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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 23:00

 

     La fonction exacte de ces ravissantes cuillers est toujours controversée. Elles sont souvent considérées comme des récipients ayant contenu différents produits solidifiés, fard ou onguent, alors que pratiquement aucune n'en a conservé de traces dans le cuilleron. On leur attribue parfois un rôle plus symbolique, les considérant plutôt comme des objets de culte appartenant au mobilier funéraire des particuliers.

 

 

     Sylvie Guichard

 

Les Portes du ciel.

Visions du monde dans l'Egypte ancienne


Catalogue d'exposition au Musée du Louvre, Paris, 2009

p. 172, notice 141

 

 

      Associée à moult recherches personnelles en vue de préparer ce dossier "surprise" que je vous avais récemment promis, la récente lecture d'un ouvrage allemand datant de 1967, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en ancienne Égypte]

 

 

Couverture.jpg

 

 

que m'a fait parvenir François, l'ami niçois qui tout au long des dernières vacances estivales, du 9 juillet au 27 août, vous a emmenés à la découverte de "son" Louxor, m'invite dès ce matin, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", à reprendre à nouveaux frais la thématique d'une très ancienne intervention dédiée aux charmantes et plus qu'élégantes petites cuillers égyptiennes ornées que nous avions rencontrées en mai 2008 quand nous nous trouvions encore en salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et que bien des égyptologues ont indistinctement - et erronément - intitulées "cuillers de toilette", "cuillers à parfum", "cuillers à onguent", "cuillers à fard".

 

     Aux fins d'y apporter un certain nombre de précisions notoires, quatre rendez-vous nous seront bien nécessaires pour comprendre non seulement l'importante symbolique qu'elles véhiculent mais également la raison de leur présence dans le mobilier funéraire.  

 


     Remontons à présent quelque peu le temps, voulez-vous ?

Si, aux pages 69 et 70 de sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Jean-François Champollion (1790-1832) les avait pourtant déjà classées sous la rubrique Ustensiles et instruments du culte et non pas, quelques pages plus loin, sous celle des ustensiles de toilette, il nous faut bien reconnaître qu'au point de départ, c'est à lui que l'on doit cette terminologie de "cuillers à parfum" qui fit florès de nombreuses années durant, voire  même encore aujourd'hui dans l'esprit de beaucoup se contentant d'ânonner ce qu'ils ont lu une fois dans un vieil article, sans malheureusement prendre soin de reconsidérer la question à la lumière d'éventuelles nouvelles découvertes archéologiques.

 

     Parce que dans le cuilleron de l'une d'entre elle, au British Museum, il fut analysé la présence d'un onguent parfumé, d'aucuns les prirent pour des objets qu'utilisaient quotidiennement les belles et riches Égyptiennes, essentiellement à la fastueuse XVIIIème dynastie, pour parfaire leur aspect physique lors de leur toilette matinale : ce ne serait donc pas pur hasard si, dans le viatique funéraire exhumé lors de fouilles, ces cuillers côtoyaient peignes, miroirs, pots à onguents et autres étuis à kohol.

 

     C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle, en 1972, l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie, tout en s'interrogeant néanmoins sur leur exacte destination, publia celles que l'on peut admirer au sein de ce département dans un ouvrage intitulé Les objets de toilette égyptiens au Musée du Louvre alors que, cinq ans auparavant, sa consoeur allemande, le Dr. Ingrid (Gamer)-Wallert, que pourtant elle cite dans sa bibliographie, les avait elle aussi étudiées et, dans le catalogue raisonné qu'elle avait publié, estimait qu'elles devaient être perçues en tant que cuillères à offrandes.

 

     Les conclusions qu'avançait ce Professeur de l'Université de Tübingen dans son étude étaient donc très claires et la communauté scientifique ne pouvait décemment plus - sauf à ne pas l'avoir lue ! -, accréditer la théorie dès lors devenue obsolète qui voulait qu'on les considérât destinées à un usage uniquement profane.

 

     D'autant plus que deux égyptologues belges - qu'il eût suffi de lire attentivement - avaient eux aussi apporté leur pierre de touche : en 1928, déjà, Jean Capart, qu'il n'est sur ce blog plus besoin de présenter, jugea le terme "cuiller à fard" probablement très inexact, lui préférant objet ayant servi aux sacrifices ; et, en 1962, Pierre Gilbert, dans Couleurs de l'Egypte ancienne, surenchérit, p. 40, en les considérant comme un objet qui touche au rituel. Et de poursuivre : Il semble que l'on consacrait des objets de ce genre, destinés à contenir une offrande précieuse (baume, encens ?), pour écarter une menace ou pour rendre grâce de l'avoir écartée.

 

     Madame Wallert quant à elle, relevait, à l'appui de ses propres conclusions, la présence de certaines cuillers dans le mobilier funéraire de tombes masculines et même d'enfants - il n'était plus dès lors question d'un usage exclusivement féminin ! -, et insistait également sur le fait que d'autres avait été exhumées de certains dépôts de temples, rejetant ainsi catégoriquement l'usage profane qui leur avait été attribué.

 

     Pis : sur les parois murales de nombre d'hypogées thébains, sur celles de certains monuments religieux, on pouvait en voir, peintes ou gravées, placées dans la main d'un défunt ou d'un de ses serviteurs qui, indéniablement comme le prouvaient les textes, offrait de l'encens à une divinité. 

 

     Il appert donc, de manière incontestable à mes yeux, qu'il faille définitivement les considérer comme des ustensiles à finalité cultuelle, des ustensiles d'offrande, que ce soit celle de la myrrhe ou celle du vin, ces produits étant nommément indiqués sur des exemplaires mis au jour.

 

     Cela posé, pour ce qui concerne la destination de ces pièces caractéristiques de l'Art égyptien dit "industriel", à propos aussi de leur symbolique sous-jacente, les égyptologues qui les ont plus spécifiquement étudiées ne se sont pas toujours, loin s'en faut, exprimés d'une seule et même voix : certains d'entre eux, en effet, conviennent qu’elles ont pu servir dans des cérémonies religieuses, pour les fumigations, voire même pour participer, au sein du temple, au rituel journalier de la toilette du dieu ; d'autres expliquent qu'elles font partie intégrante du mobilier funéraire déposé dans une tombe de manière à magiquement assurer à son propriétaire une éternité post-mortem la plus agréable possible.

 

     Un pas nouveau fut encore franchi quand, en 1975, Richard A. Fazzini, alors Conservateur au Département des Antiquités égyptiennes du Musée de Brooklyn mit l'accent sur leurs éléments de décoration ressortissant au domaine de la régénération d'un défunt. Madame Wallert, à ce propos, faisait judicieusement remarquer que quelques cuillères avaient été identifiées comme cadeau de Nouvel An, fête qui correspond, au alentours du 19 juillet, au tout début de la crue du Nil, soit en tant qu'amulettes visant ici-bas à conjurer le mauvais sort - connotation apotropaïque évidente à nouveau -, soit pour que dans l'au-delà le défunt bénéficie d'un renouveau permanent identique à celui qu'apporteront aux cultures les débordements de l'eau bienfaitrice.

 


     Nonobstant l'extrêmement intéressante lecture de l'ouvrage allemand, complétée par d'autres informations référencées ci-dessous, loin de moi l'idée d'ici rédiger une monographie exhaustive répertoriant les différents types de cuillers dans les collections muséales et/ou privées : ne voyez, amis lecteurs, dans mon introduction de ce matin et dans mes interventions futures, aucunement la prétention de rivaliser avec un quelconque catalogue raisonné.

 

     Si d'aventure le sujet vous intéresse, j'escompte en fait, les prochains mardi et samedis d'octobre, juste avant le congé de Toussaint belge, uniquement circonscrire ma réflexion à celles apparues dans l'art raffiné d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie et dites "à la nageuse" ; à celles, comme je le précisai d'emblée, qu'en mai 2008, nous avions admirées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.


 

E 11122

 

 

      A samedi pour la suite ?

 

 

 

(Capart : 1928 : 53 ; Gilbert : 1962 ; Kozloff : 1993, 290-300 Vandier d'Abbadie : 1972, I-VIII et 10-38 ; Wallert : 1967, passim )

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commentaires

dubretzelausimitinfos.over-blog.com 18/10/2011


Magnifique "nageuse", quelle est la taille de cette statuette ?


dubretzelausimitinfos.over-blog.com 18/10/2011


J'ai survolé en diagonale ton article je dois dire, mais j'ai été conquise par cette statuette, j'irai donc faire un saut sur le lien en question...


François 18/10/2011


Je déguste avidement ton article, Richard, et seule une interrogation me poursuit :
"sur les parois murales de nombre d'hypogées thébains, sur celles de certains monuments religieux, on pouvait en voir, peintes ou gravées, placées dans la main d'un défunt ou d'un de ses serviteurs
qui, indéniablement comme le prouvaient les textes, offrait de l'encens à une divinité." écris-tu !

Je n'ai trouvé aucune de ces représentations dans la documentation que j'ai ni sur le net.
Mais peut-être tes prochains billets m'en diront plus ? Et je ne veux anticiper sur la poursuite de tes parutions !

Merci pour cette délicieuse "surprise", en tous cas !

Amicalement !
François


artigue 18/10/2011


Très interessant ces différentes fonctions d'une cuillère et la surprise à la fin de l'article, la photo... c'est vrai qu'elle est très originale cette cuillère-nageuse ou cette
nageuse-cuillère....
A bientôt
JA


Alain 18/10/2011


Qu’est-ce qui laisse penser que ces cuillères représentent des jeunes femmes en position de nageuses ?
Certes, elles sont nues, allongées sur le ventre en position de flottaison possible, mais les jambes tendues sans mouvements de nage éventuelle. Elles pourraient aussi bien être étendues sur un lit
ou ailleurs ?
OK je suis mesquin car l’esthétique est superbe et cela suffit largement à réjouir le regard.


J-P. Silvestre 18/10/2011


Si la civilisation égyptienne était aussi avancée qu'on veut bien le dire, je crois qu'elle aurait découvert l'usage le plus abouti de la cuillère : la dégustation des patisseries ! J'espère que
vous voudrez bien excuser ces paroles iconoclastes...


J-P. Silvestre 18/10/2011


Rassurez-moi Richard ! Vous n'avez pas perdu votre sens de l'humour ?


FAN 18/10/2011


Ah les "petites cuillères" exposées dans les vitrines du département "Egypte" au Louvre!! La première fois que je les ais découvertes, j'avais 7 ou 8ans et ce fut pour moi le comble de
l'esthétisme!! Déjà, à l'époque, je voulais être Nerfertiti!! Je suis bien aise à présent de découvrir vraiment leur fonction!!! Merci Richard BISOUS FAN


François 18/10/2011


Merci pour les références !
Honte sur moi, j'avais bien une photo du mur des annales, mais interprété la cuiller comme étant un "bête" encensoir...

Photo sur le forum ! Si tu la désires, je te l'envoie !

Amicalement !
François


J-P. Silvestre 18/10/2011


N'en faites rien ! Votre explication me rassure...


Louvre-passion 18/10/2011


A priori l'appellation traditionnelle a la vie dure. Je reprend"le guide du visiteur des antiquités égyptiennes" du Louvre, écrit par Christiane Ziegler et je lis :"La collection du Louvre est
l'une des plus riche dans le domaine des cuillères à fard...".


etienne 19/10/2011


Ravi de retrouver le côté symbolique avec vous qui en êtes le spécialiste!
je sais déjà qu'on peu pire que ce sont des nageuses puisqu'elle nage avec le tilapia:poisson d'un nôme égyptien, signe de crue bienfaisante et la mère garde les oeufs dans sa bouche pour les
pouponner.
je vous attendrai donc promptement pour les détails!

aquatiquement,
Etienne.


TIFET 19/10/2011


On ne sait si ces cuillers étaient des objets d'art ou des porte-bonheur ? en tout cas elles sont très esthétiques et très bizarres en même temps, un jeune corps fin et horizontal et une tête posée
à angle droit, presqu'au milieu du dos, pas tout à fait naturel comme pose !


AIME jc 19/10/2011


Bonjour,

J'ai beaucoup apprécié le choix de votre sujet.


A ce sujet vous parler de Hasard quant à la découverte de l'objet au sein d'ustensiles "cosmétiques" : n'y avait-il pas une certaine logique de rangement ?

A-t'on retrouver des cuillères avec d'autres types d'objets, dans d'autres hypogées ?

Je partage votre raisonnement concernant le fait que cet objet ne fut pas seulement d'origine féminine : d'ailleurs à ce propos les hommes se maquillaient bien et, ce bijou très féminin à l'origie
que peut être les boucles d'oreilles était à la base porté uniquement par les hommes. Ce que je veux exprimer ici est simplement le fait que les "modes" changes et ce qui est vrai aujourd'hui
pouvait ne pas l'être en des temps bien plus reculés, alors...

Je ne voudrais pas monopoliser votre attention, alors je vous poserais donc une petite dernière... Est-ce que cet objet est une "marque" de la 18e dynastie ? La plus ancienne, de qu'elle période
est-elle ?

Au plaisir de vous lire...


christiana 19/10/2011


Cette nageuse est magnifique...Mais sur cette photo, on dirait presque du bois...


christiana 20/10/2011


Oups! Prise en flagrant délit de "non-cliquage"!
Merci pour l'info, je serait plus attentive désormais.


christiana 20/10/2011


C'est un plaisir!

Concernant la mise en garde, sur le Net, quand on tape "Christiane Moreau", je ne sais pas d'où cela vient, c'est un bugg, je cherche mais il n'y a pas de danger car c'est un site sans publicités.
Cela se produit avec internet explorer mais quand on y va par firefox cela n'arrive pas ... Les mystères de l'informatique!

PS: J'ai encore fait une fôte d'aurtografe dans mon commentaire ci-dessus :-) Honte à moi!


Montoumès 20/10/2011


Vous me permettrez, Richard, de vous préciser que de mon côté, j'ai parfois bien des difficultés à voir, à cause du contraste du texte sur fond blanc, les liens que vous insérez dans votre texte.
Il me semble qu'une couleur plus claire, du type #bc0461 permettrait en un clin d'œil de voir les liens dans le flux de texte.

Bien amicalement,
J


N@n 20/10/2011


Très beau sujet, cher Richard ;-)
Merci à toi de nous faire découvrir ces superbes objets autrement !

Il y a donc lieu de remettre en question l'appellation de "cuiller à fards" et le rôle de l'objet en lui préférant une fonction symbolique et rituelle.
Je me pose dès lors une question (je doute de sa pertinence, mais bon, je me lance quand même...): qu'en est-il des palettes à fard auxquelles les égyptologues accordent une fonction votive et/ou
commémorative mais aussi esthétique puisqu'elles servaient à broyer les produits cosmétiques nécessaires au maquillage ? Y a-t-il lieu de leur donner uniquement un rôle symbolique ? Le Dr Wallert y
fait-elle allusion dans son ouvrage ?


Concernant les couleurs utilisées sur ton site, personnellement, je vois bien les termes en rouge dans le texte noir, via Firefox, que ce soit par accès "google" à ton site ou par accès direct via
le mail que je reçois dès parution d'un nouvel article. Peut-être est-ce différent selon le navigateur utilisé ?


Au plaisir de te lire :-)
Amitiés et bises,
N@n


Jc Vincent 20/10/2011


Ne te tracasse pas trop. Chez moi, tes liens émergent parfaitement bien en rouge (un superbe rouge quelque peu fuchsia, le même que celui de "écrire un commentaire" ou celui visible dans la colonne
de droite) dans un texte noir sur fond blanc et j'imagine que si l'on ne t'a jamais contacté à ce sujet, c'est que personne d'autre que Montoumès ne rencontre de problème ... Ceci dit, je ne
comprends pas d'où pourrait venir ce problème, malheureusement pour ton ami.


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