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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 23:00

 

     C'est, souvenez-vous, à un lever de soleil tout empreint de poésie romantique que Gérard de Nerval, résidant pour quelques mois au Caire en 1843, nous avait, vous et moi amis lecteurs, conviés la semaine  dernière.

 

     Aujourd'hui, il nous propose de l'accompagner dans la "grande ascension" ...

 

 

     Quand on a traversé Gizeh, sans trop s'occuper de son école de cavalerie et de ses fours à poulets, sans analyser ses décombres, dont les gros murs sont construits par un art particulier avec des vases de terre superposés et pris dans la maçonnerie, bâtisse plus légère et plus aérée que solide, on a encore devant soi deux lieues de plaines cultivées à parcourir avant d'atteindre les plateaux stériles où sont posées les grandes pyramides, sur la lisière du désert de Libye.

 

Pyramides

     Plus on approche, plus ces colosses diminuent. C'est un effet de perspective qui tient sans doute à ce que leur largeur égale leur élévation. Pourtant, lorsqu'on arrive au pied, dans l'ombre même de ces montagnes faites de main d'homme, on admire et l'on s'épouvante. Ce qu'il faut gravir pour atteindre au faîte de la première pyramide, c'est un escalier dont chaque marche a environ un mètre de haut.

 

     Une tribu d'Arabes s'est chargée de protéger les voyageurs et de les guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Dès que ces gens aperçoivent un curieux qui s'achemine vers leur domaine, ils accourent à sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia toute pacifique et tirant en l'air des coups de pistolet pour indiquer qu'ils sont à son service, tout prêts à le défendre contre les attaques de certains Bédouins pillards qui pourraient par hasard se présenter.

 

     Aujourd'hui cette supposition fait sourire les voyageurs, rassurés d'avance à cet égard ; mais au siècle dernier, ils se trouvaient réellement mis à contribution par une bande de faux brigands qui, après les avoir effrayés et dépouillés, rendaient les armes à la tribu protectrice, laquelle touchait ensuite une forte récompense pour les périls et les blessures d'un simulacre de combat.

 

   On m'a donné quatre hommes pour me guider et me soutenir pendant mon ascension. Je ne comprenais pas trop d'abord comment il était possible de gravir des marches dont la première seule m'arrivait à la hauteur de la poitrine. Mais, en un clin d'oeil, deux des Arabes s'étaient élancés sur cette assise gigantesque, et m'avaient saisi chacun un bras. Les deux autres me poussaient sous les épaules, et tous les quatre, à chaque mouvement de cette manoeuvre, chantaient à l'unisson le verset arabe terminé par ce refrain antique : Eleyson !

 

     Je comptai ainsi deux cent sept marches, et il ne fallut guère plus d'un quart d'heure pour atteindre la plate-forme. Si l'on s'arrête un instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites filles, à peine couvertes d'une chemise de toile bleue, qui, de la marche supérieure à celle que vous gravissez, tendent, à la hauteur de votre bouche, des gargoulettes de terre de Thèbes, dont l'eau glacée vous rafraîchit pour un instant.

 

     Rien n'est plus fantasque que ces jeunes Bédouines grimpant comme des singes avec leurs petits pieds nus, qui connaissent toutes les anfractuosités des énormes pierres superposées. Arrivé à la plate-forme, on leur donne un bakchis, on les embrasse, puis l'on se sent soulevé par les bras des quatre Arabes qui vous portent en triomphe aux quatre points de l'horizon.

 

     La surface de cette pyramide est de cent mètres carrés environ. Des blocs irréguliers indiquent qu'elle ne s'est formée que par la destruction d'une pointe, semblable sans doute à celle de la seconde pyramide, qui s'est conservée intacte et que l'on admire à peu de distance avec son revêtement de granit. Les trois pyramides, de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus, étaient également parées de cette enveloppe rougeâtre, qu'on voyait encore au temps d'Hérodote. Elles ont été dégarnies peu à peu, lorsqu'on a eu besoin au Caire de construire les palais des califes et des soudans.

 

Au sommet de la pyramide ..

 

     La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate-forme. Le Nil s'étend à l'orient depuis la pointe du Delta jusqu'au-delà de Saccarah, où l'on distingue onze pyramides plus petites que celles de Gizeh. A l'occident, la chaîne des montagnes libyques se développe en marquant les ondulations  d'un horizon poudreux. La forêt de palmiers, qui occupe la place de l'ancienne Memphis, s'étend du côté du midi comme une ombre verdâtre. Le Caire, adossé à la chaîne aride du Mokatam, élève ses dômes et ses minarets à l'entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais, en faisant trêve à l'admiration et en parcourant des yeux les pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excès de l'enthousiasme. Tous les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement inscrit leurs noms sur les pierres. Des spéculateurs ont eu l'idée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly a même fait graver avec soin sur un bloc entier les mérites de sa découverte garantie par l'  "improved patent " de London.

 

     Il est inutile de dire qu'on rencontre là (...) d'autres excentricités transplantées par nos artistes voyageurs comme un contraste à la monotonie des grands souvenirs. 

 

 

(A suivre ...)

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Paris, Julliard Littérature, 1964,  pp. 283-6)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Fille du Midi 19/09/2010 22:06


Avec le nombre de touristes qu'il y a aujourd'hui, il serait difficile de tous les accompagner jusqu'au sommet un par un !!!!
Avec ce récit on plonge dans le passé...


Richard LEJEUNE 20/09/2010 08:36



     Non seulement, on prend conscience de ce qui se passait en son temps mais, en plus, on visite l'Egypte en sa compagnie : que vouloir de
mieux ?



Nat 30/08/2010 09:25


Ce n'est pas encore pour demain, ni après-demain, mais je compte bien revoir un jour les rives du Nil...


Richard LEJEUNE 30/08/2010 09:48



     Je m'en doute, oui ...


 


     Pour ma part, ce serait une première !



Nat 28/08/2010 17:49


Cela me rappelle la visite souterraine et non extérieure d'une des pyramides de Guizeh il y a 10 ans de cela. Il ne faut surtout pas être clostrophobe...
Il me plairait bien de retourner en Egypte, à l'époque mon appareil photo n'était pas numérique et mes clichés moins étudiés, qui sait un jour peut-être...


Richard LEJEUNE 30/08/2010 09:21



     Je présume que la claustrophobie est un "mal" qui ne se contrôle pas.


 


     Concernant la pyramide, certains de mes Elèves m'ont raconté voici quelques années que l'odeur d'urine qui régnait à l'intérieur aurait fait fuir
les plus passionnés des visiteurs !


 


     Je ne doute pas qu'armée d'un nouveau matériel photographique tu décides un jour d'aller à nouveau porter ton regard sur les rives du Nil :
tu penses bien que j'attendrai alors avec impatience les clichés que tu pourrais proposer sur ton blog.



A. MAUCHERAT 25/08/2010 22:22


Suite à votre réponse sur le "blog" de Monsieur JC Vincent, voici quelques informations sur les cônes de parfum et le livre sur l'Egypte et les phénomènes célestes publié chez Actillia-Multimedia :
www.actiliamultimedia.fr/librairie/phencelestesartegypte.php
Les phénomènes célestes avaient une importance fondamentale pour les anciennes mythologies car ils étaient le lieu où se situait l'au-delà. Il suffit donc de bien connaître ces phénomènes pour
appréhender l'origine des dessins et des mythologies.
Les cônes de parfum sont l'image exacte d'un phénomène céleste ayant une valeur mythologique importante dans les mythologies solaires. Ils sont donc "virtuels" et c'est pour acquérir les valeurs de
ce phénomène céleste qu'ils portaient ces images sur la tête.
Le livre donne aussi de nombreuses autres interprétations : couronnes blanches, symboles, hiéroglyphes, etc. N'hésitez pas à l'acheter ainsi que celui sur Carnac. Je donne de nombreuses conférences
très didactiques sur ces sujets dans la région provençale : je serais ravi d'en donner dans votre région si cela vous intéresse.
Meilleures salutations. J'espère avoir le plaisir de vous rencontrer.
A.Maucherat


Richard LEJEUNE 26/08/2010 14:01



      Bonjour Monsieur Maucherat,


 


     Je crois que vous ne m'avez pas bien compris : que ce soit ici, ou chez mon ami Jean-Claude, voire même sur les sites de vente de vos
ouvrages, je lis pratiquemment les mêmes antiennes, constituant probablement ce qui compose une partie de la quatrième de couverture et cela ne répond nullement à la question précise que je vous
ai posée.


 


      Que les cônes d'onguent soient "virtuels", symboliques, aient une portée eschatologique et donc ne représentent nullement une réalité
physique, plus personne n'en doute, dans le monde savant, depuis l'étude magistrale qu'en a publiée l'égyptologue belge Nadine Cherpion en 1994. Là-dessus, vous et moi sommes entièrement
d'accord.


 


     Mais ce sur quoi je vous demandais une explication précise de manière à éventuellement débattre, c'était votre interprétation de ces cônes parfumés : à quel phénomène céleste les rattachez-vous ? M'écrire ci-dessus : "Les cônes de parfum sont l'image exacte
d'un phénomène céleste ayant une valeur mythologique importante dans les mythologies solaires." revient à mes yeux à enfoncer une porte ouverte ou, à tout le moins, à rester dans le vague,
mais nullement à me répondre avec la rigueur attendue.


 


     En espérant bientôt vous lire dans le sens indiqué.


 


     Respectueusement,


     Richard LEJEUNE



etienne 22/08/2010 21:54


merci mais non, c'est mon second commentaire!

à bientôt.


Richard LEJEUNE 23/08/2010 08:32



Exact, oui. Veuillez excuser ce défaut de mémoire.


En fouillant dans les archives, j'ai en effet retrouvé le commentaire - à propos de mon second article sur le moscophore - que vous m'aviez laissé le 6 octobre
2009.



Thierry-alias-Jean-Philippe 12/08/2010 22:01


Bonjour Richard, je passe vous faire mes amités ! Les matériaux des pyramides ont été réemployés bien plus tard pour d'autres monuments... Quel gâchis pour les civilisations à venir qui contemplent
ces tombes destinées aux pharaons ! Je vous souhaite une bonne continuation ainsi que de passer une bonne journée. A bientôt


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:40



     Merci Thierry, et à bientôt.



etienne 09/08/2010 02:13


merci encore pour cette superbe littérature égyptophile!
bons congés, moi je bosse!

mais votre sensibilité egyptienne est un régal c'est toujours une invitation aux rêves, à la connaissance et surtout à l'amour que nous portons tous à cette sublime civilisation qui a quasiment
tout découvert!

merci de me faire voyager à chaque fois que je dévore vos billets si érudits!

egyptamicalement

etienne


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:37



Merci de ce très aimable commentaire, Etienne : il y aura bientôt un an que vous faites partie de mes "abonnés", et ceci constitue, si ma mémoire ne me fait pas
défaut, la première fois que j'ai le plaisir de vous lire.


 


Revenez quand vous voulez ... 



FAN 07/08/2010 08:29


Comme j'aime de bon matin, lire l'expédition de ce poète qui découvre d'une manière insolite la montée d'une pyramide!! Eh oui, déjà, à son époque il y avait des "malfaisants" et déjà, à son
époque, les anglais aimaient les conquêtes et le faire savoir d'une manière pas toujours correcte!! J'aime beaucoup le dessin qui nous permet d'être avec lui à admirer le paysage!!! Merci Richard
BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 22/08/2010 15:33



     Heureux d'avoir, par ce parti-pris de donner à lire la relation du séjour - souvent embellie, d'ailleurs - de Gérard de Nerval au Caire, pu
ravir les lecteurs qui m'ont suivi et dont, chère Fan, vous faites partie avec une assiduité qu'il me plait à épingler.


     Merci à vous ...



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