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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 23:00

 

     Le "Voyage en Orient", c'est-à-dire au siècle qui nous occupe, à savoir le dix-neuvième, en Grèce, en Turquie, en Syrie et en Egypte, s'il constituait encore une aventure singulière pour les grands écrivains du Romantisme - Lamartine, Chateaubriand, Flaubert, Théophile Gautier et Gérard de Nerval -, prenait indiscutablement une tournure qui n'allait que se développer au fil des années.

 

     Certes, depuis la fin de la Renaissance, ces contrées riveraines de la Méditerranée orientale, soumises à une certaine puissance ottomane  - les "Pays du Levant", disait-on initialement, influencé que l'on était encore par la langue commerciale et diplomatique de l'époque -, attiraient manifestement  de plus en plus de touristes. Et non des moindres !

 

     Je dois à l'honnêteté d'ajouter que pour certains, la relative rapidité des trajets en train que permit la célébrissime Compagnie des Wagons-lits ne fut pas étrangère à cette mode nouvelle. Mais ceci est une autre, très grande histoire ...


 

     Je l'ai nommé ci-avant, Gérard Labrunie - plus connu sous le pseudonyme de Gérard de Nerval  : c'est de lui donc qu'il s'agissait dans mon billet introductif de la semaine dernière -, fut de ceux qui entreprirent ce périple oriental. 


     Permettez-moi une précision, non pas aux fins de ressasser toujours les mêmes antiennes que l'on retrouve d'anthologies en biographies, mais pour simplement situer cet épisode dans la vie du poète : de nos études secondaires, nous tenons encore en mémoire qu'il connut sa première crise de démence au printemps 1841, qu'il passa huit mois de sa jeune vie - il avait alors à peine 33 ans -, en maison de santé et qu'il décida de ce long déplacement vers les terres lointaines - c'est là où je voulais en venir -, en guise de thérapeutique :

 

     Je n'ai pas été malade un seul jour depuis mon départ ; ce voyage me servira toujours à démontrer aux gens que je n'ai été victime, il y a deux ans, que d'un accident bien isolé ..., écrira-t-il dans une lettre à son père.

 

     Pour faire court, j'ajouterai que c'est le 26 janvier 1855 - il était né le 22 mai 1808 -, qu'il fut découvert pendu à un grillage, dans une rue de Paris :

 

     Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé

     Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :

     Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé

     Porte le soleil noir de la Mélancolie

 

avait-il écrit un an plus tôt dans le superbe poème - El Desdichado - qui ouvre le recueil des Chimères ...

 

 

 

     Le 2 novembre 1867, Théophile Gautier rappela :

 

Rue de la Vieille Lanterne

 

     "Aux premières lueurs d'une aube grise et froide, un corps avait été retrouvé, rue de la Vieille-Lanterne, pendu aux barreaux d'un soupirail, devant la grille d'un égout, sur les marches d'un escalier où sautillait lugubrement un corbeau familier qui semblait croasser, comme le corbeau d'Edgar Poe : Never, oh ! never more ! Ce corps, c'était celui de Gérard de Nerval, notre ami d'enfance et de collège ...

     Ce bon Gérard, comme chacun le nommait, qui n'a causé d'autre chagrin à ses amis que celui de sa mort."


 

     De ses différents séjours à l'étranger, Nerval rédigera un remarquable Voyage en Orient, publié dans sa version définitive en juin 1851, après être né sous forme d'articles de presse ou de petits recueils qui constitueront parties de certains des chapitres de l'ouvrage terminé.

 

     J'aime à dépendre un peu du hasard : l'exactitude numérotée des stations de chemins de fer, la précision des bateaux à vapeur arrivant à heure et à jour fixes, ne réjouissent guère un poète, ni un peintre, ni même un simple archéologue, ou collectionneur comme je le suis, aimait-il à préciser.


     Quittant Paris le 23 décembre 1842, il s'embarque à Marseille le 1er janvier 1843, en direction d'Alexandrie, où il arrive le 16 janvier.

 

     L'Egypte est un vaste tombeau ; c'est l'impression qu'elle m'a faite en abordant sur cette plage d'Alexandrie qui, avec ses ruines et ses monticules, offre aux yeux des tombeaux épars sur une terre de cendres.


     Des ombres drapées de linceuls bleuâtres circulent parmi ces débris. Je suis allé voir la colonne de Pompée et les bains de Cléopâtre. La promenade du Mahmoudieh et ses palmiers toujours verts rappellent seuls la nature vivante ...

 

     Je ne te parle pas d'une grande place tout européenne formée par les palais des consuls et par les maisons des banquiers, ni des églises byzantines ruinées, ni des constructions modernes du pacha d'Egypte, accompagnées de jardins qui semblent des serres. J'aurais mieux aimé les souvenirs de l'antiquité grecque ; mais tout cela est détruit, rasé, méconnaissable.

 

     Je m'embarque ce soir sur le canal d'Alexandrie (...) ; ensuite, je prendrai une cange à voile pour remonter jusqu'au Caire : c'est un voyage de cinquante lieues que l'on fait en six jours.



      Le 7 février, il est au Caire, la ville du Levant où les femmes sont encore le plus hermétiquement voilées.

 

     L'Egypte, grave et pieuse, est toujours le pays des énigmes et des mystères ; la beauté s'y entoure, comme autrefois, de voiles et de bandelettes, et cette morne attitude décourage aisément l'Européen frivole. Il abandonne le Caire après huit jours, et se hâte d'aller vers les cataractes du Nil chercher d'autres déceptions que lui réserve la science, et dont il ne conviendra jamais.

 

     La patience était la plus grande vertu des initiés antiques. Pourquoi passer si vite ? Arrêtons-nous, et cherchons à soulever un coin du voile austère de la déesse de Saïs ...


 

     Parce qu'il voulait poursuivre son périple vers la Syrie, Gérard de Nerval quittera l'Egypte le 7 mai suivant.

 

     Si vous le désirez, amis lecteurs, je vous invite à l'accompagner dans ses découvertes cairotes dès samedi prochain ...

 


 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 7-16, 28-9 et 124-8)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Fille du Midi 19/09/2010 21:53


Etant mélancolique moi-même, j'aime le ténébreux Gérard de Nerval et le soleil noir de sa mélancolie... j'aime aussi les récits de voyages... je vais donc me régaler avec vos articles...


Richard LEJEUNE 20/09/2010 08:32



     Bienvenue à vous, Fille du Midi ...


 


     Et, surtout, prenez votre temps pour vous délecter de la poésie nervalienne.



jide 18/08/2010 18:25


Apres de longues vacances je découvre et vais suivre ce voyage que tu nous propose mes amitiés a vous deux jean


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:45



Heureux de ton retour, cher Jean.


Puisse la relation que nous donne Nerval de son séjour au Caire grandement te plaire.



Nat 31/07/2010 16:13


J'avais emmené le recueil appelé "Constantinople" extrait de "Voyage en Orient" lors de mon tout récent périple... et n'ai même pas eu le temps de le lire finalement. Gérard Nerval fait partie de
ces grands voyageurs de l'époque qui ont laissé des écrits devenus des classiques, tout comme Loti.
Quelle bonne idée de lui consacrer une série d'articles !


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:08



     Tout comme Pierre Loti, effectivement, auquel j'avais l'année dernière consacré cinq articles pour faire éventuellement découvrir à mes
lecteurs les impressions qu'il avait consignées de son séjour en Egypte, Nerval, dans un tout autre style, avec une tout autre motivation, nous donne à voir une ville, le Caire, avec les yeux
d'un poète.


 


Je pense que tu l'auras compris si tu as lu les extraits que j'ai ici proposés pendant mon absence de la blogosphère.   



Alain 25/07/2010 14:18


N’ayant rien lu de cet écrivain, je suis partant pour un voyage oriental en sa compagnie.
Bonne vacances


Richard LEJEUNE 22/08/2010 14:59



     J'espère, Alain, que les différentes relations du séjour de Gérard de Nerval au Caire dont j'ai voulu faire sentir la poésie pendant mes
absences aoûtiennes t'auront permis d'apprécier sa prose.


     Il te restera, maintenant, si l'envie t'en dit, à découvrir ses poèmes ...



FAN 24/07/2010 15:26


Le ténébreux, le veuf, l'inconsolable Gérard de Nerval, ce poète qui finira par avoir rendez vous avec celle qui l'attendait depuis longtemps, bien sûr, je viendrai lire ses propres découvertes sur
une terre qui ne l'a en rien consolé, hélas!!!BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 22/08/2010 14:51



     En jetant un rapide coup d'oeil sur les commentaires laissés  en mon absence, je m'aperçois que vous avez été, chère Fan, une très
fidèle lectrice.


Soyez-en vivement remerciée.


 


J'espère que cette petite digression estivale en compagnie du poète vous aura ravie.



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