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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 00:00


     Parce qu'il constitue indubitablement aux yeux de la majorité des égyptologues un monument d'historiographie sans précédent pour son époque ; parce que les hasards (?) des  pillages et de la vente, au XIXème siècle, de leurs produits par de bien peu scrupuleux personnages - en fait, n'ayons pas peur des mots : par de véreux représentants officiels de certaines grandes nations européennes, dont le Consul général britannique au Caire, Henry Salt, pour ne pas le citer, ne fut pas des moindres -, sont à l'origine que de substantiels fragments, sur les instances de Jean-François Champollion et avec l'aval du roi de France Charles X, se retrouvent à présent au Musée du Louvre avec les quelque 4000 autres pièces de cette collection Salt, je voudrais aujourd'hui, avec vous, ami lecteur, après vous avoir donné à lire, mardi dernier, un extrait de la "Stèle poétique" de Thoutmosis III en guise de prémices à quelques articles concernant ce pharaon, évoquer son "Mur des Annales" dont trente-huit blocs sont exposés ici, salle 12, dans la partie médiane de l'imposante Galerie Henri-IV entièrement consacrée au temple égyptien.

     Immédiatement à gauche en entrant, éclairés par les rais de Rê filtrant à travers une des fenêtres donnant sur la Cour Carrée,
ces gros fragments de grès d'une vingtaine de centimètres d'épaisseur portant tout uniment en ce musée le numéro d'inventaire C 51 sont présentés dans une immense vitrine exactement comme sur leur site d'origine, le temple d'Amon-Rê à Karnak.


 



      Ils nous proposent en fait le récit de six des 17 incursions asiatiques du souverain, de la cinquième à la dixième, qui couvre les années 29 à 39 de son règne. Indépendamment de l'évocation de ce que l'on considère communément comme événements historiques, nous pouvons également y relever, gravées en colonnes se lisant de droite vers la gauche, la comptabilité détaillée du butin rapporté, ainsi que celle des tributs versés par les pays en ce temps-là soumis à l'Egypte.  

     

       "Or, Sa Majesté a ordonné de rendre durables les hauts faits qu'il a accomplis depuis l'an 23 jusqu'en l'an 42, en inscrivant ce texte sur ce temple-ci ", peut-on lire dans la colonne ci-contre, la vingtième figurant sur la face est du môle nord du VIème pylône de Karnak




     






















     Il faut savoir que Thoutmosis III avait ordonné que fût inscrite chronologiquement la narration de ses campagnes militaires, toutes couronnées de succès, menées au Proche-Orient au milieu du XVème siècle avant notre ère ;
et ce, en différents endroits du temple, notamment entre son VIème pylône et la cour dite du Moyen Empire : c'est ce que les égyptologues ont coutume d'appeler soit les deux salles des Annales, soit la double salle des Annales.

     Mais aussi - et j'ajouterai même : surtout -, le souverain commanda d'établir à chaque fois un minutieux décompte des nombreuses richesses qui en découlèrent : ces listes des offrandes amassées en guise de butin ou de tributs que j'évoquais à l'instant, destinées à Amon, dieu de Thèbes, dieu dynastique, constituent en réalité la partie  la plus récurrente des Annales, la plus abondamment développée, que le souverain auréolé de toute sa gloire fit, à partir de l'an 42, graver par un scribe royal vraisemblablement nommé Tjanouny.

     C'est la raison pour laquelle il me semblerait plus logique de me ranger aux côtés du savant français Paul Barguet quand il préconise d'employer plutôt la dénomination de "Mur des Tributs" que celle de "Mur des Annales".


     Selon l'égyptologue française Dominique Valbelle, ces récits pariétaux ne purent être possibles, autant d'années après les événements, que parce qu'il y eut, aux côtés de Pharaon, un ou des scrupuleux chroniqueurs prenant quotidiennement de nombreuses notes, tenant ainsi ce que Madame Valbelle qualifie de "Journal de guerre". Notes qui, plus que très probablement, si elles formèrent par la suite le limon même des textes officiels, furent aussi utilisées pour rédiger les panégyriques royaux.

     Et Madame le Professeur Valbelle d'avancer, si besoin en était encore de nous en convaincre, que la précision des dates fournies tout au long de ce texte constitue l'irréfutable preuve que ces "journaux" étaient parfaitement tenus à jour par leurs rédacteurs.

     Sur le très intéressant cliché ci-dessous qui propose véritablement le début du "Mur des Annales", l'on distingue parfaitement, au premier registre, à gauche, Thoutmosis III debout présentant une sorte d'immense récapitulatif de tout ce qu'il offre à Amon, assis à droite ; et en dessous de cette nomenclature,  au second registre donc, se lisant de droite vers la gauche, les 67 premières colonnes commençant le texte officiel proprement dit.
 



     Entamée à la base est d'abord, puis sur toute la partie ouest du contre-parement que Pharaon avait ajouté afin de masquer la paroi des salles d'offrandes érigées au nord du sanctuaire de la barque d'Amon par la reine Hatchepsout, (= a, sur le plan ci-dessous), cette longue inscription de hiéroglyphes en relief gravés en colonnes se poursuivait sur le petit mur de retour (b), sur celui qui, au nord, fermait la cour péristyle du VIème pylône élevé par Thoutmosis III (c) et, après avoir également recouvert  la face est des deux môles de ce monumental portail (d et e), venait prendre fin sur le second mur latéral de la cour, au sud (f).



   
     Ai-je vraiment besoin de préciser que tout cet ensemble constitue le plus grand texte historique en continu jamais découvert dans le monde ?

     (Je dois à l'extrême gentillesse du Dr. Dimitri Laboury, chargé de cours adjoint à l'Université de Liège, l'autorisation de reproduire le plan ci-dessus qu'il a personnellement annoté.
Merci aussi, cher Dimitri, d'avoir consacré quelques heures de ton précieux temps pour non seulement repérer dans l'imposant trésor iconographique qui est le tien les quelques diaspositives que j'espérais pour illustrer mes articles sur le sujet, et de me les avoir scannées, mais aussi pour les commentaires dont tu les as assorties tout en confrontant nos points de vue.) 

 


     J'ajouterai, pour terminer la présente introduction, qu'existent également des références à ces expéditions royales non seulement sur l'autre côté du môle nord du VIème pylône auquel j'ai précédemment fait allusion,  sur sa face ouest donc, mais aussi à d'autres emplacements du sanctuaire de Karnak, comme par exemple au niveau du VIIème pylône érigé lui aussi par Thoutmosis III, sur les faces nord-est et sud-ouest : on peut en effet voir, sur ces deux portes monumentales, une imposante théorie de cartouches crénelés renfermant les noms des différentes villes et des différents peuples soumis par Pharaon, au nord comme au sud de l'Egypte.

 

(Merci aussi à Michel Sancho de m'avoir gracieusement offert ce cliché de la face ouest du môle nord du VIème pylône.)

     Dans ses Urkunden IV. auxquels j'ai déjà et ferai encore abondamment allusion dans cette série d'articles consacrés aux Annales, le philologue allemand Kurt Sethe a relevé 359 cartouches différents comme ceux ci-dessus pour les peuples du Nord et 269 pour ceux du Sud, alors soumis à l'Egypte. 

     Au niveau de ce même VIIème pylône, le souverain avait fait ériger une paire d'obélisques : l'un d'entre eux, après quelques péripéties, aboutit à  l'antiquité, grâce à l'empereur romain Théodose, sur l'ancien hippodrome de Constantinople, devenu actuellement la place Sultanahmet à Istanbul. Sur les quatre faces du monument dont il ne subsiste que la partie supérieure, haute d'une petite vingtaine de mètres, outre la titulature royale, on peut y lire, grâce à de superbes hiéroglyphes taillés en creux, la commémoration de la huitième des campagnes militaires de Thoutmosis III, au Mitanni celle-là.




(Grand merci aussi à Nat de m'avoir permis de disposer de son cliché.)

      Et sans vouloir prétendre à l'exhaustivité, j'ajouterai simplement que furent aussi mises au jour, ici et là en terre égyptienne ou nubienne, des stèles dressées dans l'un ou l'autre temple qui mentionnent l'une quelconque des campagnes royales et sur lesquelles je ne manquerai pas de m'attarder le moment venu.

  
     Il serait  peut-être maintenant opportun de quelque peu nous pencher sur la personne de Thoutmosis III : c'est ce que je vous propose de faire, ami lecteur, quand nous nous retrouverons mardi prochain, 8 décembre.




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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Tifet 05/12/2009 15:02


Si le mur des "annales" est aussi important c'est peut-etre aussi parce que Thoutmosis III a régné très longtemps (54 ans je crois) et il a eu le temps d'en faire des conquêtes !


Richard LEJEUNE 07/12/2009 21:08



     Certes, Tifet, tout cela doit entrer en ligne de compte aux yeux de beaucoup d'égyptologues. Mais ce que l'historien que je suis retient de
cette très longue inscription, c'est non seulement le nombre considérable de noms de peuples et de lieux géographiques de cette époque dans cette partie du monde qu'il nous est donné à connaître
; et c'est surtout, le côté "respect de la divinité" présent tout au long du texte qui n'a de cesse de comptabiliser ce qu'Amon va recevoir en guise d'offrandes, lui qui a placé la victoire dans
les mains d'un Thoutmosis III reconnaissant à l'extrême.   



Louvre-passion 03/12/2009 22:09


Si il ne fut pas un "Napoléon", Thoutmosis III fut uin conquérant et un bâtisseur. Ses constructions furent ainsi un admirable support pour son "image", terme que l'on utilisait évidemment pas
encore à son époque.


Richard LEJEUNE 04/12/2009 15:16



     "Conquérant" serait peut-être encore un terme à utiliser avec une certaine circonspection, à tout le moins à moduler dans la mesure
où les incursions militaires de Thoutmosis III n'eurent jamais de connotation d'occupation à demeure comme le furent souvent celles des souverains que l'historiographie qualifie
traditionnellement de grands conquérants.

     En revanche - et sur ce point particulier, je ne peux que te donner entièrement raison -, il peut être unanimement reconnu comme un formidable bâtisseur. Et le temple
d'Amon-Rê, à Karnak, d'en être une parfaite illustration.

     Je l'ai souligné dans cette première intervention et aurai très certainement encore l'occasion d'à nouveau y revenir : la longue inscription des "Annales"
constitue bien plus un bilan froidement mathématique de ce que ses incursions militaires lui ont permis d'engranger - butins et tributs réunis - qu'un développement pur et simple censé épouser la
stricte vérité historique.

     Bilan mathématique qui n'avait qu'une seule raison d'être : énumérer les offrandes qu'il pouvait ainsi prodiguer à son "père" Amon, ainsi que les agrandissements et
constructions nouvelles que ce "fils" respectueux et généreux entreprit dans le sanctuaire thébain qu'il lui était dédié.     



Jc Vincent 03/12/2009 20:40


Cette introduction à une série d'articles sur un pharaon guerrier (tes explications me font penser qu'il fut le Napoléon de l'Egypte antique ?) et cette collaboration annoncée avec ton ami et
spécialiste en la matière qu'est Dimitri Laboury, laissent présager des pages de lecture bien intéressantes ...


Richard LEJEUNE 03/12/2009 20:47



     J'espère qu'effectivement cette série d'articles en gestation sera intéressante aux yeux de beaucoup de mes lecteurs, non seulement pour le
fil conducteur que chacun d'eux respectera mais aussi - et surtout ? - pour les mises au point que j'escompte faire à propos de certains poncifs qui, à mon humble avis, traînent encore dans
certains esprits.

     Avec ce premier billet introductif, je suis volontairement resté quelque peu vague quant à la personnalité et aux motivations réelles de ce
pharaon. Toutefois, dans les deux derniers articles de cette année sur ce sujet, et avant ceux qui paraîtront en janvier prochain, j'essaierai de démontrer que, par le passé, certains historiens
qui qualifièrent Thoutmosis III de "Napoléon égyptien" se sont parfaitement trompés.

   Mais n'anticipons pas ; il te suffira, comme mes autres lecteurs, d'être patient pour comprendre ce à quoi je veux en venir, car je vais couper les
ailes à certains canards ...



Rozéfré 02/12/2009 22:26


Bravo, il est formidable votre blog. Bonne continuation


Richard LEJEUNE 03/12/2009 07:49



Merci à vous.
Mais qu'entendez-vous exactement par "formidable" ?



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