Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 00:00

 

     Samedi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, après vous avoir quelque peu expliqué la raison pour laquelle la recension la plus complète que nous possédions de l'Enseignement de Pathhotep portait symboliquement le nom de Papyrus Prisse ; après vous avoir donné quelques indications sur cet égyptologue français en définitive peu connu du grand public que fut Emile Prisse d'Avennes ; après avoir également attiré votre attention sur, hasards du calendrier, une grande exposition à deux facettes qui lui est  indirectement dédiée et qui, pour les amateurs dont je suis, constituera certes un des événements majeurs du prochain printemps parisien, je voudrais lors de notre rendez-vous de ce matin, en ultime approche introductive avant de vous donner à lire des extraits de cet important ouvrage de philosophie égyptien dès la semaine prochaine, vous expliquer ce qu'est exactement ce fameux Papyrus Prisse.  

 

 

Papyrus Prisse (BnF - Paris)

 

 

     Au XXème siècle, certains égyptologues ont avancé que notre Avesnois l'aurait exhumé de la sépulture d'un des rois Antef de la XIème dynastie, voire même de l'intérieur du cercueil d'Antef V exposé dans la vitrine 2  de la salle 13 (Crypte d'Osiris) du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, sous le numéro d'inventaire E 3019 ; d'autres, qu'il l'aurait.acheté à Thèbes, à un habitant de Gournah en 1845. 

 

     Des recherches essentiellement menées par l'égyptologue français Michel Dewachter qui, avec la minutie qu'on lui connaît, a patiemment démêlé l'écheveau de cette affaire, il ressort qu'il est maintenant aisé de réfuter les assertions des premiers savants qui se sont penchés sur ce papyrus hiératique : il est impossible qu'Emile Prisse d'Avennes l'ait acquis en 1845 dans la mesure où, après 17 années passées sur les rives du Nil, comme nous l'avons vu la semaine dernière, il rentre à Paris en mai 1844 avec l'imposant rouleau déjà en sa possession.


     En fait, dans une lettre du 20 mars 1843 adressée d'Egypte à Jacques-Joseph Champollion-Figeac, le propre frère de Jean-François Champollion le Jeune décédé un an plus tôt, Prisse d'Avennes fait allusion, vraisemblablement pour la toute première fois  au document en question, stipulant l'avoir acheté au Kaire (sic). Or, en 1843, l'emplacement des tombes des rois Antef n'avait pas encore été déterminé avec exactitude : il ne peut donc l'avoir sorti de l'une d'elles !

 

      D'après certains papiers de correspondance, Michel Dewachter pense bien pouvoir affirmer, sans plus de précision, que l'achat du papyrus pourrait avoir été effectué au plus tôt en 1841, au plus tard en 1842.


 

      Dans une lettre du 25 février 1858 adressée à l'égyptologue français François Chabas (1817-1882), Prisse note que c'est un des fellahs qu'il avait rémunéré pour fouiller à Drah Aboul Neggah qui vint lui proposer à l'achat, arguant avec force difficultés et embarras qu'il appartenait à une veuve qui, dans le besoin, désirait s'en départir.

 

     L'Avesnois soupçonna, mais ne parvint jamais à le prouver, que l'indélicat l'avait soustrait au lot des objets trouvés lors des fouilles réalisées sous ses ordres, espérant ainsi en retirer un certain profit en le lui revendant. Ce document qui, selon les "règles" en vigueur à l'époque, aurait dû lui revenir de droit, Prisse fut certain de l'avoir de fait payé deux fois ! Après quelques tentatives de marchandage, il versa néanmoins 1000 piastres (250 anciens francs français, soit quelque 40 €.) pour l'acquérir.

 

 

     Quoi qu'il peut en être de toutes ces pérégrinations, c'est incontestablement dans les derniers mois de l'année de son retour en France que l'égyptologue en fit don à la Bibliothèque Royale. De sorte qu'avant le 31 décembre 1844, le papyrus fut, comme le souhaitait le généreux légateur, découpé en 12 sections de différentes longueurs correspondant aux divisions naturelles du texte que le conservateur adjoint au Musée Royal d'alors, un certain Dubois, colla sur un support de carton, - ce qui, par parenthèse, prouve qu'aucune inscription ne se trouvait en son verso ! 

 

      Actuellement, chacune de ces divisions est encadrée sous verre.

 

      La longueur totale de ce document parfaitement conservé atteint  7, 05 m ; sa largeur, quelque 15 cm.

 

      Les mensurations des feuillets brun clair varient fortement entre elles : cela peut aller de 12 ou 14 cm à 37, 38, 39, voire 41 cm, en passant par des pages moyennes fluctuant entre 20 et 30 cm. Au départ, elles avaient été collées bout  à bout par le fabricant antique en se chevauchant sur 1 cm environ et les raccords "écrasés" de telle façon qu'ils ne perturbent en rien le scribe qui y rédigea ses textes. 

 

     Textes, vous l'aurez remarqué, au pluriel. Le long document se divise en effet en trois parties bien distinctes : l'Enseignement de Ptahhotep bien sûr, qui termine le rouleau, précédé qu'il est à la fois par un espace à première vue non inscrit, d'un mètre soixante-trois de long, et par un premier texte, l'Enseignement pour Kagemni, le tout indiscutablement rédigé par une même main.

 

     A première vue, ai-je précisé car, à y regarder de très près, il subsiste quelques traces d'un  texte - qui aurait donc été le deuxième - visible entre les deux Sagesses. Pour quelle(s) raison(s) le scribe décida-t-il de l'effacer ? Et comment s'y prit-il pour ne point abîmer la surface du papyrus ?  Nul n'a toujours pu le déterminer ...

 

 

     L'Enseignement pour Kagemni, je l'ai mentionné à l'instant, entame le manuscrit mais seulement sur un espace de deux  feuilles : il s'agit en fait de la seule occurrence que nous ayons d'un ensemble de préceptes moraux qui, comme le titre qui lui fut attribué dans la littérature égyptologique l'indique clairement, est censé s'adresser à un vizir du nom de Kagemni ayant vécu à la fin de l'Ancien Empire, à  la VIème dynastie.

 

     J'insiste bien : censé s'adresser. Car en réalité, comme je vous l'ai expliqué lors de mon intervention de samedi dernier à propos des Maximes faussement attribuées à Ptahhotep, le véritable auteur n'est ici pas plus nommé que là, et le vizir Kagemni qui en serait le destinataire n'en est qu'une caution fictive - selon l'égyptologue français Pascal Vernus - dans la mesure où le texte le fait vivre à l'époque de Snéfrou, soit à la IVème dynastie !

 

 

     Quant à celui qui suit la partie anépigraphe de ce support antique, l'Enseignement de Ptahhotep donc, il est de coutume de le considérer comme un écrit se subdivisant en trois portions distinctes :  un titre et un préambule, celui-ci précisant les raisons - que nous savons maintenant  inventées de toutes pièces - pour lesquelles l'oeuvre aurait été rédigée ; le corps même des 37 maximes et, enfin, un long épilogue littéraire qui met en lumière le bien-fondé d'être à l'écoute de l'Autre : ici, en l'occurrence, les bienfaits dont peut profiter un fils en étant attentif aux préceptes éthiques qu'énonce son père à l'heure de se retirer de la vie professionnelle ...

 

 

      Puis-je vous confier, amis lecteurs, qu'au terme de ces quatre articles introductifs qui vont tout naturellement, comme je vous l'ai promis, maintenant déboucher sur la découverte du texte lui-même - à tout le moins, certaines maximes de sa traduction française -, je n'ai qu'une envie, une impatience ? Celle, au printemps prochain, d'aller passer une petite semaine à Paris - comme je le fais volontiers depuis plus de 20 ans -, aux fins d'admirer de visu, à l'exposition de la BnF ce Papyrus Prisse et les Sagesses égyptiennes rédigées en cursive hiératique dont il est porteur ...   

 

 

     Mais avant Paris, retrouvons-nous, si cela vous agrée, samedi prochain 19 février pour entamer leur lecture ...

 

    

 

 

(Dewachter : 1985, 59-66 ; ID. 1988 : 209-10 ; Jéquier : 1911, 5-10 ; Vernus : 2001, 55-6)

 

 

 

 

ADDENDA

 

     Un lecteur attentif qui m'a fait remarquer, hier après-midi, la présentation inversée du cliché du Papyrus Prisse que j'avais emprunté à la BnF pour chapeauter le présent article - présentation que j'ai évidemment tout de suite corrigée - a aussi eu l'extrême amabilité de me fournir deux liens vers le site de l'Université de Heidelberg permettant de lire, voire télécharger gracieusement, des ouvrages d'Emile Prisse d'Avennes, ainsi que celui de Gustave Jéquier qui propose les planches de cet important papyrus.

 

     Pour tous les amateurs, voici ces deux liens :

 

Ouvrages de Prisse d'Avennes

 

Ouvrage de Jéquier


 

auxquels j'ajouterai celui de l'étude de l'égyptologue tchèque Z. Zaba sur L'Enseignement de Ptahhotep

 

 

Bonnes lectures à tous...

Partager cet article

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article

commentaires

JA 13/02/2011 12:10


Passionnant....nous sommes au coeur de l'Egyptologie ancienne, un domaine qui m'était jusqu'à présent complétement inconnu, merci encore de votre partage.
je ne manquerais pas d'aller voir ce fameux Papyrus à la BNF-Site Richelieu.
Vous parlez de l'université d'Heidelberg en Allemagne ,une ville que j'ai traversé rapidement il y a quelques années, pourquoi cette université est-elle auussi riche et célèbre?
Bon dimanche
JA


Richard LEJEUNE 14/02/2011 07:35



Je présume que c'est parce qu'elle fut la première à avoir été créée en ce pays ; sur le modèle de celle de Paris, d'ailleurs. Ce fut également en ses murs que se
développa la Réforme protestante au 16ème siècle (Luther) ; ce qui n'est quand même pas une mince histoire !


 


Hannah Arendt y fit une partie de ses études et beaucoup d'autres grands philosophes y passèrent ou y enseignèrent : Hegel, Jaspers, Gadamer, Habermas et Max Weber
... Leur renommée n'est plus à faire, partant, celle de l'Université non plus ...



Serge JP Thomas 12/02/2011 21:04


En complément au cours magistral de monsieur Lejeune deux adresses permettant de télécharger gratuitement (sans connaissance de la langue de Goethe)

deux ouvrages de Prisse d'Avesnes : avec possibilité de fort agrandissement)
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/prisse1878ga?sid=3cf8c9e16f10ae2fec8d20a8bdb4f204

une splendide reproduction de l'ouvrage de Gustave Jéquier
"le papyrus Prisse et ses variantes)

http://archiv.ub.uni-heidelberg.de/propylaeumdok/volltexte/2009/366/


Richard LEJEUNE 13/02/2011 09:43



     Un tout grand merci à vous, Monsieur, d'avoir l'amabilité de nous communiquer ces liens qui raviront effectivement ceux de mes lecteurs que
ces ouvrages d'Emile Prisse d'Avennes intéresseraient.


 


     Dans l'éventualité où ils ne reviendraient pas nécessairement lire les commentaires additionnels, mais aussi pour ceux qui, un jour
peut-être, hasards d'une recherche sur le Net, découvriraient  mon article de ce samedi, je vais y ajouter un petit addenda pour mentionner vos liens.   



Serge JP Thomas 12/02/2011 20:58


Que les amateurs de Prisse d'Avesnes se rassurent : on peut télécharger gratuitement (avec possibilité de contempler à très fort grossissement- et de copier- les merveilleux ouvrages de cet artiste
étonnant sur le site allemand :
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/prisse1878ga?sid=3cf8c9e16f10ae2fec8d20a8bdb4f204
une reproduction noir et blanc de grande qualité de l'ouvrage de G. Jéquier à l'adresse:
http://archiv.ub.uni-heidelberg.de/propylaeumdok/volltexte/2009/366/
téléchargement également gratuit
Inutile de comprendre parfaitement la langue de Goethe pour repérer l'endroit où cliquer


Un voyageur qui passe 12/02/2011 13:51


Vous êtes un maitre dans l'art du suspense !!!


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:04



     Ce n'est pas un hasard si Agatha Christie a fait d'Hercule Poirot, son héros, un citoyen belge ... 



Serge JP Thomas 12/02/2011 13:23


Il est bien dommage que vous ayez mis les deux premières pages de l'enseignement de Ptahhotep "à l'envers" dans un commentaire par ailleurs remarquable comme l'ensemble de vos commentaires. Sans
rancune et bien cordialement


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:02



     Immense merci à vous pour l'acuité de votre regard.


 


     Sans vouloir m'exonérer d'une once de responsabilité, j'ajouterai simplement pour ma défense que j'ai repris ce cliché tel que le présente
le site de la Bibliothèque nationale de France.


 


     Certes, bien que ne lisant pas la cursive hiératique, j'aurais pu néanmoins remarquer cette inversion en étant soit plus attentif -
notamment à la position du titre rubriqué -, soit en vérifiant dans mon exemplaire de G. Jéquier qui en propose les différentes planches, celle-ci, avec les pages 4 et 5, en étant la
deuxième.


 


     Cela posé, grâce à la magie des outils de l'ordinateur, j'ai remis ce début de texte dans sa bonne position ... 


 


     Encore merci à vous d'avoir attiré mon attention sur cette erreur de présentation.



N@n 12/02/2011 10:52


Hello Richard,

Toujours un grand plaisir de te lire !
Merci pour cette belle (re)-découverte de Prisse d'Avennes ;-)
J'admire régulièrement certains de ses œuvres grâce au superbe livre publié en 2002 aux éditions L'Aventurine. Il s'agit de "L'art égyptien" de Prisse d'Avennes (168 planches), avec préface et
notes de Michel Dewachter.

Vivement samedi prochain... pour la suite de tes écrits !
Amicalement,
N@n


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:07



     Merci à toi, N@n.


 


     J'ose espérer que l'exposition parisienne, outre le catalogue annoncé, sera prétexte à la réédition d'ouvrages définitivement épuisés, tel
celui que tu cites ici ... 



FAN 12/02/2011 10:24


OULALA!!!Un vrai suspens qui nous met en haleine!!! Bizarrement mais comprehensible, je croyais ce papyrus plus large!!de 15cms et parfois plus?? Mais il est certain que les feuilles de papyrus ne
sont pas immenses!! Vivement Samedi prochain!!!BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:09



     Merci Fan, et à samedi pour le début de l'Enseignement ...



Tifet 12/02/2011 10:12


Certes nous attendrons samedi prochain pour commencer cette lecture Richard.....puisqu'il le faut bien.....les scribes connaissaient-ils la gomme ??? (hum, je plaisante là....il est vrai que
j'ignore comment ils s'y prenaient pour effacer leurs écrits sans abîmer le papyrus.....) J'ai eu des nouvelles de mes amis égyptiens et c'est la liesse là-bas, j'espère que leurs voeux vont être
suivis d'effets et que leur vie va changer ! yallah !


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:13



     J'ai évidemment suivi les informations télévisées, essentiellement sur France 24 ...


 


     Attendons effectivement pour voir ce sur quoi, au quotidien du peuple égyptien, ce grand changement espéré va déboucher ... 



etienne 12/02/2011 09:48


merci Richard pour cette introduction intéressante, on a hate de découvrir la suite commme d'habitude puisque vous susciter très bien le suspense!!!

hiéroglyphiquement!


Richard LEJEUNE 12/02/2011 15:14



     A samedi donc, Etienne ...



Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages