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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 23:00

 

      On a dit qu'un seul battement de l'aile d'un papillon pouvait soulever des tempêtes et faire trembler des mondes. 


    Peut-être qu'un seul battement de l'aile du quotidien peut suffire à faire se lever dans nos vies tout un monde tremblant de beauté. Et si nous poursuivons notre route, croyant l'oublier, qu'importe ? De même que l'infime mouvement du papillon, engendrant d'autres mouvements de plus en plus vastes, devient finalement le levier d'événements immenses, de même, ces rencontres minuscules que chaque jour nous faisons avec l'enchantement nous mènent vers d'autres chemins enchantés, qui eux-mêmes nous conduisent encore vers des chemins plus vastes et plus lumineux, si bien qu'elles sont le vrai ferment de notre capacité à nous émerveiller face à ce qu'on appelle l'art. 

 

 

 Carole CHOLLET-BUISSON

La feuille et l'arc-en-ciel

 

11 janvier 2013

 

 

 

     Nul doute que vous vous souveniez, amis visiteurs, du mythe de La Lointaine, un des plus célèbres de l'Égypte du dernier millénaire, que je vous ai narré la semaine dernière et des différentes manifestations de la déesse Hathor - vache, femme aux oreilles de vache, femme à tête de lionne et serpent à tête de femme - que présentait un monument  (E 26023) exposé en salle 12 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Aux fins d'illustrer cet épisode mythologique, j'avais, dans un premier temps, choisi de vous faire découvrir un des sistres hathoriques qu'à la demande de l'égyptologue Arnaud Quertinmont, un collectionneur privé avait accepté d'à nouveau prêter à Mariemont pour accompagner cette fois l'exposition itinérante Du Nil à Alexandrie. Histoires d'eaux quijusqu'au 29 septembre prochain, y est présentée.

     

     Et en terminant mon intervention, j'avais annoncé qu'aujourd'hui, nous rencontrerions un autre des avatars de la déesse lointaine sous son aspect de la fougueuse lionne Sekhmet.

 

     Pour l'évoquer, parmi les objets "invités" par A. Quertinmont, plutôt que la traditionnelle statuette à corps de femme et tête de lionne debout à proximité et dont vous croiserez nombre d'exemplaires un peu partout dans les sections de musées à l'égyptologie consacrées, j'ai préféré épingler une superbe égide provenant du MAS (Museum aan de Stroom) d'Anvers.

 

     Telle qu'elle, ma photo 

 

 MARIEMONT---Egide-Sekhmet--Vitrine---Mythe-de-La-Lointaine.jpg

 

ne me permet pas de vraiment la détailler, partant, de vous en faire remarquer toute la beauté.

 

     Qu'à cela ne tienne : il existe au premier étage de l'aile Sully du Louvre, dans la vitrine 3 de la salle 29 de la collection égyptienne, un pectoral quasiment identique, quelques différences fort minimes mises à part, qui, vraisemblablement, fut réalisé à la même époque, par le même artiste, pour le même souverain.

 

           Egide Louvre E 7167 (C. Décamps)

     

     Rencontre avec l'enchantement, - comme l'exprime si bellement dans l'exergue que j'ai choisi ce matin, Madame Chollet-Buisson, une de mes lectrices qui accorde harmonieusement sur son blog photographie et poésie -, ces deux pièces en électrum de quelque 8 centimètres de hauteur, 9 de largeur et 2,4 d'épaisseur conservées l'une à Anvers (AV. 1921.023.002) et l'autre à Paris (E 7167datent de la Troisième Période Intermédiaire, plus précisément du temps d'Osorkon IV, ultime souverain de la XXIIIème dynastie régnant à Tanis (730-722 avant notre ère, selon la liste des rois revue par l'égyptologue français Olivier Perdu dans le catalogue d'une remarquable exposition dédiée l'année dernière à cette période, Le Crépuscule des Pharaons, au Musée Jacquemart-André, à Paris).

 

     Gravés au revers des égides, le nom de fils de Rê d'Osorkon apparaît dans le cartouche de gauche et celui de sa mère, Tadibastet, à sa droite.

 

Revers-egide-Louvre--C.-Decamps-.jpg

 

     Vous n'ignorez certainement pas, amis visiteurs, que, dans la mythologie grecque, l'égide désigna le bouclier de Zeus. Mais savez-vous que dans le vocabulaire de l'histoire de l'art en général et égyptien en particulier, ce terme fait référence à une parure combinant tête et collier d'une divinité ?

Le plus souvent en bronze, elle se développa considérablement en Égypte dès la fin du Nouvel Empire.      

 

     Sur l'égide du Louvre que je vous propose, - celle de Mariemont lui étant identique, je l'ai souligné, à l'un ou l'autre détail près -, vous remarquerez d'emblée l'effigie en ronde-bosse de la déesse léontocéphale Sekhmet. Prenez le temps de vous attarder à son magnifique travail au repoussé : rencontre avec l'enchantement.

 

     De part et d'autre, symétriquement, se répondent deux têtes de faucon Horus vues de profil, constituant les attaches d'un collier-ousekh qu'elles dominent et dont vous apprécierez là aussi l'exceptionnelle qualité d'exécution : cette dernière mais également le précieux alliage dans lequel l'objet fut façonné, corroborent le fait, si nécessité m'imposait encore de le répéter, que son commanditaire ne pouvait qu'être un personnage de rang royal.

 

     Finement incisés, quatre ensembles de franges de fleurs (lotus et ombelles de papyrus) et de perles (les unes lancéolées, les autres en forme de gouttelettes d'eau), à courbures semi-circulaires et concentriques, séparés par un motif récurrent de petites perles rondes, prennent naissance sous la frise du bord supérieur dans laquelle s'avance une théorie d'uraei - serpents cobras femelles vigilamment dressés en vue de protéger Pharaon - qui, partant de chacun des pans latéraux de la perruque, sont alignés de manière antithétique.


     Dans le pendentif central qui apparaît en dessous des retombées de la coiffe, un peu d'attention vous permettra de distinguer une déesse agenouilléeailes éployées, que surmonte le disque solaire.  

 

     Consubtantiellement à cette froide description, décryptons, voulez-vous, la symbolique que cèlent nos superbes égides : la présence de la déesse léonine Sekhmet, "Oeil de Rê" veillant sur celui qui les possédait - en l'occurrence ici, Osorkon IV -, et si nécessaire détruisant ses ennemis potentiels, était garante de la protection accordée au souverain. Quant aux deux têtes d'Horus, elles étaient censées lui assurer la transmission du pouvoir régalien, partant sa légitimité.

 

     Sempiternel principe égyptien de la puissance magique de l'image ...    

 

     Est-il encore obligatoire, amis visiteurs, de vous rappeler que la terre égyptienne était fertilisée par les alluvions que déposait le Nil lors de ses crues ? En revanche, je me dois d'insister sur la qualité des débordements tant espérés : parfois trop impétueux, parfois négligeables, voire inexistants, ils ne répondaient pas toujours à l'attente des hommes.


     Souvenez-vous de la célèbre parabole biblique des sept vaches grasses - vaches qui, j'aime à le préciser, figurent déjà, accompagnées de leur nom, dans le texte et la vignette du chapitre 148 du Livre pour sortir au Jour (Livre des Morts) -, et des sept vaches maigres : cet épisode de la Genèse ne traduit rien d'autre que ces années pendant lesquelles le fleuve jouait son rôle bienfaiteur opposées à celles qui connurent une inondation tragiquement insuffisante ; rien d'autre que ces années de pénurie alimentaire succédant à celles d'abondance.  

 

     Le récit littéraire de La Lointaine constitue, vous l'aurez compris, une transposition, une interprétation au niveau d'un mythe, de ces inconstances propres à la nature. Si Hathor, nous l'avons vu mardi dernier, personnifie de prime abord l'opulence, la prospérité, Sekhmet, une de ses manifestations, tout à la fois irascible, funeste et nuisible, représente pour sa part la détresse, l'indigence, la famine.


      Il était donc indispensable d'apaiser, de conjurer cette intraitable et dangereuse déesse lionne. C'est manifestement ce que souhaita le pharaon Amenhotep III quand il fit ériger des centaines de statues de granit la représentant : assurément, si je m'en réfère à feu l'égyptologue français Jean Yoyotte, au moins deux séries de 365 - une pour chacun des jours de l'année.

Colossales, qu'elles soient assises ou debout, elles mesurent plus de deux mètres de hauteur. 

    

     Retrouvées en nombre considérable lors des fouilles jadis effectuées par Belzoni dans les ruines du temple de Mout, à Karnak, plus de deux cents sont encore actuellement in situ, (selon l'égyptologue suisse Philippe Germond, il en restait plus de sept cents au XIXème siècle!), quand d'autres, beaucoup d'autres, sont définitivement disséminées dans maints musées du monde.

 

     Ainsi le Louvre en possède onze

 

Sekhmet - Salle 12 (A 2 - A 3 - A 4 - A 10)

 

que vous ne manquerez pas de rencontrer, à tout le moins neuf  d'entre elles, de part et d'autre de l'entrée de la première des trois parties de l'immense salle 12.

 

     Si certaines des Sekhmet exhumées sont anépigraphes et même inachevées, d'autres en revanche portent un texte gravé - une litanie trois cent soixante-cinq fois différente -, conjuration permanente invoquant La Puissante (traduction littérale de son nom) en tous ses noms et en toutes ses places, afin, notamment, qu'elle se mue, nouvel avatar, en chatte Bastet, - animal sacré par excellence -, adorable et douce, - telles ces trois statuettes d'une dizaine de centimètres de hauteur, provenant également du MAS d'Anvers (Inv. AV. 1879.001.087 - AV.1879.001.088 et AV.1879.001.089), présentes elles aussi à Mariemont le temps de l'exposition -,  

 

Statuettes-de-Bastet--24-04-2013-.jpg

 

de manière qu'Hathor, puisse, magnanime, revenir au pays d'Égypte.


 

     Le Retour de La Lointaine ...

     Le retour, en principe chaque année, de l'inondation ...

     Le retour du flot bienfaiteur, héraut d'une nouvelle prospérité ...

 

     Les festivités pourront alors commencer  !


     Je vous y invite, amis visiteurs, mardi prochain, 10 septembre.

     Serez-vous des nôtres ? 

 

 

 

(Barguet : 1967, 206-7 ; Berlandini : 1979, 98-100 ; Desroches Noblecourt : 1997, 113-4  ; Germond : 1981, 179 ; Gubel : 1991, 185 ; Kozloff ² : 1993, 187Perdu : 2012, 32-3 ; Quertinmont : 2013, 16 ; Yoyotte : 1980, 47-75)    

 

 

     (Merci à vous, Carole, d'avoir accepté que j'importe ici ce matin en guise d'exergue, un extrait de votre texte La feuille et l'arc-en-ciel du 11 janvier dernier.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

Cendrine 10/09/2013 02:07

Bonsoir Richard,

Votre plume fait palpiter le souffle de La Lointaine qui m'apparaît comme un mirage ensorcelant. Mais elle est pourtant là, avec son visage mystérieux et je me régale, littéralement, à lire votre
article. La magie est également présente dans les mots de Carole qui sont empreints de beauté et d'un immense talent.
Vous m'avez tous deux enivrée...
Merci!
Bien amicalement
Cendrine

Richard LEJEUNE 10/09/2013 10:11



     Très heureux, chère Cendrine, que vous ayez trouvé dans nos mots à Carole et moi, de quoi vous enivrer un instant ... 



Louvre-passion 08/09/2013 16:59

Quand j'allais au Louvre étant enfant j'étais bien sûr fasciné par les antiquités égyptiennes et pendant longtemps intrigué par l'appellation de déesse léontocéphale pour Sekhmet, jusqu'à ce que
j'apprenne qu'il s'agissait de sa tête de lion.

Richard LEJEUNE 09/09/2013 11:31



    Mais quel bonheur : aller au Louvre, enfant, comme d'autres vont jouer dans les bois derrière chez eux !


 


    Eh oui, L.-p. chaque domaine a son vocabulaire propre et celui de l'art égyptien n'est pas toujours le plus aisé. 


     Estimant que quelle que soit la matière enseignée, tout enseignant est d'abord un professeur de français, j'ai toujours tenu à
employer dans mes cours, comme ici sur le blog, un langage correct, les termes propres ...


     Avancer, c'est aussi accroître son propre lexique ...    



TIFET 06/09/2013 20:42

Bonsoir cher Richard, j'aime beaucoup l'idée d'Hathor se transformant en une sauvage lionne, redoutable et perpétuellement en chasse, bien au delà des cataractes, ce sont effectivement des endroits
si sauvages et si peu paisibles qu'on imagine bien Sekmet y rodant !........bonne soirée à vous et au plaisir de vous lire !

Richard LEJEUNE 07/09/2013 08:08



     Merci à vous, chère Tifet, pour ces précisions géographiques de première main qui ont effectivement peut-être joué un rôle non négligeable dans
la création de ce mythe antique.



FAN 05/09/2013 16:33

Cher Richard, je suis ravie de lire Carole Chollet et d'avoir suivi attentivement toutes les explications concernant tous les avatars de la déesse Hathor!! L'expression "les vaches grasses ou
maigres" vient donc d'Egypte!! Superbe l'égide en bronze!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 05/09/2013 18:16



     Me permettez-vous une petite rectification à votre commentaire, chère Fan ?


 


     Si le "tout venant" des égides pouvait effectivement être en bronze, il vous a vraisemblablement échappé la précision notée dans l'article que
celle provenant d'Anvers exposée pour l'instant à Mariemont que je montre dans sa vitrine et celle du Louvre que je montre en très gros plan, les deux, ayant appartenu à un même
souverain, étant quasiment identiques, étaient en électrum, c'est-à-dire en un
précieux alliage d'or et d'argent ...  


 


     Quant aux vaches grasses et maigres, elles figurent bien dans un extrait de la Bible - dans la Genèse, pour être plus précis encore - qui relate
un rêve qu'aurait fait un des premiers souverains d'Égypte ...



Christiana 05/09/2013 00:16

Quelle beauté ce pectoral et quelle finesse de gravure...

Je ne serai peut-être pas des vôtres le 10... Je serai-enfin!- moi aussi sous d'autres cieux.

Je vous invite d'ailleurs à mes carnets de voyage et en attendant voici un poème qui parle d'eau... même si cette rivière endormie ne ressemble pas au fleuve nourricier, c'est toujours une histoire
d'eau.

LA RIVIÈRE ENDORMIE

Dans son sommeil glissant l’eau se suscite un songe
un chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes
et ne sait jamais bien dans son dormant mélange
où le bougeant de l’eau cède au calme des plantes

La rivière engourdie par l’odeur de la menthe
dans les draps de son lit se retourne et se coule
Mêlant ses mortes eaux à sa chanson coulante
elle est celle qu’elle est surprise d’être une autre

L’eau qui dort se réveille absente de son flot
écarte de ses bras les lianes qui la lient
déjouant la verdure et l’incessant complot
qu’ourdissent dans son flux les algues alanguies

Claude ROY, Poésies, Gallimard.
(poète français, né en 1915)

Richard LEJEUNE 05/09/2013 08:29



     N'ayez aucune crainte, Christiana : je suis, depuis que je vous lis, fidèle à ces carnets de voyage toujours si harmonieusement agrémentés de vos
aquarelles ...


 


     Merci pour ce poème de Claude Roy, - que je ne connaissais pas.


 


     Excellentes vacances à vous. 



François 04/09/2013 17:14

Taquin !!!
Que je remercie deux fois et deux personnes en un seul message...

Évidemment !
François

Richard LEJEUNE 04/09/2013 21:48



     J'avais très bien compris, cher François. 


Et ton commentaire se devait évidemment de mettre le texte de Carole en valeur !


 


     Mais j'adore titiller !  ("Stitcher", en bon wallon liégeois ...) et voir autour de moi certains allégrement "tomber dans le
panneau". 


 



François 04/09/2013 11:50

Voilà, outre l'occasion de revoir avec toi le mythe de la lointaine, celle de découvrir grâce à toi la belle plume de Carole...
Une fois n'est pas coutume, merci donc aujourd'hui à vous deux !

Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 04/09/2013 14:02



     "Une fois n'est pas coutume", ????


     Quoi ?


     Qu'il y ait une belle plume sur mon blog ???


 


 


 



marieluxor 04/09/2013 07:50

merci Richard! merci
petit coucou de Medinet Habu
Marie

Richard LEJEUNE 04/09/2013 08:43



     Petit coucou d'ÉgyptoMusée ...


 


     Belle journée à vous, Marie.



J-P.Silvestre 03/09/2013 17:49

Qu'il soit sec ou pluvieux, les agriculteurs se plaignent toujours du temps qu'il fait. C'est, semble-t-il une tradition qui remonte à l'Egypte antique...

Richard LEJEUNE 04/09/2013 07:53



     Détrompez-vous Jean-Pierre : les paysans égyptiens, partant, la population tout entière, attendaient les inondations avec grande impatience :
elles étaient pour eux garantes d'une année de bonnes récoltes.


 


     Raison pour laquelle ils se devaient de magiquement apaiser Sekhmet et permettre à La Lointaine - métaphore évidente de la crue du Nil -
de revenir au pays.



Carole 03/09/2013 16:43

Merci, Richard, d'avoir fait battre au-dessus de cette belle "Lointaine" ma petite aile de papillon.

Richard LEJEUNE 04/09/2013 07:42



     Votre blog, Carole, mérite bien ce petit
hommage ...



PASSION SCULPTURE 03/09/2013 15:15

Vraiment quelle richesse dans les articles que vous nous offres, cher Monsieur. MERCI BEAUCOUP de partager votre érudition. bien amicalement

Richard LEJEUNE 04/09/2013 07:39



     C'est un réel plaisir pour moi, Madame.



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