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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 23:00

 

      Samedi dernier, souvenez-vous, amis lecteurs, nous avions fait connaissance avec un des grands poètes français du XIXème siècle, Gérard de Nerval, qui nous avait amenés à Alexandrie, dans un premier temps, au Caire ensuite.

 

     Aujourd'hui, à ses côtés, nous découvrirons la ville dès potron-jacquet ...  

 

 

     Que notre vie est quelque chose d'étrange ! Chaque matin, dans ce demi-sommeil où la raison triomphe peu à peu des folles images du rêve, je sens qu'il est naturel, logique et conforme à mon origine parisienne de m'éveiller aux clartés d'un ciel gris, au bruit des roues broyant les pavés, dans quelque chambre d'un aspect triste, garnie de meubles anguleux, où l'imagination se heurte aux vitres comme un insecte emprisonné, et c'est avec un étonnement toujours plus vif que je me retrouve à mille lieues de ma patrie, et que j'ouvre mes sens peu à peu aux vagues impressions d'un monde qui est la parfaite antithèse du nôtre.

 

     La voix du Turc qui chante au minaret voisin, la clochette et le trot lourd du chameau qui passe, et quelquefois son hurlement bizarre, les bruissements et les sifflements indistincts qui font vivre l'air, le bois et la muraille, l'aube hâtive dessinant au plafond les mille découpures des fenêtres, une brise matinale chargée de senteurs pénétrantes, qui soulève le rideau de ma porte et me fait apercevoir au-dessus des murs de la cour les têtes flottantes des palmiers ; tout cela me surprend, me ravit ... ou m'attriste, selon les jours ; car je ne veux pas dire qu'un éternel été fasse une vie toujours joyeuse. Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l'ange rêveur d'Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d'Allemagne. J'avouerai même qu'à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d'un jour d'Orient.

 

     Je monte quelquefois sur la terrasse de la maison que j'habite dans le quartier cophte, pour voir les premiers rayons qui embrasent au loin la plaine d'Héliopolis et les versants du Mokatam, où s'étend la Ville des Morts, entre le Caire et Matarée.

 

Le Caire - La ville des morts

 

     C'est d'ordinaire un beau spectacle, quand l'aube colore peu à peu les coupoles et les arceaux grêles des tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes, de soudans et de sultans qui, depuis l'an 1000, ont gouverné l'Egypte.

 

     L'un des obélisques de l'ancien temple du soleil est resté seul debout dans cette plaine, comme une sentinelle oubliée ; il se dresse au milieu d'un bouquet touffu de palmiers et de sycomores, et reçoit toujours le premier regard du dieu que l'on adorait jadis à ses pieds.

 

     L'aurore, en Egypte, n'a pas ces belles teintes vermeilles qu'on admire dans les Cyclades ou sur les côtes de Candie ; le soleil éclate tout à coup au bord du ciel, précédé seulement d'une vague lueur blanche ; quelquefois il semble avoir peine à soulever les longs plis d'un linceul grisâtre, et nous apparaît pâle et privé de rayons, comme l'Osiris souterrain ; son empreinte décolorée attriste encore le ciel aride, qui ressemble alors, à s'y méprendre, au ciel couvert de notre Europe, mais qui, loin d'amener la pluie, absorbe toute humidité. Cette poudre épaisse qui charge l'horizon ne se découpe jamais en frais nuages comme nos brouillards : à peine le soleil, au plus haut point de sa force, parvient-il à percer l'atmosphère cendreuse sous la forme d'un disque rouge, qu'on croirait sorti des forges libyques du dieu Ptah.

 

     On comprend alors cette mélancolie profonde de la vieille Egypte, cette préoccupation fréquente de la souffrance et des tombeaux que les monuments nous transmettent. C'est Typhon qui triomphe pour un temps des divinités bienfaisantes ; il irrite les yeux, dessèche les poumons, et jette des nuées d'insectes sur les champs et sur les vergers.

 

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Paris, Julliard Littérature, 1964,  pp. 178-80)  


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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Fille du Midi 19/09/2010 21:59


Magnifique récit...


Richard LEJEUNE 20/09/2010 08:34



     Je n'y suis malheureusement pour rien !


 


     Nerval avait la prose particulièrement imagée ...qui confine souvent, à mes yeux à tout le moins, à la poésie.



jide 18/08/2010 18:40


En lisant ce texte je reviens un tas d'année en arriere et lisant la description matinale de ce grand voyageur je revit la période ou je montait des machines textile au Liban Tu me fait souvenir de
beaucoup de choses vécues d'abord à la baie de Jounieh pres de Beyrouth aussi dans la plaine de le Béka que l'on dit a une époque "le grenier de l'Egypte"merci pour les souvenirs que tu as réveillé
en moi Amitiés jean


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:43



     Si ces souvenirs sont comme je l'espère agréables, je suis heureux qu'à la lecture de Gérard de Nerval ils te soient ainsi revenus en
mémoire.



Nat 31/07/2010 16:16


Magnifique description ! J'ai souri en découvrant la voix du Turc sur le minaret voisin, comment l'écrivain est-il aussi sûr de son origine ? Juste au moment où je t'écris ces lignes, l'appel à la
prière résonne autour de moi...


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:29



     Je pense que dans son esprit, le Turc signifiait simplement "musulman" ...


     Car, il est plus que probable que le muezzin qui psalmodiait à l'époque du haut du minaret était un Egyptien de pure souche.



FAN 31/07/2010 15:22


Merci Richard pour ce morceau bien choisi!!Le lever de G. de Nerval est un régal pour le lecteur (trice)Je ne lis presque plus, et pourtant, et pourtant......BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:01



     C'est effectivement en lisant semblable description d'un lever de soleil que l'on comprend combien la prose, chez Nerval, confine à la
poésie !



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