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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 23:00

 

      Avant le congé de Printemps belge pendant lequel, les 16, 19 et 23 avril, je vous ai conviés à suivre le philosophe français Michel Onfray lors d'un séjour qu'il fit à la fin du siècle dernier sur les bords du Nil, nous avions vous et moi amis lecteurs, découvert un groupe de trois maximes de l'Enseignement de Ptahhotep qui, les seules de ce type dans cette oeuvre sapientiale, présentaient la particularité de former un ensemble continu dans lequel intervenait un polémiste, un rhéteur comme le nomme dans son ouvrage de 2010 l'égyptologue français Pascal Vernus, présenté comme ayant des niveaux de compétence différents.

 

 

     Quand, le 5 février dernier, dans l'un des quatre articles destinés à introduire mes interventions du samedi consacrées à ce corpus d'apophtegmes, je vous signalai - hasards du calendrier - qu'allaient se tenir de mars à juin deux manifestations mettant Emile Prisse d'Avennes à l'honneur, l'une au Louvre, l'autre à la Bibliothèque nationale de France, j'étais loin de m'imaginer que j'aurais l'opportunité de recevoir le catalogue édité par la BnF avant de me rendre à Paris.

 

     Très intéressant cadeau que ce petit ouvrage de 160 pages - j'aurai très probablement l'occasion de l'évoquer ici après avoir visité les expositions -, dans la mesure où Bernard Mathieu, égyptologue et philologue français, propose, fruit de son enseignement à l'Université Paul-Valéry de Montpellier, la toute dernière traduction qu'il a faite des Maximes

 

 

     En juillet 2008, à propos d'un extrait de poésie amoureuse, j'avais mentionné en fin d'article les difficultés ressortissant immanquablement à la traduction d'une oeuvre antique. Et, pour corroborer mes allégations, je vous avais proposé trois versions différentes d'un même texte.

 

     J'ai pensé qu'aujourd'hui, avant de reprendre la suite de notre découverte de l'Enseignement de Ptahhotep, il serait intéressant de réitérer l'expérience aux fins de vous inviter à  vous exprimer sur l'une ou l'autre des deux plus récentes approches publiées.

 

     Pratiquement, vous retrouverez en premier lieu, pour chacune des trois maximes qui nous occupent, la version que vous connaissez maintenant et qui est celle que le Professeur Vernus publia en 2001 et, juste en dessous de chacune d'elles, surlignée en jaune, celle que Bernard Mathieu nous offre dans le catalogue de la double exposition parisienne auquel j'ai ci-avant fait allusion. 

 

     Je pense n'avoir pas trop de ces quelques calames de la palette de scribe (E 2241) exposée dans la vitrine 2 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour vous les recopier toutes les six ...


 

Palette au nom de Toutankhamon N 2241 (Photo C. Décamps)

 

 

Maxime 2

 

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Qui a bonne maîtrise de ses facultés et qui soit meilleur que toi,

Plie les bras, courbe ton dos.

Ne te mobilise pas contre lui, il ne parviendra pas à se mettre à ton niveau.

Tu réduiras celui qui parle mal

En ne t'opposant pas à lui au moment où il sévit,

Si bien qu'on le qualifiera de "c'est un ignorant"

Lorsque ta maîtrise intérieure neutralisera ses ressources.

 

 

Si tu rencontres un orateur à l'oeuvre,

qui a plus de maîtrise et de qualité que toi,

incline-toi, courbe l'échine,

ne le défie pas : il lui sera impossible de se confronter à toi.

Tu rabaisseras celui qui parle à tort

en ne l'affrontant pas quand il est à l'oeuvre ; 

il passera pour un complet ignorant

quand ta retenue aura été confrontée à sa faconde.

 

 

 

Maxime 3

 

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Ton égal, qui soit de ton rang,

C'est en gardant le silence aussi longtemps qu'il parle mal

Que tu feras prévaloir ta compétence sur lui.

Importante sera la désapprobation marquée par l'auditoire,

Alors que ton renom s'en trouvera bien, étant quelqu'un que les magistrats ont appris à connaître.

 

 

Si tu rencontres un orateur à l'oeuvre,

qui est ton égal, à ta main,

tu dois faire prévaloir ta qualité sur la sienne par le silence,

quand il se livre à de mauvais propos.

Grand sera le désaveu de la part de l'auditoire,

et ton renom irréprochable à la connaissance des grands. 

 

 

 

 

Maxime 4


Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

qui se trouve être un médiocre, et non ton égal,

Ne nourris pas d'intention agressive à son encontre dans la mesure où il est faible.

Abandonne-le à son sort afin qu'il se punisse lui-même.

Ne l'interpelle pas pour soulager ton coeur.

Ne fais pas le jeu de celui qui est face à toi.

Celui que ruine la médiocrité d'esprit est quelqu'un d'incommode.

On fera ce qui est conforme à ta volonté.

A toi de lui porter un coup par la punition que lui infligeront les magistrats.

 

 

Si tu rencontres un orateur à l'oeuvre,

d'un talent inférieur, et non ton égal,

ne te montre pas arrogant envers lui sous le prétexte de sa faiblesse,

abandonne-le et il se punira lui-même.

Ne lui réponds pas pour soulager ta conscience,

ne comble pas les voeux de celui qui te fait face,

- il est déplacé de démolir l'inférieur -

et l'on agira selon tes voeux.

Tu le frapperas par la punition que lui infligeront les grands.

 

 

 

(Mathieu : 2011, 68-9 ; Vernus : 2001, 76-7 ; ID. 2010 : 172)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Montoumès 06/05/2011 14:42


Il y a l'école des "prêts-du-texte-original" (sémantiqueme, grammaire...), et l'école des "donneurs-de-sens" ; ces deux écoles se rejoignant sur le fond, sur le thème ! Dans la version de Mathieu,
il y a quand même beaucoup de petits mots (si bien que, alors...) qui manquent : soit Vernus les ajoutent pour enrichir le texte, soit Mathieu les as omis par rapport au texte original...


Richard LEJEUNE 07/05/2011 10:29



     En fonction du sens original de la phrase égyptienne, et parce que les termes français qui la traduisent n'offrent parfois pas l'opportunité
d'en comprendre toutes les nuances, il est exact, J., que Pascal Vernus ajoute parfois (placés entre parenthèses, d'ailleurs) des mots qui permettent de saisir ce qu'avait à l'esprit le rédacteur
antique. 


 


     Et il est tout aussi correct de penser comme vous le faites que Bernard Mathieu préfère s'en tenir au texte d'origine. 



Louvre-passion 03/05/2011 20:55


Après lecture des deux versions et des différents commentaires ma préférence va à la version de Bernard Mathieu qui, à mon sens, est plus claire et concise.
Mais bon, c'est un avis personnel et comme le souligne Etienne il faut être conscient de la difficulté de l'exercice.


Richard LEJEUNE 04/05/2011 07:40



     La version de B. Mathieu me semble effectivement plus en prise directe avec la langue de notre époque : elle "parle" à notre compréhension
contemporaine ; raison pour laquelle elle paraît plus claire, comme tu l'indiques.





Et je conçois très bien que, pour cette raison, l'on puisse la préférer à celle de P. Vernus ...



etienne 02/05/2011 21:18


Merci pour votre réponse Richard,ça fait plaisir que vous soyez d'accord avec moi.
Vous avez raison, chacun de nous aura sa propre sensibilité de lecteur et sa propre culture de notre langue maternelle que l'on aime tant!

C'est vrai qu'entre les sens de compréhension du moyen égyptien hiéroglyphique et de notre bon vieux français même s'il est plus jeune que le français, il a une belle différence pour rendre le sens
au plus près des signes écrits par le scribe.
D'ailleurs, j'ajouterais même qu'il faut encore ne pas oublier les erreurs inhérentes à l'écriture du scribe qui a pu faire des fautes en recopiant les maximes; car beaucoup de fautes sont trouvées
dans les papyri (j'ai un doute sur l'orthographe de ce pluriel???).

Moi aussi, je préfère la traduction de Vernus et je trouve d'ailleurs que Mathieu même s'il est érudit ne vaut pas Vernus qui est éminent spécialiste!
D'autant plus que Mathieu prêche pour sa paroisse vu qu'il est l'auteur de la fameuse méthode hiéroglyphique "Mathieu et Grandet"!

égypto-cordialement!


Richard LEJEUNE 03/05/2011 07:15



     Effectivement, Etienne, à partir du moment où l'on recopie un texte à partir d'un autre, que ce soit sur les papyri égyptiens ou les
manuscrits des moines copistes dans les abbayes médiévales, l'erreur étant humaine, des fautes de retranscription apparaissent fréquemment.



JA 01/05/2011 22:27


Bonsoir,
je préfère le texte du profeseur Vernus,dans la maxime 3 en particulier, cette notion de silence si difficile à maitriser.....
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 02/05/2011 08:14



     Pour donner suite à ce que je viens d'écrire à Etienne, j'ajouterai, Madame, en réponse à votre commentaire, que je pense que l'approche de
ces deux versions des Maximes de Ptahhotep peut différer en fonction de notre propre culture de lecteur.


 


    Aussi, vous avouerai-je que, dans l'ensemble, la langue de Pascal Vernus - sans évidemment dénigrer ou reprocher quoi que ce soit à celle de
Bernard Mathieu - me sied plus, rencontre mieux ma sensibilité littéraire ...


Mais ceci ne constitue évidemment qu'un avis personnel qui ne doit en rien influer sur celui de mes lecteurs.



etienne 01/05/2011 11:13


et bien pour donner mon avis de débutant, je trouve que les deux textes se rejoignent sur le sens, le fond; mais la forme est quand même assez différente!
la philologie n'est pas encore une science exacte, et chacun y va de son interprétration hièroglyphique.

tout d'abord il faut déjà bien décrypter le hièratique, le transformer en hièroglyphe correctement et, avant de traduire: il faut encore transliterrer justement pour enfin s'essayer à une
traduction littérale qu'il faudra encore affiner pour la rendre plus française!

quel travail fastidieux!

linguistiquement!


Richard LEJEUNE 02/05/2011 08:02



     Votre judicieux commentaire me ravit, Etienne.


Le débutant que vous écrivez être a parfaitement compris le cheminement de ce travail pas vraiment fastidieux, je vous rassure, et en outre tellement
passionnant.


 


     Passionnant parce que, des milliers d'années après la rédaction de ces textes, les traduire permet d'une certaine manière de s'immiscer dans
la vie quotidienne de l'Egypte antique et, si pas de la comprendre encore entièrement, à tout le moins d'en percevoir de nombreux pans qui nous rendent sa société encore plus proche de la
nôtre.


 


     Permettez-moi d'ajouter que, d'un point de vue purement philologique, une autre composante, également intéressante, doit être prise en
considération : il s'agit de la culture et de la langue de l'époque à laquelle une traduction est faite.


Je m'explique.


 


     Quand, pour la première fois, j'ai approché cet Enseignement de Ptahhotep c'était avec la version de référence en ces temps-là,
celle que l'égyptologue tchécoslovaque Zbynek Zaba avait publiée en français en 1956.


Détail important car, avec celles rédigées en anglais ou en allemand, il nous faut encore franchir une étape supplémentaire, après le hiératique et le hiéroglyphique
: une langue étrangère que notre cerveau est obligé de transformer aux fins d'aboutir à notre langue maternelle. (Mais je me cantonnerai ici aux seules traductions françaises pour ne pas alourdir
mon propos.)   


 


     Cette première version de Zaba - que l'on peut de nos jours facilement trouver sur le Net - était philologiquement le produit de son époque,
tant au niveau du vocabulaire employé par le savant tchèque que de ses tournures de phrases pour faire comprendre au mieux certaines notions égyptiennes impossibles à proposer d'un seul mot en
français.


 


     Quand je compare le texte de Z. Zaba à celui de Pascal Vernus réalisé un demi siècle plus tard, je me rends compte que si évidemment le fond
est resté le même, la forme en revanche est devenue tout autre : le Professeur Vernus manie une langue impeccable, empreinte d'un passé littéraire prestigieux que, forcément, le savant tchèque
connaissait moins.


 


     Et si j'aborde celle du Professeur Mathieu, rédigée 10 ans après la précédente, je constate que la tournure des phrases et le vocabulaire
utilisés, tout aussi impeccables évidemment, sont néanmoins en prise plus directe avec notre mode d'expression actuel.


 


     Ce sur quoi je voulais attirer l'attention en  répondant ce matin à votre très intéressant commentaire, Etienne, c'est que chaque
traduction constitue obligatoirement à mes yeux le reflet de son temps. De là à vous donner à lire les Maximes de Ptahhotep en sabir sms, voilà une dernière marche que je me refuse à
gravir ...    



Alain 30/04/2011 13:45


Bof ! Pas simple… Les deux traductions se valent. Celle de Bernard Mathieu paraît plus concise et plus moderne.
Dans la maxime 4 le « il est déplacé de démolir l’inférieur » est très contemporain dans l’expression. J’aurais simplement dit : « Ne fait pas le jeu de celui qui est face à toi ; sa médiocrité
d’esprit le rend incommode. »


Richard LEJEUNE 01/05/2011 08:33



     Pas simple, écris-tu Alain. Je te rassure : il ne s'agit pas d'un concours.


Mon intention est de simplement connaître l'avis de mes lecteurs quant à ces deux versions, selon la sensibilité littéraire de chacun ...


 


     Merci à  toi d'avoir "essuyé les plâtres". 



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