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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 07:37

 

     Nous voici arrivés amis lecteurs, au terme de notre séjour égyptien en compagnie de Gérard de Nerval. Il va monter dans la cange qui bientôt l'emportera aux confins du Delta oriental,  sur l'antique branche, si peu frayée, par où le Nil descend du Caire à Damiette, de manière à rallier la Syrie aux fins d'y poursuivre son Voyage en Orient ...

 

     Ecoutons-le d'abord nous préciser que sa cange contenait deux chambres, élégamment peintes et dorées à l'intérieur, avec des fenêtres grillées donnant sur le fleuve, et encadrant agréablement le double paysage des rives ; des corbeilles de fleurs, des arabesques compliquées décorent les panneaux ; deux coffres de bois bordent chaque chambre, et permettent, le jour, de s'asseoir les jambes croisées, la nuit, de s'étendre sur des nattes ou sur des coussins. Ordinairement la première chambre sert de divan, la seconde de harem. Le tout se ferme et se cadenasse hermétiquement, sauf le privilège des rats du Nil, dont il faut, quoi qu'on fasse, accepter la société. Les moustiques et autres insectes sont des compagnons moins agréables encore ; mais on évite la nuit leurs baisers perfides au moyen de vastes chemises dont on noue l'ouverture après y être entré comme dans un sac, et qui entourent la tête d'un double voile de gaze sous lequel on respire parfaitement. (...)

 

 

Cange sur le Nil (Collection Linant de Bellefonds - Victoria & Albert Museum - Londres)


 

     En point d'orgue à la relation des quelques mois que le poète a  vécus au Caire, du 7 février au 7 mai 1843, que je vous ai donnée à lire cet été depuis le 24 juillet, sans, vous vous en doutez, aucune volonté d'exhaustivité de ma part, ce sont ses dernières impressions que je vous propose aujourd'hui de découvrir. 

 

     J'ajouterai simplement que l'ouvrage, passionnant, que j'ai relu à votre intention, référencé en note infra-paginale, est disponible en librairie, dans des éditions de poche plus récentes, voire commentées :  il vous est donc loisible, si l'envie maintenant vous en prend, de l'acquérir et d'y poursuivre la lecture qu'ici je n'ai fait qu'entamer.


 

 

     Je quitte avec regret cette vieille cité du Caire, où j'ai retrouvé les dernières traces du génie arabe, et qui n'a pas menti aux idées que je m'en étais formées d'après les récits et les traditions de l'Orient. Je l'avais vue tant de fois dans les rêves de la jeunesse, qu'il me semblait y avoir séjourné dans je ne sais quel temps ; je reconstruisais mon Caire d'autrefois au milieu des quartiers déserts ou des mosquées croulantes ! Il me semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens ; j'allais, je me disais : En détournant ce mur, en passant cette porte, je verrai telle chose ... et la chose était là, ruinée, mais réelle.

 

     N'y pensons plus. Ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière ; l'esprit et les progrès modernes en ont triomphé comme la mort. Encore quelques mois, et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs, la ville des Italiens, des Provençaux et des Maltais, l'entrepôt futur de l'Inde anglaise. L'Orient d'autrefois achève d'user ses vieux costumes, ses vieux palais, ses vieilles moeurs, mais il est dans son dernier jour ; il peut dire comme un de ses sultants : "Le sort a décoché sa flèche : c'est fait de moi, je suis passé !"

 

     Ce que le désert protège encore, en l'enfouissant peu à peu dans ses sables, c'est, hors les murs du Caire, la ville des tombeaux, la vallée des califes, qui semble, comme Herculanum, avoir abrité des générations disparues, et dont les palais, les arcades et les colonnes, les marbres précieux, les intérieurs peints et dorés, les enceintes, les dômes et les minarets, multipliés avec folie, n'ont jamais servi qu'à recouvrir des cercueils.

 

     Ce culte de la mort est un trait éternel du caractère de l'Egypte ; il sert du moins à protéger et à transmettre au monde l'éblouissante histoire de son passé.

 

 

 

(Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Tome 1, Paris, Julliard Littérature, 1964, pp. 300-1 et 309)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Fille du Midi 19/09/2010 22:40


Merci pour ce moment passé en voyage avec Gérard de Nerval...


Richard LEJEUNE 20/09/2010 08:41



     J'espère que vous y aurez goûté autant de plaisir que j'en eus quand, pour le donner à (re) découvrir à mes lecteurs, je me replongeai
moi-même dans ces pages romantiques ...


 


     J'espère également que vous prendrez désormais le temps de m'accompagner, chaque mardi, dans la découverte des salles du Département des
Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ; et chaque samedi, dans celle des sépultures de la nécropole d'Abousir aux côtés des égyptologues tchèques ...


 


A bientôt ?



Nat 10/09/2010 05:26


La gaze fait rejaillir de mes souvenirs de lecture de ces dernières heures d'un écrit Gérard Nerval, toujours dans son Voyage en Orient et évoquant sa découverte de Constantinople une veille de
bayram (fête qui marque la fin du Ramadan) "Ces voitures, au nombre d'une vingtaine, contenaient toutes les parentes de Sa Hautesse, ainsi que les sultanes réformées avec pension, après avoir donné
le jour à un prince ou à une princesse... Il y en avait une dont l'énormité m'étonna. Par privilège sans doute, et grâce à la liberté que pouvait lui donner son rang ou son âge, elle n'avait la
tête entourée que d'une gaze très fine qui laissait distinguer des traits autrefois beaux..."


Richard LEJEUNE 10/09/2010 08:27



     Excellente lecture que ce Voyage en Orient, Nat !


     Cela reste toujours un plaisir pour moi de m'enfouir dans ces relations de voyages qu'ont rédigées certains écrivains du XIXème siècle -
cette fois, ce fut Nerval, mais il y en a tant d'autres à la langue si belle : Chateaubriand, par exemple , - et de m'enfuir avec eux dans un autre temps et un autre lieu ...



JA 06/09/2010 10:30


Merci pour votre réponse; désoléee, je n'ai pas encore les réflexes d'un blogueuse avertie....
je viens de m'inscrire à votre lettre.
A bientôt,
JA


Richard LEJEUNE 06/09/2010 15:44



     Merci, Madame,  par votre inscription, de faire confiance à mon blog.


 


     Et pour le reste, ne soyez surtout pas désolée : hier, ce fut moi ; demain, ce sera vous qui m'initierez à un autre geste informatique.
C'est là l'essence même de notre progression dans ce nouveau langage que, tout comme vous apparemment, je suis loin de maîtriser ...



JA 05/09/2010 10:06


Bonjour,
l'art ,la littérature, les voyages, l'Egypte, blog très interessant.
De qui est le magnifique tableau du voilier, sur le Nil je suppose
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 05/09/2010 20:37



     Si vous pointez la souris sur l'image, Madame, vous lirez réponse à votre question : il s'agit d'une oeuvre de Linant de Bellefonds, exposée
au Victoria & Albert Museum de Londres, qui représente la cange de Belzoni.



FAN 05/09/2010 09:51


Un fantasme ce cange!! Comme l'Orient-Express,j'en rêve!!!
Bien sûr, rats et moustiques sont dérangeants mais la combinaison de Gérard de Nerval est astucieuse, (je note)!!
Je cours voir sur Google si il existe encore une croisière sur "Cange"!!Je plaisante!!Je n'ai pas compris les "fenêtres grillées"??? sans doute "grillagées"??? Ce dernier épisode où l'on ressent la
nostalgie chez l'auteur semble si près de la notre, hélas!! Bon Dimanche Richard BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 05/09/2010 20:27



     " Fermer d'une grille"  - ce qui est le sens ici
dans cette description de Gérard de Nerval - , constitue bien une des acceptions autorisées du verbe "griller".


 


     Certes, vous avez raison, Fan, grillager est évidemment plus courant : mais n'oubliez pas, Nerval est un poète, un excellent
prosateur, un réel connaisseur de notre si belle langue française.


 


     Rien donc d'incorrect dans sa formulation ...


Heureusement : vous m'en eussiez vu marri !  



Louvre-passion 04/09/2010 16:14


Une idée à retenir la moustiquaire transportable pour passer la nuit à l'abri des piqures de ces charmantes bestioles.


Richard LEJEUNE 05/09/2010 20:18



     Si ce n'est déjà fait, peut-être Karl (Lagersfeld) ou Jean-Paul (Gaultier)  - j'avoue : des noms suggérés par mon épouse ! -
puiseront-ils dans cette opportunité pour créer une ligne de vêtements pour le prochain été (chaud) ...  



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