Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 00:00


     Certes, j'avais annoncé, samedi dernier, qu'après la relation de mes amours estivales essentiellement vécues à Prague, j'entamerais, dans la foulée, une petite série d'articles pour mieux vous permettre d'appréhender, amis lecteurs, les rapports que l'ex-Tchécoslovaquie a entretenus avec l'égyptologie.

     J'avoue toutefois qu'après avoir mis un point prétendument final à ce dernier billet de notre  escapade pragoise ; après avoir aussi consulté certains documents qui m'ont permis de très rapidement évoquer la rencontre de Charles X, en exil au château des rois de Bohême, avec François-René de Chateaubriand, je n'ai pu m'empêcher de me replonger dans les quelques pages que, dans ses célèbres Mémoires d'Outre-Tombe, il consacra à ce séjour.

     Comment diantre, après la lecture des différents volumes de cette oeuvre qui combla mes années d'étudiant, à l'instar d'ailleurs de ceux d' "A la recherche du temps perdu" de Proust,  ai-je pu oublier, l'âge aidant, ce que Chateaubriand écrivit de ses rencontres avec les Bourbons en exil ? Seul, peut-être, tonton Sigmund pourrait-il me répondre au-delà des ans ; à moins que je ne doive convoquer un autre scientifique, très connu mais mal aimé de ma génération, Aloïs Alzheimer ...

     Quoiqu'il en soit, il me plaît de vous faire partager l'envie que j'eus, dimanche après-midi, de relire ces chapitres du  livre trente-huitième des fameux "Mémoires ..." et, notamment, les passages ci-dessous dans lesquels les plus fidèles d'entre vous auront peut-être l'impression d'avoir déjà "entendu cela quelque part" ...


     Prague, 28 et 29 mai 1833,

     Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague était niché dans un trou de  montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la Renaissance. La longue domination des empereurs sur les pays cisalpins a rempli l'Allemagne d'artistes de ces pays ; les villages autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croirait chez un paysan italien si, dans les fermes à grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le soleil.

     La vue dont on jouit des fenêtres du château est agréable : d'un côté on aperçoit les vergers d'un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu'à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l'autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s'embellit d'une île plantée en amont, et embrasse une  île en aval, en quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans l'Elbe. Un bateau qui m'aurait pris au pont de Prague m'aurait pu débarquer au pont Royal à Paris. Je ne suis pas l'ouvrage des siècles et des rois ; je n'ai ni le poids ni la durée de l'obélisque que le Nil envoie maintenant à la Seine ; pour remorquer ma galère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait.

     Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par Mnata, fut, a diverses époques, refait en pierre. Tandis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils l'accompagnait comme un
cicerone de louage. J'avais dit dans le Conservateur qu'on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur le pont de Prague. 

     Dans les constructions qui composent Hradschin
(*),  on voit des salles historiques, des musées que tapissent les portraits restaurés et les armes fourbies des ducs et des rois de Bohême. Non  loin des masses informes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu d'un des élégants portiques du cinquecento : cette architecture a l'inconvénient d'être en désaccord avec le climat. Si l'on pouvait du moins, pendant les hivers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre chaude avec les palmiers !  J'étais toujours préoccupé de l'idée du froid qu'ils devaient avoir la nuit.

     Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est militairement connu par la bataille de son nom et par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les boulevards de la ville sont démolis. Les fossés du château, du côté de la haute plaine, forment une étroite et profonde entaille mainteannt plantée de peupliers. A l'époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés étaient remplis d'eau. Les protestants ayant pénétré dans le château le 23 mai 1618, jetèrent par la fenêtre deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d'Etat : les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en homme bien appris, demanda mille pardons à l'un des deux seigneurs d'être tombé malhonnêtement sur lui. Dans ce mois de mai 1833, on n'a plus la même politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil cas, moi qui ai cependant été secrétaire d'Etat.
(...)
     Confusion, sang, catastrophe, c'est l'histoire de la Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie, d'Autriche et de Bavière.

     Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la broche son cuisinier quand il n'avait pas bien rôti un lièvre, s'éleva Jean Huss, lequel ayant étudié à Oxford, en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants qui cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trouver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean chanta, prophétisant la venue de Luther.
(...)        
     En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les choses que je viens de dire venaient s'appliquer sur ma mémoire, comme les tableaux d'une optique sur une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse, j'apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur les fenêtres de ce château, comme un fantôme dominant toutes ces ombres.


(Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, Tome IV, Lausanne, Editions Rencontre, 1968, pp. 358-62)


(*) Hradschin ici correspond au Hradcany que nous avons découvert ensemble ces derniers samedis ...


     Le rideau s'étant avec cet extrait refermé sur l'histoire événementielle de Prague, et avant très bientôt
de réemprunter les sentiers promis de l'égyptologie, - c'est-à-dire le samedi 27 février, après le congé de Carnaval belge -, je ne puis in fine que vous inviter à prendre connaissance d'une des nombreuses légendes du terroir à propos de ce Mnata cité ici par Chateaubriand ; et surtout sa conclusion.

     J'ai toutefois l'impression que certaines de mes lectrices ne me pardonneront que du bout des lèvres d'avoir aujourd'hui donné cette fable à lire ...  

Partager cet article

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
commenter cet article

commentaires

Fille du Midi 24/09/2010 22:25


Comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le confier j'adore faire de petits voyages dans le temps grâce aux récits d'auteurs-voyageurs...



Richard LEJEUNE 25/09/2010 08:06



     Dans cette optique, puis-je alors me permettre de vous conseiller de lire les cinq extraits de La mort de Philae, de Pierre Loti,
que j'ai publiés à partir du 7 mars 2009 ?



AD-Mary44 06/03/2010 14:11


Un grand plaisir d'avoir découvert ton blog ; je m'y promène avec plaisir, glanant ici et là ton savoir et celui des autres visiteurs. J'apprécie les échanges entre article et commentaires. Un vrai
régal. Je m'instruis..... on le peut à tout âge ? MERCI aussi de tes visites qui apportent un + à mes articles. Comme toi, je suis émerveillée par l'art de la Renaissance.


07/03/2010 09:25



     Bienvenue, donc, Mary, sur mon blog : vous y trouverez, chaque mardi, un article consacré à la visite systématique que je propose, depuis sa
création voici pratiquement deux ans déjà, du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

     Et puisque la sculpture en général semble votre sujet de prédilection, je vous invite à par exemple venir découvrir la statue de Nakhthorheb exposée, seule, dans la salle
2, au haut de l'escalier qui, de la crypte du sphinx, mène en "Egypte" (article du 16 avril 2008).

     Vous aurez probablement également remarqué que chaque samedi est publié un billet qui ne ressortit pas nécessairement au domaine de l'égyptologie ; et notamment cet
automne, j'en ai consacré un nombre important à Prague - véritable musée à ciel ouvert -, mais aussi un plus particulier à une pièce unique en Belgique : la Madone de Michel-Ange (article du 12
septembre 2009). Illustrant parfaitement nos échanges sur votre blog à propos des artistes de la Renaissance, mais aussi l'art de représenter le vêtement dans la pierre, cet article pourra très
certainement lui aussi vous intéresser.

     Mais trève de vous suggérer quoi que ce soit. Déambulez à votre aise : vous êtes évidemment la bienvenue !  



Nat 13/02/2010 16:48


Châteaubriand, cela évoque immédiatement à mon souvenir la visite du château de Combourg où il a vécu durant deux ans. C'est un endroit qui m'a beaucoup marqué, l'âme de l'écrivain était encore
perceptible dans sa chambre située dans une des tours...
Dans un autre registre, quel est le déguisement prévu cette année à l'occasion du carnaval : Toutankamon, Hatcepsout ou Ramsès II ? Tu ne m'en voudras pas pour ma curiosité...


Richard LEJEUNE 21/02/2010 21:45



Voilà une région de France que mon épouse a connue en vacances, jeune, avec ses parents ; mais qu'ensemble, nous n'avons jamais visitée. Voilà une région - et donc
un château - dont j'ignore personnellement à peu près tout ...

A découvrir donc !



Alain 09/02/2010 14:17


Je suis entièrement d’accord sur l’aspect musical des phrases de Proust.
Ayant des difficultés de lecture longue durée, j’écoute Proust enregistré, un peu comme une chanson.
Il m’arrive parfois de me laisser bercer par les sonorités et le rythme des mots sans suivre véritablement le sens du texte. L’écrivain développant ses idées durant un long moment, il n’est pas
trop difficile, ensuite, de recoller à l’histoire qu’il raconte.
On peut donc lire et écouter de la musique en même temps.


Richard LEJEUNE 10/02/2010 08:33



Expérience que je n'ai jamais tentée. Mais qui m'intéresserait ...

Qui s'est ainsi offert le luxe de lire Proust sur cd's ?



Alain 08/02/2010 14:03


Je reconnais que Proust est un de nos meilleurs écrivains et poètes.
Néanmoins, comme Fan, j’ai un problème avec lui : la longueur de ses phrases. Il m’est arrivé souvent, en le lisant, d’arriver à la fin de la phrase et de ne plus me souvenir du début de celle-ci.
C’est ennuyeux car il faut relire la phrase à nouveau…


Richard LEJEUNE 08/02/2010 14:39



     Tu épingles là, Alain, ce que précisément j'adore chez Proust : me perdre dans des phrases qui parfois, en livre de poche notamment,
déambulent sur plusieurs pages.
Effectivement obligé d'entamer un retour en arrière, je pars rechercher la proposition principale et me complais dans la redécouverte de toutes les incises, toutes les subordonnées qu'il y accole
: un vrai régal, à mes yeux, que cette "dissection" phraséologique que parfois il m'impose.

     Je reste persuadé qu'il est véritablement le seul à avoir réussi ce tour de force de maintenir une cohésion de manière que le rythme qu'il imprime à ta lecture, associé à
la sonorité des mots qu'il aligne - si tu lis tout haut, par exemple -, correspondent à une esthétique musicale de toute beauté ...

     Je suis en fait presque triste pour elle quand je lis sous la plume de Fan - que j'apprécie par ailleurs - les restrictions qu'elle oppose à la lecture de Proust :
c'est  à mon sens véritablement se priver du plaisir de savourer un des plus extraordinaires cépages que la viticulture a apportés à notre gastronomie littéraire ...



Louvre-passion 07/02/2010 16:02


On peut supposer avec que seules les femmes de la "tribu Tchèque" t'en voudront d'avoir fait un lien vers cette légende....


Richard LEJEUNE 07/02/2010 18:26



Peut-être, oui.
Mais il se peut qu'en réalité j'avais envie, mutatis mutandis, d'aussi titiller et faire réagir les Occidentales ...



FAN 07/02/2010 09:48


Cher Richard, j'avais écris mon com avant Vincent mais il est passé après, aussi, je lis toujours vos réponses toujours instructives (noblesse oblige)! Oui, j'ai tenté il y a belle lurette de lire
"du Proust" et bizarrement, je l'ai trouvé pompeux et ennuyeux!Son style de nostalgie n'est pas "ma madeleine", sans doute à cause mon genre féminin!!!je ne ressens aucune vibration positive à son
écriture! Je vais sans doute me faire fustiger mais c'est mon droit de nier Proust et je le revendique!!Pardon Richard!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 07/02/2010 18:15



Fustiger, certes pas, chère Fan !
Chacun a non seulement le droit d'avoir ses préférences mais surtout d'être à même de librement les exprimer ...

Vous souvenez-vous de cette phrase de Voltaire qui disait - je cite de chic : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai toute ma vie pour que vous ayez le droit de
l'exprimer !"

J'applique donc, mais regrette néanmoins que Proust vous ait perdu comme lectrice ...



FAN 06/02/2010 08:36


J'ai lu la légende mais je ne suis pas étonnée, les slaves ont le sang chaud malgré le froid des régions et les "roms" sont issus de la Bohème!! En revanche, Châteaubriand est moins douloureux à
lire que Proust!!Au moins il nous explique correctement et ne rabâche pas!! Merci Richard, promis je vais lire le prochain post sur Prague et l'Egypte!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 06/02/2010 11:16



     Merci à  vous aussi, Fan, pour cette fidélité de lecture.

     Je ne sais si vous revenez souvent consulter les réponses qui sont fournies après vos commentaires, mais si c'est le cas, je pense que vous me tiendrez rigueur, non pas
évidemment d'avoir donné cette légende - qui ne semble pas vous étonner - à lire au terme du présent article, mais plutôt de l'avis relativement péremptoire il est vrai que je viens de rédiger
suite au passage matutinal de mon ami Jean-Claude, concernant Marcel Proust : ma conception va en effet tout à fait à l'encontre de votre propre façon d'envisager son oeuvre que vous définissez
étrangement comme "douloureuse" à lire.

     Voilà bien un adjectif, fort lui aussi, qui mériterait véritablement d'être commenté ...



Jc Vincent 06/02/2010 05:26


Tu sais que je ne connais pas trop mes "classiques" : Alors, une question :'comment se fait-il que Chateaubriand ait lu tes amours estivales avant d'écrire ses "Mémoires ..." ? Il y a tant de
similitudes au niveau du contenu ... et de l'écriture !


Richard LEJEUNE 06/02/2010 11:03



     Personne n'est né avec une encyclopédie ou des dictionnaires distillés à petites doses dans son biberon. Notre environnement, certes, mais
essentiellement nos lectures constituent le véritable athanor dans lequel nous puisons pour nous forger une écriture, un vocabulaire, une phraséologie ...

     Pour ce qui me concerne, j'estime que Proust, - dont je me suis toujours délecté et dont, quand je prends le temps de m'enfouir dans ses phrases, je me délecte encore -
fut mon maître à écrire ...

     On peut ici entamer une discussion et une confrontation de points de vue, mais j'affirme qu'après lui, - et là je frappe très fort ! -, plus personne n'a écrit avec
autant d'élégance : certains s'y essaient et me donnent envie (je pense en littérature essentiellement à Philippe Sollers, à Dominique Fernandez, un peu à Jean d'Ormesson, aussi ; et en
égyptologie à Pascal Vernus), mais aucun ne me fait textuellement vibrer autant que Marcel Proust.  


     Quant à Chateaubriand, c'est véritablement le hasard des recherches historiques concernant Charles X pour l'article de samedi dernier qui m'a renvoyé en ses pages des
Mémoires d'Outre-Tombe.

     Faisant référence à la similitude du contenu, tu as tout à fait raison : elle est logique dans la mesure où nous évoquons lui et moi avec la même passion la même ville,
et son passé historique. En revanche, au niveau de l'écriture - et au-delà de la gentillesse de tes derniers mots - je n'ai nulle prétention d' "écrire comme" Chateaubriand ou Proust ; ou qui que
ce soit, d'ailleurs : j'écris. Point.

     Nonobstant, leur façon à tous deux de manier le verbe a certainement dû, peu ou prou, et inconsciemment (encore Tonton Sigmund !) m'influencer : si, en littérature, nous
ne sommes pas tous le produit de notre époque, je suis convaincu que nous le sommes des lectures qui ont jalonné notre adolescence, notre vie entière ...

     Quant à ta question posant, en définitive, l'éternelle interrogation de savoir qui de l'oeuf ou de la poule ... etc., j'aurai l'infatuée prétention de croire que,
précisément d'Outre-Tombe, il est venu en secret fouiller dans mes notes ...    



Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages