Mardi 8 décembre 2009
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Mardi dernier, ami lecteur, j'avais cru bon, devant la petite quarantaine de blocs de grès exposés dans la vitrine de gauche
immédiatement en entrant dans la deuxième partie de l'immense salle 12 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, de vous entretenir de ce qu'il est convenu d'appeler, dans
le landerneau égyptologique, les "Annales" de Thoutmosis III.
Avant de poursuivre cette évocation dans les prochaines semaines, j'aimerais aujourd'hui qu'ensemble, nous nous penchions sur la personne de celui qui commanda ce qu'il
est traditionnellement convenu d'appeler un monument de l'historiographie égyptienne.
La remarquable statue magnifiquement conservée ci-dessus,
jambes et quelques menus détails mis à part, que certains d'entre vous ont peut-être déjà eu l'occasion d'admirer au Musée de Louxor, fut retrouvée avec près de 800 autres et quelque 17 000
bronzes divers lors de fouilles entreprises dans les premières années du XXème siècle, exactement entre 1903 et 1907, par l'égyptologue français Georges Legrain (1865-1917), dans la cour du VIIème pylône du temple d'Amon-Rê, à Karnak
(voir plan) ; espace dénommé depuis "Cour de la Cachette".
Le cartouche gravé sur la boucle de la ceinture, ainsi que les inscriptions du pilier dorsal permettent de l'attribuer sans contestation aucune
à Thoutmosis III, volontairement représenté dans la
fleur de l'âge.
Sixième souverain de cette glorieuse XVIIIème
dynastie qui vit le jour avec un Âhmosis expulsant les envahisseurs hyksos du nord du pays, Menkheperrê (= Durable est le devenir, la manifestation de Rê)
Djéhoutymès (= Thot l'a mis au monde)
définitivement plus connu sous le nom grécisé de Thoutmosis III (± 1478 - 1425 avant notre ère), connut un début de
règne pour le moins particulier.
La présente intervention n'étant pas véritablement
destinée à vous proposer sa biographie détaillée, qu'il me suffise, pour néanmoins esquisser quelques aspects de son parcours, de simplement souligner que, fils de Thoutmosis II et d'une épouse
secondaire dont on ne sait pratiquement rien, il fut, à cause de son jeune âge, longtemps mis à l'écart d'un pouvoir qui eût dû lui revenir de droit, par la jeune veuve de son père, demi-soeur
et grande épouse royale, Hatchepsout.
Plus précisément, quand Thoutmosis II meurt, aux environs de 20 ans, après un règne de seulement quelque trois années, son fils, Thoutmosis III, doit probablement n'avoir
que 5 ou six ans ; et sa soeur, Hatchepsout, 13 ou 14 ans. Ce sont donc ces deux enfants, tante et neveu, beau-fils et belle-mère, qui vont conjointement occuper le trône d'Egypte.
En raison donc de la minorité de l'héritier mâle, Hatchepsout prit dans un premier temps en mains les rênes du pays en tant que régente, puis décida en l'an 7 de
s'arroger les pleins pouvoirs, transformant ainsi de facto cette "corégence" en un véritable règne personnel, s'instaurant reine pharaon après avoir officiellement fait reconnaître sa
pleine légitimité sur le trône et spoliant dès lors le prince héritier de ses prérogatives régaliennes.
Il appartient toutefois à la vérité historique de reconnaître qu'apparemment la reine se fit un devoir de permettre que soit prodiguée à son neveu une éducation digne
des fonctions suprêmes dont elle se doutait probablement bien qu'il serait un jour destiné à embrasser.
Et effectivement ; mais ce ne fut en réalité qu'au décès de cette belle-mère, aux environs de 36 ans, après 22 années de "partage" de pouvoir, - il devait alors quant à lui
s'approcher de la trentaine -, que Thoutmosis III entama véritablement son règne autonome après avoir recouvré la pleine souveraineté sur la terre de ses
ancêtres.
Terre toutefois très menacée dans la mesure où un grave
danger sourdait à l'horizon asiatique : les deux décennies qu'avait durées le règne d'Hatchepsout virent les principautés traditionnellement sous hégémonie égyptienne progressivement se détacher
de la tutelle pharaonique et tenter de mener une politique indépendante.
Parmi les plus belliqueux de tous ces peuples proche-orientaux, le royaume du Mitanni, situé entre Tigre et Euphrate n'avait de cesse de tenter d'étendre son territoire
jusqu'à la Méditerranée afin bien évidemment de se constituer des débouchés maritimes : c'est dans cette optique expansionniste qu'il avait mis sur pied une coalition avec ses voisins proches
pour éventuellement contrecarrer une réaction d'opposition de la part de l'Egypte, voire même, d'après certains égyptologues, d'envisager de l'attaquer.
Refusant d'accréditer semblables visées de ceux qu'il considérait comme pays naturellement soumis à sa puissance, Thoutmosis III prit les devants et décida donc - certainement
aussi pour démontrer à la face de ses voisins fournisseurs des ressources dont de tout temps l'Egypte avait besoin qu'il était devenu et entendait bien rester le maître incontesté de la
région -, de mener quelque 17 incursions successives, approximativement une chaque année à partir de l'an 23, de manière à, dans un premier temps, rétablir, puis ensuite définitivement asseoir sa
main-mise économique jusqu'à l'Euphrate.
C'est donc la relation de ces événements et surtout - j'insiste - plus encore de ce qu'il en retire en vue de faire offrande à Amon-Rê qu'il décida
d'abondamment graver sur certains murs de Karnak
Estimant le terme d'annales
suffisamment explicite, il me semble superflu d'insister sur la forme que prit ce récit. En revanche, il me plaît à épingler, avant de mettre un point final à cet embryon de biographie
historique, tout ce que, consubstantiellement à cette rédaction d'envergure, Thoutmosis fit entreprendre à partir des années 42-43, en conséquence, probablement, de sa présence plus effective et
définitive sur le territoire égyptien : ce sera notamment le début de la construction, à l'extrémité du cirque rocheux de Deir el-Bahari, d'un temple funéraire dont il ne reste aujourd'hui que ruines mais qui, à l'époque, domina de
part et d'autre ceux de Hatchepsout et de Mentouhotep II.
Ce sera aussi, disposé en 48 colonnes sur la paroi sud des salles d'offrandes sud d'Hatchepsout, après le VIème pylône de Karnak, ce que les philologues
appellent le "Texte de la Jeunesse" dans lequel est réécrite l'histoire de son règne, celle de son accession au trône, ainsi que celle des constructions qu'il avait ordonnées dans ce
temple pendant les nombreuses années de "corégence".
Et enfin, n'en déplaise à certains historiens qui veulent manifestement le présenter plus vindicatif qu'il ne le fut en réalité, dans ces années-là toujours commence la
proscription touchant sa marâtre : il attendra en effet une vingtaine d'années après le décès de celle-ci - exactement le "23 du premier mois de la saison peret de l'an 43", comme le
précise le texte -, avant de lancer cette damnatio
memoriae ordonnant que soient systématiquement martelés noms et images de celle qu'il considérait assurément comme une usurpatrice.
Ci-dessous, un exemple de martelage de la figuration d'Hatchepsout à Karnak
(Merci à Alain Guilleux - http://alain.guilleux.free.fr/index.php - pour l'amabilité avec laquelle il m'a laissé disposer de son cliché.)
Mardi prochain, 15
décembre, je vous propose d'ores et déjà de nous retrouver aux
fins de décoder ensemble, ami lecteur, l'inscription des "Annales".
(Gabolde : 1987, 61-81 ; Grandet : 2008, 9-94 ; Laboury : 1998, 5-58 ; Maruéjol : 2007,
passim ; Valbelle : 1990,
285 ; Vernus/Yoyotte : 1988, 162-3)
Par Richard LEJEUNE
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Publié dans : Égypte : ô Louvre !
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