bien sûr, et parfois de la volaille).

      En prémices, quand d'aventure il fallait qu'on en sacrifiât un, il devait préalablement être soumis à un examen rituel : reconnaître sa pureté, c'était en effet s'assurer qu'il ne présentait pas les marques distinctives d'un futur possible taureau Apis, auquel cas il eût été interdit de le tuer.

     Ces scènes de boucherie qui accompagnent le défunt dans son dernier voyage ici-bas se présentent quasiment toutes selon un même schéma, ce qui signifie qu’elles ne rendent pas nécessairement compte d’une réalité de fait, mais plutôt qu’elles induisent une signification plutôt liturgique : l’animal, couché à même le sol, était dans un premier temps ligoté de manière à lui couper une cuisse qui serait alors immédiatement proposée au défunt en guise d’offrande alimentaire de premier ordre. Puis, seulement après, venait l’égorgement et la décapitation.

     Oui, vous avez malheureusement bien lu, ami lecteur : l’ablation de la patte antérieure se faisait (selon toutefois certains égyptologues, bien vite contestés par d’autres que le geste effraie), alors que le petit animal dont on avait pris soin de ligoter ensemble les trois autres membres était toujours vivant.

     Ainsi, grâce au dessin ci-dessous réalisé par Marcelle Baud pour l'ouvrage "Les Pleureuses dans l'Egypte antique", publié en 1938 par l'égyptologue belge Marcelle Werbrouck, collaboratrice de Jean Capart, peut-on nettement distinguer, dans une scène de la tombe mise au jour à Memphis d'un certain Ptahmès, scribe du Trésor de Ptah à l'époque ramesside, un prêtre ritualiste en train de sectionner la patte antérieure droite d’un veau regimbant, alors que la vache derrière lui, mugit également, mais d'une autre douleur : maternelle celle-là !




     On retrouve une représentation assez semblable, sinon plus explicite, dans la longue vignette chapeautant le premier chapitre d'un "Livre pour sortir au jour", traditionnellement et erronément encore appelé "Livre des Morts ", chapitre consacré aux funérailles et qui nous apprend qu’il s’agit, à ce moment précis des rites de revivification, d’offrir au défunt censé devenir un nouvel Osiris, le sang chaud et viril d’un petit veau encore vivant auquel on prélève une des pattes antérieures.  




     Vous avez immédiatement remarqué que cette scène extraite du "Livre pour sortir au jour" (British Museum  EA 10470) d'un certain Ani, scribe royal, se divise en deux registres : dans la partie supérieure, le veau vient d'être charcuté, et le sang gicle encore de la plaie récente; et c'est au second que l'on voit un personnage vêtu d'un pagne se dirigeant avec le membre mutilé vers une des tables d'offrandes du défunt.   

     Si j'avais pris la précaution de vous proposer l'intégralité des deux documents ci-dessus, vous auriez aussi tout de suite compris que, dans la décoration d’un tombeau, ces scènes de boucherie interviennent si près de celles montrant l’arrivée du cortège funèbre, si près de celles des pleureuses, mais aussi de la cérémonie d’ouverture de la bouche destinée à rendre les divers sens au défunt (parole, ouïe, odorat ...) qu’il n’y a plus de doute possible : le veau était bel et bien sacrifié de la sorte précisément lors de ce rite de l’ouverture de la bouche.

     Tous ces gestes, d’ailleurs : sa mutilation préalable, son égorgement, l’ouverture de la bouche du défunt, etc., constituaient chacune des étapes, s’articulant les unes par rapport aux autres, de l’important rituel funéraire égyptien.

     Et, par exemple, l’ablation de la cuisse du veau faisait très nettement référence aux démêlés mythiques d’Horus et de Seth : plus précisément au combat d’Horus cherchant à restaurer le pouvoir de son père, avant d’en assurer lui-même la charge; pouvoir royal que voulait s’approprier Seth !

     Je ne voudrais cependant pas terminer sur une note aussi cruelle, que contestent, je le précise à nouveau, certains égyptologues, sans vous rappeler que ces scènes ne sont fort heureusement pas les seules qui font allusion au veau. Et qu’aux côtés des sempiternels moments de sevrage d’un petit animal qui tire la langue, en sont représentées d’autres dans lesquelles on voit des troupeaux se déplacer pour passer un gué, par exemple, le plus souvent en barque réalisée avec des bottes de papyrus.

     Trois possibilités s’offrent alors : soit l’animal marche en toute liberté, soit il est, comme sur notre statuette, porté sur les épaules d’un jeune berger, soit, mais c’est plus rare, attaché à une longe qui lui passe par la mâchoire. Mais, il appert que dans tous les cas, c’est le veau qui prend la tête, c’est lui qui mène le troupeau de bovidés.

     

     On ignore malheureusement l’époque exacte à laquelle ces opérations de boucherie ont pris naissance : fin de la préhistoire ?, tout début de l’Ancien Empire ? On ignore également quand elles sont véritablement devenues rituelles, quand elles ont été codifiées pour constituer ainsi de facto un des éléments du cultuel égyptien.

     En revanche, on sait qu’à travers les Hébreux d’abord, les Musulmans ensuite, le sacrifice du veau avec Aaron et ses fils d’un côté, obéissant aux injonctions de Moïse, et Abraham de l’autre, fut envisagé, tout à la fois dans la Bible et le Coran, comme un signe expiatoire : transférer les péchés de l'Humanité sur un animal que l’on va occire aux fins de purifier l’homme de ses propres fautes.


(Desroches-Noblecourt : 1953, 30; Guilhou : 1993, 277 sqq; Vandier : 1969, V, 133-8; Werbrouck : 1938, 82, fig. 50)



     Il m'est particulièrement agréable de maintenant chaleureusement remercier les Professeurs d'égyptologie Madame Florence Doyen et Monsieur René Preys de la confiance dont ils m'honorent en m'accordant aimablement l'autorisation de reproduire ici une planche du Papyrus d'Ani, étude que l'on peut par ailleurs lire sur le site belge d'Egyptologica : 
(http://www.egyptologica.be/papyrus_ani/pa_index.htm)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Carole 13/02/2015 01:48

Juste une remarque : la "prééminence" d'un art, ce n'est bon que pour les manuels, les artistes, eux, savent bien qu'il n'y a qu'échanges et brassages.

Richard LEJEUNE 13/02/2015 07:53



     Certes oui, Carole. Mais les artistes ont-ils droit à la parole dans les manuels scolaires et dans les universités ?


Je crains bien que non  !


 


     De sorte que les cours prodigués demeurent encore sous la coupe de préjugés obsolètes, voire de ceux d'un seul mandarin, d'un seul Winckelmann
....


 


     (Souvenez-vous de cette lettre de Champollion :  http://egyptomusee.over-blog.com/article-22971893.html  )



Louvre-passion 12/10/2009 20:50


Pour rebondir sur ta réponse, les animaux sacrifiés pour le besoin des temples rejoignent la longue kyrielle des animaux de boucherie.
De ce point de vue on est pas meilleur que les Egyptiens, peut être pires à cause de l'élevage "en batterie".


Richard LEJEUNE 13/10/2009 08:08



     Tu as parfaitement raison; et les égyptologues qualifient d'ailleurs ce type de décoration dans les temples et les tombeaux de "scènes
de boucherie".

     Quant à ta deuxième réflexion, tout aussi pertinente, il est évident que je ne puis, sans toutefois vouloir surenchérir par rapport aux
propos sur le sujet de Madame Brigitte Bardot, absoudre certains de nos contemporains pour ce qui concerne l'une ou l'autre technique d'abattage d'animaux; mais je ne puis non plus, sous prétexte
d'aimer la civilisation égyptienne,  l'exonérer à tout prix de ce qu'il pourrait y avoir de barbare en elle.

     D'où ce second article traitant du veau que je voulais le plus impartial  possible, tout en faisant évidemment droit à la réalité historique.



Louvre-passion 11/10/2009 18:51


Le "sacrifice" du veau peut sembler cruel mais je pense qu'il était relativement rare dans la mesure où seules les familles riches pouvaient le faire pratiquer pour leurs défunts.


Richard LEJEUNE 12/10/2009 13:48



Dans ce sens particulier, oui, je suis d'accord avec toi. Mais n'oublie pas que tous les animaux sacrifiés l'étaient aussi en vue d'approvisionner les temples de
manière à nourrir la statue du (ou des) dieu (x), et par la même occasion tout le personnel.

Sans oublier les fêtes rituelles, dans toute l'Egypte, qui nécessitaient elles aussi, comme je l'ai expliqué dans mon second article sur le porc, le 22 septembre dernier, que l'on sacrifiât de jeunes animaux ... 



Tifet 07/10/2009 11:57


C'est quand même révoltant de penser que les hommes ont toujours eu le besoin de sacrifices pour être lavés de leurs "fautes" bonne semaine ; Tifet


Richard LEJEUNE 07/10/2009 14:13



Parfois, et pas seulement à l'Antiquité, les sacrifices furent humains !



etienne Rémy 06/10/2009 23:11


merci beaucoup richard pour ces superbes visites égyptologiques des vitrines du louvre!

c'est pour moi un régal égyptologique!

égyptocordialement!


Richard LEJEUNE 07/10/2009 10:16



C'est très aimable à vous, Rémy (ou Etienne, je ne sais pas ...) de m'adresser ce commentaire.

Ayant également constaté que vous vous étiez abonné à mon blog, je suis très heureux de pouvoir vous intéresser par ces visites virtuelles
hebdomadaires. 



JcVincent 06/10/2009 17:20


Tes explications - photos à l'appui -sur ces scènes (que tu qualifies de boucherie, mais ne fait-on pas pire parfois, en notre siècle ?) sont limpides. Mais alors, une question : comment les
égyptologues d'un avis différent du tien expliquent-ils ces représentations de mutilation ou d'ablation de membres ?


Richard LEJEUNE 06/10/2009 22:27



Rebutés par le geste d'une évidente cruauté, et refusant d'en croire les Egyptiens capables, des égyptologues avancent un argument qui peut paraître imparable : on
sait en effet, et j'ai déjà eu ici maintes fois l'occasion d'y faire allusion, qu'opère dans la mentalité égyptienne ce que l'on appelle "magie du verbe" ou "magie de l'image" : des paroles,
ou une représentation picturale, donnent une sorte de véracité à ce que l'on veut démontrer.

Ici, en l'occurrence, représenter un veau mutilé vivant et aller déposer sa patte sur la table d'offrandes suffirait à pourvoir le défunt en chair et en sang frais capables de le
régénérer (c'était le but du rituel, je le rappelle) sans qu'il y ait nul besoin à leurs yeux que cela se passe exactement ainsi dans la réalité : l'image vaut l'action.

Ce serait donc une façon comme une autre d'exonérer les Egyptiens d'un geste cruel et barbare, et de s'accommoder (en travestissant  la vérité) des nombreuses scènes de boucherie bien
attestées sur les parois des tombes dont, décemment, l'on ne peut nier l'existence.     



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