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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 00:00


     Voilà donc quelque quarante siècles qu'un Egyptien, peut-être un savant, peut-être un philosophe, assurément un véritable lettré décida de laisser à la postérité un ensemble d'aphorismes, de préceptes moraux qu'il crut bon de placer dans la bouche de Ptahhotep, un vizir ayant vécu quatre cents ans avant lui, à l'Ancien Empire ; haut dignitaire de l'Etat, à l'époque déjà considéré comme un sage, ce qui permit à  notre auteur du Moyen Empire, en  excipant de cette prestigieuse figure du passé, d'offrir à son texte une crédibilité hors du commun.    

 

     Dans le prologue que je vous avais donné à lire le 19 février dernier, il présentait sa "caution littéraire" comme un vieillard que les maux inhérents à l'âge autorisaient à réfléchir sur l'avenir de la fonction qu'il avait assumée à la cour du roi Djedkarê-Isesi, à la Vème dynastie. Raison pour laquelle - nous sommes toujours dans un récit fictif - Ptahhotep était censé demander au souverain l'autorisation de passer la main, d'obtenir un "bâton de vieillesse" en la personne de son propre fils qui, ainsi, reprendrait le flambeau après avoir écouté et assimilé les normes éthiques, prescriptions autant que prohibitions, que son père lui inculquerait. 

 

     Pour le bon déroulement de l'histoire, le monarque ne put évidemment qu'entériner cette requête. Rappelez-vous ses paroles dans l'introduction :


      Enseigne-le donc sur ce qui a été dit auparavant !

     (...) Et l'obéissance le pénétrera, toute exactitude de pensée lui ayant été exprimée.

   

 

      Fort de ce royal consentement, Ptahhotep pouvait, selon notre auteur - actuellement toujours anonyme - entamer son Enseignement.


     Aujourd'hui donc, amis lecteurs, après la pause du congé de carnaval belge, je vous propose de découvrir la première des maximes. 

 

     Bien que dans le Papyrus Prisse, elle ne se présente pas vraiment à l'image de celles qui suivront, l'usage égyptologique veut qu'elle soit considérée comme faisant partie intégrante du corps même de l'Enseignement qui, dès lors, en compterait 37. Pour certains savants en revanche, dont Pascal Vernus, ce texte relève plutôt d'une mise en garde introductive, un petit préambule faisant suite au prologue ; ce qui, dans ce cas, signifierait que ces préceptes ne seraient "que" 36.

 

     Convenez avec moi que cette comptabilité ne constitue qu'arguties de spécialistes, sur la démonstration desquelles j'ai pris le parti de ne point m'attarder  ...



     Ceci posé, première maxime ou préambule, son rédacteur l'écrivit sur sa feuille de papyrus avec un calame et une palette probablement semblables à cet ensemble (N 3022), exposé dans la vitrine 1 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Palette de scribe N 3022 (Photo C. Décamps)

 

     C'est ce texte que je vous invite dès à présent à la lire, à méditer et à éventuellement commenter à votre meilleure convenance ...

 


 

Début des formulations de belles paroles

Qu'a énoncées le prince, gouverneur,

Le père divin, aimé du dieu,

Le fils aîné de son corps,

Le directeur de la ville, vizir Ptahhotep,

En apprenant aux ignorants la connaissance

Selon les règles du bien parler,

En tant que chose avantageuse à celui qui écoutera,

Et carence pour celui qui passera outre.

Alors, il dit à son fils :

 

 

Ne sois pas suffisant à cause de ton savoir
Discute donc avec l’ignorant comme avec le savant, le possesseur de savoir.

On n'atteint pas les limites de la compétence.

Il n'y a pas d'expert qui soit pourvu d'une capacité-de-transfigurer qui soit à lui.

Une belle parole est plus celée que le feldspath vert.

On la trouve chez des servantes affairées aux meules.

 

 

(Vernus : 2001, 74-5 ; ID. 2010, 172)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

un voyageur qui passe 23/03/2011 00:59


Un texte tellement vrai qu'il se réalise encore des siècles plus tard... car je suis cet ignorant avec qui vous acceptez de discuter...


Richard LEJEUNE 23/03/2011 08:19



     A mes yeux, la raison pour laquelle ce texte est empreint d'une philosophie tout à fait contemporaine, c'est qu'il nous invite à comprendre
que chez chacun d'entre nous, quel que soit notre statut, il y a matière à apprendre. Traduit dans la langue de notre époque, il s'agit de multiculturalité avant la lettre ...


 


     L'Autre (avec une majuscule) est essentiel au développement de tout homme !


Il n'y a que le père et la fille Le Pen - et quelques autres trublions d'extrême-droite - pour croire qu'il faut rester entre Français de France aux fins de vivre
épanoui !    



JA 20/03/2011 16:52


Sur certaines reproductions de l'expo Visions d' Egypte j'avais été étonnée de voir des objets sous les pieds des Egyptiens, mais comme j'avais déjà posé pas mal de questions à la guide ( qui elle
même n'était pas spécialisée en Egyptologie) j'étais un peu restée sur "ma faim": j'ai trouvé sur google: soufflets à pied utilisés dans les fonderies où travail du cuivre dans l'Egypte pharaonique
( Persée:Davey 1979 tombe de Rekhmiré,figure 4) ils étaient vraiment astucieux.
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 21/03/2011 07:35



     De la particularité d'avoir des lecteurs qui posent  d'intéressantes questions auxquelles ils répondent eux-mêmes par la suite !


Mais à quoi donc vais-je alors servir ???


 


     Une seconde retraite s'annonce ...



Louvre-passion 20/03/2011 16:35


Merci pour ta réponse très précise et très complète.


Richard LEJEUNE 21/03/2011 16:14



     Mais tu n'as pas à me remercier, L.-p. : répondre à mes lecteurs représente à mes yeux le b-a ba des relations normales de politesse entre
blogueurs. Et, de surcroît, c'est pour moi un plaisir : ce sont des commentaires interrogatifs de ce type que j'espère à chaque fois recevoir en plus grand nombre ! 


 


Mon seul souci, quand ainsi je me laisse aller, consiste à essayer de rester clair ...



TIFET 20/03/2011 09:03


Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il était pour la communication "discute donc avec l'ignorant comme avec le savant", n'est-ce pas ce que vous faites Richard, vous qui partagez votre savoir
avec tous ceux qui passent par votre blog, érudit ou simplement curieux et avide d'apprendre.........merci à vous


Richard LEJEUNE 20/03/2011 09:27



     Merci à vous surtout, Tifet, d'être aussi aimable ...


 


     Ceci posé, quand on prend connaissance du partage que votre époux et vous réalisez quand vous vous rendez à Louxor, celui que vous épinglez
ici chez moi n'a vraiment aucune commune mesure !!!


 


Pour vous en convaincre, amis lecteurs, rendez-vous simplement chez Tifet.



JA 19/03/2011 19:33


"ne soit pas suffisant à cause de ton savoir" belle formule, enfin soit humble et ça malheureusement ce n'est pas donné à tout le monde....
A l'expo de la BNF on entend ces belles paroles près du papyrus reproduit sur les murs.
SVP à quoi servent les soufflants qu'on voit sous les pieds des égyptiens ?
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 20/03/2011 09:26



     Ce n'est effectivement pas donné à tout le monde ; mais j'ai souvent remarqué que c'était l'apanage des plus grands savants !!!


 


     Qu'entendez-vous par "soufflants que l'on voit sous les pieds des Egyptiens" ???


Pourriez-vous me donner un lien vers une photo de manière que je puisse voir ce à quoi vous faites allusion ?



Louvre-passion 19/03/2011 16:16


Je ne sais pas si c'est un problème de traduction mais je saisis mal le sens de la maxime : "Il n'y a pas d'expert qui soit pourvu d'une capacité-de-transfigurer qui soit à lui."
De même "Une belle parole est plus celée que le feldspath vert." aurait pu être traduite ainsi : "Une belle parole est plus rare que le feldspath vert." Le verbe céler qui veut dire cacher ou tenir
secret n'est plus très usité de nos jours.


Richard LEJEUNE 20/03/2011 09:19



     Que voilà de belles questions auxquelles je vais prendre un réel plaisir de répondre.


 


     Cet aphorisme (Il n'y a pas d'expert ...), fait suite, remarque-le, à un autre : "On n'atteint pas les limites de la
compétence". Si je voulais paraphraser les deux, j'écrirais en m'éloignant de la construction de leur rédacteur, que personne, aussi savant, aussi instruit soit-il, ne connaît tout sur tout
; personne n'est omniscient.


 


     Disséquons un peu.


 


     Le terme ("akou") choisi par le lettré égyptien et que Pascal Vernus a ici traduit par "capacité-de-transfigurer"
possède une connotation ressortissant au domaine de la magie : en fait, en ces temps antiques, tous ceux que l'on estimait experts en quelque chose, tous ceux qui passaient pour avoir un
quelconque talent, artistes, écrivains, rhéteurs ; bref, tous ceux qui transformaient, qui transfiguraient une matière ou des mots de manière à produire une oeuvre d'art, un discours,
une oeuvre littéraire, étaient considérés comme étant de même nature que la magie. C'est cette faculté de fabriquer à partir de quelque chose qu'ici le Professeur Vernus a voulu indiquer en
employant le verbe "transfigurer".


 


     Nous avons là, tu l'auras compris, des verbes proches des notions d'alchimie : et je rappelle simplement au passage, sans vouloir plus m'étendre
sur ce sujet complexe, que les termes chimie et alchimie - (synonymes d'ailleurs pendant de nombreux siècles) - ont été formés, après des détours par de nombreuses langues antiques,
originellement à partir du terme "kemet" qui désignait l'Egypte ! 


 


     Tu as certainement lu la réponse que j'ai hier apportée au commentaire de Jean-Claude à propos de la difficulté de rendre en notre langue
française des substantifs issus de langues étrangères. Ici, précisément, le seul mot "akou" utilisé par le rédacteur de l'Enseignement de Ptahhotep est tellement gros de sens
qu'il eût été pratiquement impossible de lui trouver un équivalent sans utiliser la périphrase et le subterfuge des traits d'union inventés par P. Vernus.


 


     Si tu as un tant soit peu appris l'allemand lors de tes études, tu te souviendras certainement que cette langue offre la particularité de créer
de toute pièce des mots très longs pour exprimer une idée littéraire, philosophique ou autre. Le philosophe Martin Heidegger, par exemple, fut un grand "inventeur" de semblables termes de
vocabulaire : ce qui rend par parenthèse son oeuvre maîtresse "Sein und Zeit"  ("Être et Temps") extrêmement difficile à traduire et pour nous à comprendre.


 


     Avec les idiomes égyptiens, nous baignons souvent dans les mêmes difficultés. Raison pour laquelle, souvent aussi, les philologues nous les
restituent assortis de parenthèses commençant par : littéralement ..., voulant par là indiquer ce que l'égyptien a réellement écrit. C''est ce que j'expliquais hier, notamment pour le
terme "savant" rendu par "possesseur de savoir".


Si, à l'image de l'allemand, P. Vernus avait pu écrire "capacitédetransfigurer" d'un seul tenant, il l'aurait probablement fait !


 


 


     Venons-en maintenant à ta deuxième remarque. Pascal Vernus est un égyptologue et un philologue que j'affectionne particulièrement parce
qu'il manie avec excellence  - et de surcroît, souvent avec beaucoup d'humour - notre magnifique langue française et son riche vocabulaire.


Ici, effectivement, il a préféré, au verbe "cacher", employer celui de "celer" qui détient évidemment le même sens et qui, malheureusement, est sur
la voie de peut-être devenir obsolète.


 


     Longues explications que les miennes ce matin, je te l'accorde ; j'espère ainsi non seulement avoir été clair mais aussi avoir entièrement
répondu à ton questionnement. 


 



J-P. Silvestre 19/03/2011 15:33


Question d'un ignorant à un possesseur du savoir - à la fois historien et égyptologue - le calame servait-il à écrire le lapsus calami ?


Richard LEJEUNE 20/03/2011 08:24



      C'est très aimable à vous, cher Jean-Pierre : historien de formation, oui ; égyptologue, non : simplement amateur éclairé ...


Mais n'y a-t-il pas déjà étymologiquement le verbe "aimer" dans amateur ?


 


     Et précisément à propos d'étymologie, je puis sans conteste vous répondre par l'affirmative : d'erreurs de calame, je vous assure qu'il en
existe beaucoup dans les papyri que les apprentis scribes ont recopié durant des siècles au cours de leurs études ; comme, d'ailleurs, tous les étudiants du monde !


 


     Parfois, et ceci pour rester dans la même mouvance lexicologique, certains mêmes étaient calamiteux !



FAN 19/03/2011 11:26


Je pris plaisir à lire les paroles d'un "sage" même si la traduction n'est pas exactement ce qu'elle devrait être, on comprend bien que "la science infuse" n'existe pas et même si l'on a quelques
savoirs, il est bon d'écouter ceux et celles qui en moins car l'on apprend tous les jours un peu plus par le biais de la communication au grand sens du terme!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 20/03/2011 07:53



     On apprend effectivement toujours quelque chose au contact des autres, quels qu'ils soient ...



Jc Vincent 19/03/2011 08:58


Belle pensée que celle de de pouvoir apprendre avec l'ignorant autant qu'avec le savant : il n'y a pas d'expert qui soit absolument compétent en sa matière!


Richard LEJEUNE 19/03/2011 10:13



     Oui, et l'aphorisme est d'autant plus beau qu'il faut quelque peu le comprendre à la lumière des termes qu'a employés le lettré qui nous a
offert ce texte.


 


     Tu n'ignores évidemment pas, toi qui pratiques couramment la langue de Goethe, qu'il est fort souvent malaisé de traduire en français des
termes créés par des idiomes étrangers, l'allemand étant un exemple des plus convenus en la matière.


 


     Dans notre français d'aujourd'hui, "ignorant" et "savant" choisis ici pour traduire les notions de l'égyptien présentent
une connotation qui pourrait paraître péjorative pour l'un et prétentieuse pour l'autre.


Mais, c'est ainsi : l'on ne peut, pour rester un minimum littéraire dans la traduction, faire autrement.


 


     En réalité, et si je voulais être littéral, si je voulais véritablement respecter et le sens et l'essence du texte égyptien, il me faudrait
user d'une périphrase.


 


     Car dans le cas présent, l'égyptien dit exactement, pour le premier  : "celui qui n'a pas appris à connaître", ce
qui, tu en conviendras est moins agressif ; et, partant, pour le second  : "celui qui a appris à connaître, celui qui a la connaissance", "le possesseur de
savoir" entendons par là : celui qui a de l'expérience, celui, aussi, que le grand âge rend sage et apte à transmettre des préceptes de vie ...


 


     Tu conviendras qu'ainsi traduits, les deux termes prennent un autre visage !


Malheureusement, écrire : Discute avec celui qui n'a appris à connaître comme avec celui qui a appris à connaître eût, tu le remarques aisément, alourdi
considérablement la phrase.


 


     De deux maux - de deux mots ? -, il faut choisir le moindre, comme disait déjà Aristote.        



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