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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 00:00

 

    Dans mon intervention de samedi dernier, la première d'une nouvelle série consacrée à l'égyptologie à l'Est, je vous avais conviés, souvenez-vous, amis lecteurs, à effectuer un bout de chemin en compagnie de Frantisek  LEXA et d'ainsi assister à la naissance tout en douceur, au matin du XXème siècle, de cette nouvelle discipline qui cherchait sa place dans le parcours universitaire tchécoslovaque ou, pour être plus précis, pragois.


     Ne nous laissons toutefois pas abuser par la métaphore basique que d'aucuns pourraient filer en évoquant en la circonstance de premiers balbutiements : il ne s'agit nullement de tâtonnements dans le chef de file de la science qui s'ébroue alors aux abords de la Vltava. Tout de suite, souvenez-vous, Lexa positionna ses travaux à hauteur de la lexicographie et de la sémantique en étudiant la langue des anciens habitants des rives du Nil par le biais du démotique, avant de confier à ses Etudiants, mais aussi bientôt à bon nombre de ses compatriotes, un imposant ensemble de clefs leur permettant d'entrebâiller tous les huis au-delà desquels ils allaient pouvoir côtoyer les aspects essentiels de la civilisation égyptienne.

     Grandes et importantes prémices de l'égyptologie, donc, avec ce précurseur, mais point encore de recherches matérielles, point de fouilles ; point d'archéologie stricto sensu.

     Enfin un disciple vint, et le premier en République tchécoslovaque
qui allait très vite offrir à son pays ses véritables lettres de noblesse en la matière : Jaroslav Cerny.


Cerny--Jaroslav--et-Zaba--Zbynek--copie-1.jpg
(ici à gauche, s'entretenant avec Zbinek Zaba, son compatriote, sous le portrait du "Maître", Frantisek Lexa.)


     Pilsen.

     061.-Nove-Mesto---Bar-Place-Venceslas--07-08-2009-.jpg




     Si certains connaisseurs associent ce toponyme aux usines de fabrication automobile "Skoda", il est d'évidence que la majorité de mes lecteurs belges y humeront plutôt les enivrants effluves de la brasserie "Pilsner Urquell" et de sa "Pils", auto-proclamée boisson nationale tchèque et savourée, ici en bords de Meuse, à l'instar de la "Stella", de  la "Jupiler" ... ou de la "Leffe" brune, pour certains.




    
     Pilsen (Plzen), au sud-ouest de Prague. Dans cette petite ville de ce qui était encore, pour une vingtaine d'années seulement, l'empire austro-hongrois, naquit, le 22 août 1898, Jaroslav Cerny. Comme tous ceux qui bénéficiaient des dispositions leur permettant de faire partie de l'élite intellectuelle de l'époque, le jeune homme entreprit, entre 1917 et 1922, des études à la Faculté des Lettres de l'Université Charles, à Prague ; et eut l'heur d'assister aux conférences égyptologiques dispensées par Frantisek Lexa.

     A partir de 1925, celui qui aurait pu se contenter d'être l'épigone du Maître, décide de se confronter au terrain : ce sera Deir el-Médineh ! Là, il rejoint Bernard Bruyère, de vingt ans son aîné, rencontré au Musée égyptien de Turin où tous deux procédaient à quelques recherches.
Bruyère  cherche un épigraphiste ; Cerny n'hésite pas, il sera cet homme !

     - Deir el-Médineh ? Bernard Bruyère ? Ces noms semblent réveiller quelques souvenirs ... 

     - Et vous auriez parfaitement raison, amis lecteurs ! En guise d'introduction à l'étude des outils agricoles exposés dans la
vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais en effet quelque peu entretenus, voici 10 mois, de ce célèbre site à l'ouest de Thèbes, ainsi que, à partir du 25 avril 2009, donné à lire, trois samedis successifs, des extraits de rapports que son principal fouilleur avait rédigés suite à l'exploration que, dans les années 1950, il menait au niveau du "Grand Puits".

     Mais pour l'heure, nous sommes un quart de siècle plus tôt.

     Pa-démi, "La Ville", comme l'appelaient les Egyptiens, n'est plus que ruines ensablées d'un village créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, un des premiers souverains du Nouvel Empire, en vue d'héberger artistes, artisans et ouvriers qui concouraient à rendre agréables les "maisons d'éternité" des monarques inhumés dans les vallées des Rois et des Reines.

     Près d'un demi-millénaire durant, des hommes engagés pour creuser et décorer les hypogées royaux et princiers, résideront avec leur famille dans ces quelque septante maisons aujourd'hui mises au jour par les égyptologues qui se sont succédé sur le site depuis qu'en 1917, l'I.F.A.O., Institut français d'Archéologie orientale, en obtint la concession.

     Cinq ans plus tard, en 1922, c'est Bernard Bruyère qui prend pour trente ans la direction des excavations. Sans quasiment discontinuer, il dégagea systématiquement les habitations, les tombes et tous les  alentours. Et la provende fut sans égale pour ce qui concerne la connaissance de la vie quotidienne des ouvriers en un temps et en un lieu donnés.

     Aux confins du village, sur les flancs de Gournet Mouraï, d
ans les tombes du cimetière de l'Est datant des règnes de Hatchepsout et de Thoutmosis III, il exhuma un matériel funéraire de tout premier choix : chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle, ustensiles de cuisine, outils agricoles, objets de toilettes et même des vêtements ...
Qui n'étaient pas factices. Qui présentaient des traces d'usure. Qui avaient donc servi. Qui  avaient été maniés, utilisés, portés par ces hommes.
Et qui leur avaient permis de travailler, de vivre ...

     Dans la nécropole de l'Ouest, sur l'autre versant, au pied de la montagne thébaine, ce furent approximativement soixante tombes décorées, superbes pour certaines d'entre elles, qu'il mit au jour ; beaucoup datant du règne de Ramsès II ...

     - Mais, vous étonnerez-vous à l'énumération de tous ces trésors, pourquoi diantre l'I.F.A.O. et Bruyère désiraient-ils tant s'adjoindre les services d'un épigraphiste ?

     - Simplement parce que dès le départ, ils avaient croisé et engrangé de nombreux ostraca,

Ostracon-Vienne.jpg

de nombreux papyri,

Papyrus hiératique

des fragments brisés de vases inscrits, des oushebtis, également : et tous portaient des inscriptions en écriture hiératique, cursive dérivée des signes hiéroglyphiques.

     Ce fut donc le travail de Cerny qui avait rallié l'équipe de Bruyère depuis 1925 de procéder à la traduction de milliers et de milliers de documents semblables, parfois réduits à de minuscules fragments.

     De sorte qu'il n'est pas incongru de ma part d'avancer ici que sa vie professionnelle, ce savant la consacra entièrement, d'une manière ou d'une autre, à Deir el-Médineh, à la "Communauté des Artisans de la Tombe", comme il est souvent indiqué dans la littérature égyptologique :

Cerny-a-Deir-el-Medineh-copie-2.jpg
que ce soit aux excavations du village proprement dit ou au dépouillement épigraphique de ce qui avait été retrouvé qu'en excellent disciple de Lexa il mena de front en publiant des études visant à faire connaître l'histoire sociale et économique du lieu, plus spécifiquement à l'époque ramesside dont, mieux que quiconque, il excellait dans la pratique de la langue vernaculaire, le Néo-égyptien, essentiellement utilisé dans les textes purement littéraires.

Cerny---Ouvrage-IFAO.jpg
       
     Ainsi narrée, sa vie pourrait ressembler à ce long fleuve tranquille ... que le Nil est loin de représenter ! 

     Pour Cerny, en réalité, il n'en fut rien : en 1929, il accepte, tout comme  Lexa avant lui, d'entrer en tant que "Privatdozent" à l'Université Charles IV alors que depuis l'année précédente, il avait été mandé par le Musée égyptien du Caire pour mettre sur pied la publication d'un catalogue des ostraca hiératiques présents dans ses collections : il n'apposera le point final à cette publication qu'en 1933.

     A Prague, il enseigna jusqu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, puis se retrouva promu par le gouvernement de la République tchécoslovaque en exil
attaché d'Ambassade au Caire, avant de débarquer, en 1943, à celle de Londres.

     Parallèlement à ses fonctions diplomatiques, il se pencha avec fougue nouvelle sur la lexicographie de la langue copte.

     Le conflit international terminé, il revint un temps donner des conférences d'égyptologie à l'Université Charles : Frantisek Lexa, toujours en activité, à cette époque, suggère complaisamment que son confrère devrait lui aussi être admis Professeur dans cette discipline.

     S'ensuit un refus catégorique dans le chef du ministre de l'Education arguant avec beaucoup de mauvaise foi que des cours aussi peu importants que ceux ressortissant à l'égyptologie (?!) ne nécessitaient pas une nomination officielle, c'est-à-dire rémunérée, d'un deuxième impétrant.

     Exit Jaroslav Cerny que, dès 1946, s'empresse et se félicite d'appeler l'University College de Londres au titre de Professeur d'égyptologie, avant qu'il ne prenne en charge, à partir de 1951 et jusqu'en 1965, la chaire d'égyptologie de la prestigieuse Université d'Oxford : parcours royal, parcours de rêve, s'il en est, pour tout Enseignant passionné ...

     Ceci étant, et la boucle semble ainsi bouclée, la juste reconnaissance de son incontestable intelligence lui arrive enfin de sa propre patrie : en 1965, il retrouve le chemin de la Faculté des Lettres et des Arts de Prague en acceptant de devenir membre honoraire de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé, rappelez-vous, par son mentor, le Professeur Frantisek Lexa en personne.

     Mais subitement, le 29 mai 1970 - il n'a pas encore 72 ans - , Cerny  meurt à Oxford.

   Cerny---Bibliotheque-copie-1.jpg

     
Certes, il n'eut pas la satisfaction de voir publié son Dictionnaire étymologique copte par les presses de la Cambridge University ; mais comme souvent dans la discipline, ceux des travaux épigraphiques en cours que sa disparition inopinée laissait inachevés ont pu être, grâce notamment à ses notes et archives personnelles conservées au Griffith Institut, à Oxford, complétés et édités à l'I.F.A.O., notamment par un autre très grand philologue, de nationalité française, qu'il avait aussi connu à Deir el-Médineh : son ami Georges Posener.
    
     Il est indéniable que l'oeuvre de Jaroslav Cerny confine à l'immense : des volumes du Catalogue des ostraca hiératiques non littéraires de Deir el-Médineh à ceux des papyri rédigés dans la même cursive, en passant par les Late ramesside letters que publia déjà, en 1939 à Bruxelles, la Fondation égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.), par les Hieratic inscriptions from the tomb of Tut'ankhamun et par les Graffiti de la montagne thébaine et de la nécropole, ce grand savant tchécoslovaque aura marqué au coin de l'excellence les études égyptologiques qui, jamais, ne pourront en oublier l'irréfragable empreinte.



     (Comme à l'issue de ma première intervention du 13 février, je tiens derechef à préciser que j'ai, pour le présent article,
photographié une série de portraits des grands savants de ce pays à partir du catalogue de l'exposition "Discovering the land of the Nile" (Objevovani zeme na Nilu) célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie.)


(Cerny : 1931, 221 et 1978 : Pl. 15 a
Onderka & alii : 2008, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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commentaires

Tifet 09/03/2010 10:04


Que voulez-vous dire par là Richard ? que je "m'éparpille" !.....il est vrai qu'en consultant tous les blogs amis qui publient sur l'Egypte, il me vient ou revient à l'esprit des tas de souvenirs
mais pour l'instant je ne me sens pas capable d'en faire un compte-rendu suivi comme vous me le suggérez...je n'ai pas l'esprit cartésien........mes articles sont comme des "coups de coeur". bonne
journée à vous


Richard LEJEUNE 09/03/2010 10:17



     Que vous vous éparpillez ???
 
     Là n'était assurément pas le sens de mon propos. Je pensais - très égoïstement , je l'avoue - qu'il plairait à quelqu'un qui n'a pas encore posé le pied en terre
pharaonique de lire semblable récit.

     Je me souviens d'ailleurs que lors d'un de vos précédents commentaires, je vous avais remerciée (déjà une sorte d'appel du pied ...) d'avoir précisé votre ressenti quant
à l'anastylose réalisée au temple d'Hatchepsout, à Deir el-Bahari ...

     Il ne s'agit donc nullement, croyez-moi, de vous reprocher un quelconque "éparpillement" ...



FAN 08/03/2010 17:05


Une connaissance de plus, merci Richard, Mais comment décrypter les écritures anciennes?? Je me pose toujours cette question, Merci aussi à ce passionné que fut ce savant Jarvoslov Cerny!! C'est
bien d'illustrer le texte la lecture est plus facile et attrayante!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 09/03/2010 09:58



     Oh ! Fan, quelle immense question !

     Décrypter les hiéroglyphes constitue un long apprentissage, universitaire, pour ma part mais qui, maintenant, se fait aussi par correspondance (notamment avec l'Institut
Khéops, à Paris) ou en suivant les "leçons" qui se succèdent dans d'excellentes grammaires, comme celle de M. Malaise et J. Winand (le premier ayant été en son temps mon professeur à l'Université
de Liège) ; ou dans celle de P.Grandet et B. Mathieu (qui enseignent précisément à l'Institut Khéops que je mentionnais ci-avant) ; ou encore celle de Claude Obsomer, tout récemment mise sur le
marché.

     Je viens également d'apprendre que la célèbre maison Assimil se serait aussi offerte le luxe d'éditer une méthode d'apprentissage des hiéroglyphes.

     Mais quelles qu'elles soient, je vous préviens tout de suite qu'aucune n'est simple puisque le reflet d'une écriture qui ne l'est certes pas ! Il faut donc vraiment le
vouloir pour  se lancer dans semblable aventure ; et être suffisamment passionné pour, parfois, se garder de jeter tout au feu.

     Persévérance et travail quotidien me semblent dans ce cas d'espèce particulièrement constituer les deux mots d'ordre principaux !

Quant à l'apprentissage des écritures cursives - dont, je l'ai souligné, les égyptologues tchécoslovaques du début du XXème siècle semblaient fervents -, il découle en partie de celui, premier,
de l'écriture hiéroglyphique ...

Bon courage, chère Fan !



Tifet 08/03/2010 11:32


A Deir el Médineh il y a quelques années en se promenant dans le village des artisans on pouvait encore trouver des fragments de poterie ou autres maintenant il a été en partie restructuré si l'on
peut dire et les touristes sont "priés" de rester dans les allées......dommage j'aimais bien me promener dans ce village et imaginer leur vie.......j'ai une photo de mon époux qui, en tant
qu'artisan, se trouvait très à l'aise dans ce lieu et prend dans ses mains un morceau de pierre, il faudra que je la mette sur mon blog ! bonne journée; Tifet


Richard LEJEUNE 09/03/2010 09:44



     Il faudrait surtout - si je puis me permettre, Tifet - qu'à l'instar de votre époux qui écrit des romans, vous pensiez à rédiger un compte
rendu suivi de vos séjours en Egypte, sur votre blog ou en édition de librairie ...



Louvre-passion 07/03/2010 11:09


Il y avait eu une très belle exposition consacrée à Deir el Médineh il y a quelques années au Louvre. Le travail de déchiffrement des milliers d'ostraca nous dévoilait la vie quotidienne de ces
artisans et leurs familles.


Richard LEJEUNE 07/03/2010 16:56



     Ce fut effectivement une exposition extrêmement intéressante accompagnée, évidemment, d'un remarquable catalogue qui me permet, maintenant
que la mémoire en dissipe quelques pièces, de "revivre" l'événement ...

     Après le printemps à Paris, elle nous arriva à Bruxelles à l'automne 2002 : c'est là que je la vis ...



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