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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 23:00

 

      Dans une bien compréhensible prise de position respectueuse des conceptions funéraires de l'Egypte ancienne, l'égyptologue tchèque Ladislav Bares nous demanda, samedi dernier, souvenez-vous, de nous retirer avant qu'il ne procède au délicat enlèvement de ce qu'il restait encore d'intact de la parure qui recouvrait la momie d'Iufaa.

    

     Certes, il assortit sa décision d'une invitation à le rejoindre aujourd'hui, tout au fond du caveau funéraire, à 22 mètres sous le sable du cimetière sud-ouest de la nécropole d'Abousir pour mieux apprécier encore les différents sarcophages ; raison pour laquelle je vous retrouve avec plaisir à mes côtés ce matin.

 

     Quand tout fut terminé,

 

Iufaa - Sarco (Photo Martin Frouz - National geo)

 

quand la première cuve de calcaire blanc, avec toutes les précautions d'usage, fut vidée des deux cercueils gigognes qu'elle avait contenus, apparurent enfin complètement les différentes colonnes de hiéroglyphes colorés que les scribes d'il y a deux millénaires et demi, sur commande du  jeune défunt lui-même, voire, s'il n'en avait pas eu le temps, de ses proches, avaient dessinés sur tout le pourtour de la cavité anthropoïde dans l'espoir de le protéger au maximum pour l'Au-delà.

 

     Cette production littéraire magico-religieuse entourant son corps momifié consistait en textes relativement courts, extraits notamment des Formules des Pyramides et autres invocations, mais aussi en petites scènes peintes à l'image des vignettes que l'on peut admirer en tête des chapitres du Livre pour sortir au jour (appelé aussi, mais erronément, Livre des Morts) : plusieurs de ces chapitres - les 26 à 30 B qui tous  demandent que, dans l'empire des morts, soit rendu son coeur au défunt, ainsi que le 72  qui formule la permission qui lui est accordée de pouvoir librement sortir, puis rentrer dans sa tombe à la fin du jour - se retrouvaient d'ailleurs reproduits à divers emplacements sur les cercueils.

 

     Tout ce corpus, qu'il soit sur ou dans le sarcophage en calcaire blanc, sur le couvercle ou le pourtour extérieur du deuxième, en basalte foncé, ou sur la planche recouvrant celui en bois, constituera une incontestable documentation de première main - retrouvée intacte de surcroît ! - permettant aux égyptologues d'appréhender de manière encore plus détaillée les pratiques funéraires inhérentes à cette époque saïto-perse que sont les XXVIème et XXVIIème dynasties.

 

     Il est en effet dans les intentions du Professeur Bares de publier un nouveau volume dans la collection Abusir qui, après celui  qu'il fit paraître en 2008 et  seulement consacré à la description de la situation archéologique et des trouvailles mises au jour dans le tombeau,

 


Iufaa - Couverture Abusir XVII (L. Bares)

 

 

devrait nous dévoiler textes et scènes, peints ou gravés, de la chambre sépulcrale et des différentes enveloppes protectrices d'Iufaa.

 

     L'intéressant de la visite d'aujourd'hui réside évidemment aussi dans le fait que la tombe ayant été complètement dégagée, nous sont beaucoup plus aisément accessibles les motifs "décorant" les  murs intérieurs, ainsi que les différents cercueils gigognes.

 

     Ainsi, cette scène classique de la théorie des porteurs d'offrandes où au-dessus de la case attribuée à chacun d'eux a été gravé le nom du produit qu'ils proposent ;  

 

Iufaa - Porteurs offrandes sur sarco (Photo Martin Frouz)

 

 

ou, tout aussi, récurrente, celle du défunt assis devant la table de son repas funéraire comme déjà nous l'avions vue dans le mastaba d'Akhethetep, salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et, plus récemment, ici en Abousir, dans celui d'Inty ;

 

Iufaa - Scène banquet sur sarco

 

 

ou, nettement plus problématique, plus interpellante dans la mesure où on ne lui connaît aucun parallèle dans un quelconque monument égyptien, celle de ces vaches prétendument "dansantes", aux pattes qui font étrangement penser à l'uraeus, le cobra femelle que l'on trouve fréquemment au front des pharaons et qui, assimilé à l'oeil de Rê, était censé protéger le souverain des ennemis du pays. 

 

Iufaa - Vaches dansantes


 

 

     Après nous être abondamment attardés pour admirer tous ces détails ressortissant au domaine des représentations funéraires, l'égyptologue nous propose de maintenant remonter à la surface pour ensemble converser autour d'une bonne et fraîche bière tchèque ...

 

     La momie d'Iufaa, dans un état de fragilité, voire de décomposition, assez préoccupant, ne fut pas "débandelettée", nous apprend-il, et donc partit telle quelle dans un laboratoire de Giza pour y être analysée aux rayons-X par les membres de l'équipe de l'anthropologue Eugen Strouhal.

 

     Et les radiographies, vous vous en doutez certainement, révélèrent bien des détails intéressants.

 

     Ainsi, les prêtres embaumeurs - (taricheutes, selon le terme employé par les égyptologues) - qui, au VIème siècle avant notre ère, avaient pratiqué la momification, insérèrent-ils entre les épaisseurs des tissus qui ceignaient le cadavre, comme d'ailleurs le voulait la tradition notamment pour les souverains, un certain nombre de ces amulettes prophylactiques en pierres semi-précieuses telles qu'on en trouve au Musée du Louvre, par exemple : entre autres, ici, six yeux oudjat, trois scarabées, deux noeuds d'Isis ...

 

     Les clichés permirent également de constater que doigts et orteils de la momie avaient été gainés d'une feuille d'or pur - la chair des dieux ! -, comme ceux que l'égyptologue français Pierre Montet avait exhumés de certains tombeaux de Tanis, en 1939.

 

      Enfin, sur le sexe avait été posée une mince plaque en cuivre doré.

 

     Après une analyse un peu plus poussée, le Professeur Strouhal put déterminer que notre homme était décédé relativement jeune, entre 25 et 35 ans, probablement vers 30 ans et qu'il avait déjà perdu la plupart de ses dents.


 

     Il serait prévu - Zahi Hawass, le tout puissant patron du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes l'avait promis en 2005, déjà, - qu'Iufaa réintègre sa tombe de manière qu'il soit à nouveau sous la protection des dieux.

 

     Quant à savoir s'il y reposerait en paix, c'est là une tout autre histoire dans la mesure où la sépulture, maintenant complètement sécurisée, devrait être ouverte au public.

 

     Un contact que j'ai récemment eu avec un égyptologue belge qui travaille sous la direction de Miroslav Verner à Prague (I.T.E.) m'a appris, le 29 septembre dernier, que, pour le moment, le site d'Abousir n'était pas ouvert pour les touristes. Le SCA (Supreme Council of Antiquities) a déjà depuis 2005 des plans pour l'ouvrir, mais jusqu'à présent, il ne l'a pas fait.

 

     Et mon correspondant de conclure : "Je crois que cela va durer encore longtemps avant que les touristes puissent visiter les pyramides et les tombes d'Abousir".


     Dans ce cas, peut-on penser que Z. Hawass voudrait ainsi respecter les traditions religieuses égyptiennes antiques pour lesquelles l'inviolabilité d'une tombe était gage d'éternité pour son propriétaire ?

 


     Deux remarques, avant de nous quitter ce matin.

 

     La première pour vous faire prendre conscience, amis lecteurs, que vous fûtes éminemment privilégiés d'ainsi m'accompagner depuis plusieurs mois dans tous ces caveaux nouvellement explorés par les égyptologues tchèques.

 

     La seconde, c'est que, toujours en rapport avec les conceptions égyptiennes que j'évoquais à l'instant, prononcer le nom de tous ces défunts comme nous l'avons maintes et maintes fois fait vous et moi, que ce soient ceux de Rêneferef, d'Oudjahorresnet, de Kaaper, de Fetekti, de Qar, d'Inty et, depuis quelques semaines, celui d'Iufaa, leur assure une vie éternelle, là-bas, dans les magnifiques Champs d'Ialou ...


     Cela compense, à mon sens, l'énorme dérangement que les égyptologues leur ont imposé en pénétrant et en fouillant dans leurs tombeaux. Et ce n'est peut-être déjà pas si mal !

 

    

 

(Bares : 2005 ; Barguet : 1967, 71-6 et 110-1 ; Onderka & alii : 2008, 108 ; Verner : 2002, 192-205)

 

 

     Conscient que les congés scolaires de la Toussaint qui débutent  fin de la semaine prochaine peuvent, comme ce sera mon cas, emmener certains d'entre vous, sur l'une ou l'autre route des vacances, je vous donne rendez-vous, amis lecteurs, le samedi 13 novembre aux fins de poursuivre notre prospection de la tombe d'Iufaa  : car aussi bizarre que cela puisse peut-être vous paraître, il nous reste encore quelques découvertes d'importance à y faire ...

 

     Mais avant cela, n'oubliez pas, mardi 26, notre dernière visite de ce mois d'octobre au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 



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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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commentaires

Nat 15/01/2011 12:13


Curiosité féminine oblige, pourquoi cette plaque en cuivre doré a-t-elle été posée sur le sexe du défunt ?
Y a-t-il d'autres momies où ce fut aussi le cas, et si oui, uniquement des hommes ou également des femmes ?


Richard LEJEUNE 16/01/2011 13:42



     Ma réponse, rassure-toi Nat, n'a rien de celle que l'imagerie d'Epinal attribue aux Normands ! Mais, tu vas vite comprendre que les
circonstances historiques et archéologiques m'imposent d'être circonspect.


 


     Ce que nous savons de la momification, mis à part un texte d'Hérodote, des tombes égyptiennes, des objets accompagnant les défunts, de ceux
qui paraient leur momie est - malheureusement - tributaire de ce que les voleurs, les pillards ont bien voulu nous laisser : c'est-à-dire très peu de choses. J'entends par là, très peu de tombes
inviolées, très peu de momies intactes, non profanées ...


 


     Quelques exceptions, tout de même, la plus connue étant l'hypogée de Toutankhamon retrouvé (pratiquement) inviolé.


 


     Il semblerait, d'après ces cas rares, que quand les viscères putrescibles (le coeur excepté, comme je l'ai mentionné) avaient été retirés du
thorax et de la cavité abdominale, la "blessure" de l'incision pratiquée était recouverte d'une plaque - en or, chez les souverains -, l'or étant considéré comme la "chair des dieux", aux fins de
permettre à la peau à l'endroit de la cicatrice de se régénérer, rendant ainsi au défunt un corps pour l'éternité.


 


     Qu'une plaque semblable, cuivre doré, recouvre le sexe d'Iufaa constitue à mes yeux un cas esseulé. J'écris bien "à mes yeux" - je
rappelle que je ne suis qu'un amateur, et pas du tout un égyptologue patenté -, : en effet, la littérature que j'ai lue à ce sujet évoque toujours la "plaque d'éviscération", jamais
celle posée les parties intimes du mort.


 


     J'ignore donc la raison de cette exception chez Iufaa.  Et les égyptologues tchèques que parfois j'ai sollicités pour répondre à
certaines de mes interrogations, ne m'ont pas rendu nouvelles concernant ce point précis : il est parfois gênant, aux yeux des étoiles, d'être trop souvent dérangé par un ver de terre ...


 


     Voilà, chère Nat, en comprenant ta probable déception, la réponse, bien mince, que je puis apporter à tes interrogations.



etienne 25/10/2010 20:51


ok, merci richard; j'espère qu'on aura un jour une réponse satisfaisante!

mystèrieusement!

etienne


Richard LEJEUNE 26/10/2010 07:19



Je l'espère également, Etienne, croyez-le bien !



etienne 24/10/2010 20:48


merci richard pour ces moments choisis si intéressants!

et oui, la découverte de toutes ces momies leur assure de nouvelles offrandes peut-être pas des libations et des nourritures mais prononcer leurs noms pour l'éternité afin qu'ils revivent à jamais
en recoltant les blés d'ialou!!!

le crocodile sur un pavoi qui sert à différencier les différents nômes ou provinces égypiennes.

c'est vrai que pour cette représentation verticales des vaches c'est du jamais vu!
que pouvez nous en dire Richard?


Richard LEJEUNE 25/10/2010 08:45



     Je ne peux, Etienne, malheureusement vous en dire plus pour le moment que ce que j'ai  révélé ci-dessus.


 


     J'attends impatiemment un courrier de mon correspondant à l'Institut tchèque d'égyptologie, à Prague qui devrait interroger à ce sujet le
Professeur Bares, actuellement en mission en Egypte ... Pour autant qu'il ait lui même une explication à fournir et qu'il accepte éventuellement de me la communiquer ; ce qui n'est nullement
certain !


 


     Et bien évidemment, dès que j'aurai réponse, si tant est que j'en aie, je publierai ici même un addenda ...



Fille du Midi 24/10/2010 19:22


Nous ne regrettons pas notre patience d'une semaine avant la descente dans ce caveau... (Vraiment bizarre ces vaches dansantes)
Merci de nous faire découvrir ces lieux inconnus...
Vous avez raison, ces disparus depuis des siècles seraient heureux de savoir que l'on parle encore d'eux... oui, c'est ça "gagner l'éternité" !


Richard LEJEUNE 25/10/2010 08:32



     Tout à fait, J. : le nom faisant, en Egypte ancienne, partie de l'être, l'écrire ou le prononcer équivalait à le faire vivre. C'est,
modestement, ce que nous avons fait ici.


 


     Inversement, toujours selon cette même conception, les pillards qui d'une manière ou d'une autre massacraient, effaçaient, saccageaient le
nom d'un défunt, détruisaient cet être à jamais.  



Alain 24/10/2010 12:53


Que représente ce crocodile posé sur une sorte de table roulante sous la première vache dansante ? D’ailleurs les 3 vaches ont le bas du corps présenté avec des formes différentes.


Richard LEJEUNE 25/10/2010 08:25



     Les trois vaches ont effectivement un arrière-train différent : cela aussi mériterait une explication précise.


 


     Quant au crocodile, il est couché sur un pavois comme ceux sur lesquels reposent les emblèmes des différentes "régions" administratives
égyptiennes (= nomes)  en dessous duquel on trouve l'anneau chen, symbole de tout ce qu'encercle le soleil, c'est-à-dire l'univers. 


 


     Concept d'éternité, l'anneau chen assure au défunt une vie éternelle dans l'Au-delà ...  



JA 23/10/2010 13:44


Merci pour le 9, 9 chats alignés salle 19, cela m'avait bien plu:j'aime bien ce chiffre 9 et surtout le 19 pour des raison personnelles.
Concernant votre article du jour, merci pour les explications sur les détails, notamment les vaches aux pattes en forme de serpents, cela m'a rappelé qua ma mère disait toujours que si on rêvait à
des serpents c'est qu'on avait certainement des ennemis et pourtant ma mère n'avait aucune notion d'Egyptologie, comme quoi certaines données perdurent réellement au fil du temps qui passe.
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 25/10/2010 07:40



     Je ne sais si la réflexion de votre maman ressortissait au domaine de l'égyptologie ou de la psychanalyse des rêves chère à Sigmund Freud,
mais il est effectivement avéré que certaines "croyances" dont on ignore le plus souvent l'origine exacte traversent ainsi les siècles pour arriver jusqu'à nous.


 


     Quant aux fameuses "vaches dansantes", vous conviendrez avec moi que, fautes de données supplémentaires, je n'ai pas vraiment
expliqué grand chose !


Malheureusement.



Tifet 23/10/2010 12:17


C'est en effet un privilège Richard de pénétrer comme cela dans une tombe non encore exposée aux touristes ! mais pour moi c'est à chaque fois un espèce de "malaise" qui me submerge lorsque je
pénètre dans un tombeau, même si des milliers de personnes y sont déjà entrées avant moi, c'est un sentiment très contradictoire ! quant à ces vaches aux pattes en forme de cobra, c'est la première
fois que je les vois, intéressant !......bon we à vous.


Richard LEJEUNE 25/10/2010 07:34



     Je comprends très bien votre malaise, Tifet, et je pense que beaucoup d'égyptologues doivent également avoir cette impression.


Ceci posé, il me semble que dans leur chef l'intérêt de la science passe probablement avant ce genre de considération ...



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