Partager l'article ! LITTÉRATURE ÉGYPTIENNE (42) - LE ROMAN DE SINOUHÉ : 1. EN SES TITRES ET FONCTIONS ...: L'Été ...
L'Été plus vaste que l'Empire suspend aux tables de l'espace plusieurs étages de climats.
La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres.
- Couleur de souffre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s'allumant aux pailles de l'autre hiver - et de l'éponge verte d'un seul arbre le ciel tire son suc violet.
SAINT-JOHN PERSE
Anabase, VII
dans Oeuvres complètes,
Paris, Gallimard, La Pléiade,
p. 105 de mon édition de 1972
Comme je l'indiquai la semaine dernière, amis lecteurs, nous mettrons à profit ces vacances
estivales pour parcourir le Roman de Sinouhé, oeuvre rédigée en écriture hiératique datant de la XIIème
dynastie, au Moyen Empire, dont j'avais jadis, lors de mes études à l'Université de Liège, traduit une version hiéroglyphique, ainsi que certaines de ses variantes, sous l'autorité attentive
du Professeur Michel Malaise.
Le texte - dont je vous propose ci-dessus la première page d'une transcription en hiéroglyphes se lisant de droite à gauche - commence par l'énonciation des titres qui furent ceux de Sinouhé à la fin de sa vie. Ensuite, retour en arrière et début de l'autobiographie proprement dite dans laquelle il évoque les fonctions qu'il effectua dans les dernières années du règne conjoint d'Amenhemhat Ier et de son fils Sésostris Ier, au service duquel il oeuvrait plus particulièrement.
Le noble, le prince, le porteur du sceau royal en qualité d'ami du Harponneur (1), l'administrateur en chef des domaines des souverains dans les terres asiatiques - qu'il vive, soit prospère et en bonne santé -, le connu véritable du roi de Haute-Egypte, son aimé, le compagnon royal, Sinouhé, dit :
J'étais un compagnon adjoint à son maître, un serviteur du harem royal de la noble dame, la grande favorite, l'épouse royale de Sésostris dans Kenemsout (2), la fille royale d'Amenemhat dans Kaneferou (3), Neferou, la dame élevée à l'état d'imakh. (4)
En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation (5), le septième jour (6), le dieu s'éleva vers son horizon, le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê (7) qui s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire (8), de sorte que la chair du dieu (9) s'incorpora à celle de son père. (10)
La Résidence royale était dans le silence, les coeurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux (11) et le peuple était dans la douleur.
Notes
(1) Le Harponneur : Horus, incarné dans la personne du roi.
(2) Kenemsout : nom de la pyramide et de la ville de pyramide de Sésostris Ier, près de Licht, en Moyenne-Egypte.
(3) Kaneferou : nom de la pyramide et de la ville de pyramide d'Amenemhat Ier, près de Licht également.
(4) L'état d'imakh : revoir cet article.
(5) La saison de l'inondation : trois saisons en fait rythmaient l'année égyptienne, le Nil étant l'élément cardinal qui
motiva cette tripartition.
1. Saison Akhet, de la mi-juillet à la mi-novembre : c'est le temps de l'inondation.
Le fleuve déborde, offrant à ses rives, de part et d'autre, non seulement l'eau vitale tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des
déchets et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours.
2. Saison Peret, de la mi-novembre à la mi-mars : le fleuve rentré dans son lit, les paysans labourent le sol puis
effectuent les semailles.
3. Saison Chemou, à partir de la mi-mars : c'est le temps des récoltes, puis de la sécheresse à nouveau, avant le retour cyclique
de la crue.
(6) Le septième jour : un 3 novembre, si je m'en réfère à notre calendrier actuel.
(7) Sehetepibrê : nom de trône d'Amenemhat Ier.
Permettez-moi, ici et maintenant, de vous remettre en mémoire les cinq noms dont disposait alors tout monarque et que les égyptologues appellent "Titulature royale".
Le premier d'entre eux , le
nom d'Horus, plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire, et ainsi
l'identifiait à Horus lui-même.
Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une
représentation du mur d'enceinte protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure le nom du pharaon.
Avec le deuxième, le nom de Nb.ty, les "Deux maîtresses", le roi était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge représentant les deux parties du pays. Dès lors, le souverain était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.
Le
troisième, le nom d'Horus d'or, composé du signe du faucon,
personnification de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme, liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste.
Le quatrième,
souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône, celui de "Nesout-bity" (= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimile le
roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le roseau, pour la Haute-Egypte et l'abeille pour la Basse-Egypte. Et tout comme l'épiclèse constituant le deuxième nom, "Celui des Deux Maîtresses ", ce titre affirme donc la souveraineté de Pharaon sur
l'Egypte unifiée.
Je rappellerai également au passage qu'un cartouche constitue cette forme ovale figurant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite
barre rectiligne. Le terme chenou qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain
inscrits dans ce graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés dans un texte, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que
le disque solaire entoure", donc de l'univers.
Enfin, dans le second cartouche, le dernier nom, en réalité
reçu à sa naissance, celui de "Sa-Rê", (= "Fils de
Rê " : le
hiéroglyphe du canard, pour "Fils de" et celui du soleil pour "Rê") met à nouveau le roi, à partir
de Chéphren à tout le moins, en relation intime avec le soleil, grande puissance cosmique.
Des cinq noms, c’est celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du grand public.
* Pharaon
règne sur la Haute et la Basse-Egypte réunies ;
* Il s'intègre dans
les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui d'Horus.
(8) Disque solaire : Rê.
(9) Le dieu : le roi.
(10) Circonlocutions traditionnelles exprimant la perte d'un souverain ; ici, en l'occurrence : Amenemhat Ier.
(11) La tête sur les genoux : attitude de prostration suite à la douleur qu'induit ce décès.
A suivre ...

Les dessins au porte-mines
de Jean-Claude VINCENT
"Amers " p.177 - Nrf Poésie/Gallimard
A défaut de te faire redécouvrir Sinouhé, je t'invite cet été (??) à te replonger dans l'univers poétique de Saint-John Perse ...
Les notes vers lesquelles vous nous renvoyez sont très explicatives, sans elles, pas de compréhension possible.
J'ai hâte d'entrer dans le vif du sujet...
Cela paraît simple, maintenant, mais je vous assure qu'à l'époque, malgré mon âge, je dus beaucoup m'atteler pour parvenir à semblable travail de traduction.
Mais quel plaisir d'ainsi pénétrer dans une littérature vieille de quelque 5000 ans !
J'espère que vous ne serez pas déçue par la suite des aventures du héros ...
Je pense que le choix du terme de "roman" que tu as fait est étayé par quelques considérations profondes dont tu as l'art...
Peux-tu nous éclairer sur ce choix dont j'imagine qu'il ne doit rien au hasard ?
Et, que c'est long d'attendre le mardi !!!
Amicalement !
François
Tu as parfaitement compris, François, que le choix de cette dénomination n'est effectivement pas le fruit d'un tirage au sort !
Comme toi, je connais les différents genres littéraires sous l'égide desquels les nombreux traducteurs ou historiens de la littérature égyptienne ont placé cette oeuvre, un des grands classiques du Moyen Empire.
Le célèbre grammairien Sir Alan H. GARDINER la définit en tant qu'autobiographie.
Ce qui me semble un peu discutable - quelle prétention de ma part ! - dans la mesure où il n'existe pour aucune époque de l'histoire égyptienne nulle auto-biographie - que ce soit dans les tombes et encore moins sur des stèles -, de semblable longueur et d'une telle richesse stylistique : habituellement, celles censées être prononcées par les défunts étaient rédigées avec des phrases convenues, toutes faites, récurrentes dans leur ensemble de tombes en tombes.
J'élimine donc auto-biographie ; et biographie aussi par la même occasion, puisque l'oeuvre se décline à la première personne du singulier.
Un conte ? Là aussi, il est question de longueur différente par rapport à un roman. En outre, le plus souvent, ce que l'on appelle conte égyptien ressortit au domaine de la fiction : or, avec Sinouhé, nous sommes en présence d'un récit qui veut sans discussion aucune s'enraciner dans l'histoire politique réelle du Moyen Empire : on y voit en effet apparaître les figures d'Amenemhat Ier et de son fils Sésostris Ier.
J'élimine donc conte et conserve roman. Que j'aurais pu d'ailleurs, pour la raison évoquée à l'instant, assortir de l'épithète "historique".
A mes yeux, - choix peut-être discutable par d'aucuns -, il s'agit bien d'un roman historique à intentions à la fois politiques et didactiques, comme tu le constateras au fil des prochains mardis ...
J'espère, en ces quelques mots, avoir précisé ma pensée et, partant, répondu à ta question.
Bien amicalement,
Richard
Excellentes vacances à vous, Carole.
Merci pour cette appréciation, Tifet.
Être à même de déchiffrer, partant, d'assouvir quelque peu la curiosité des Étudiants, ce que mon parcours scolaire antérieur ne me permettait pas, - être prof d'Histoire ne signifiant pas nécessairement être versé dans les langues anciennes -, constitua aussi pour moi, à l'approche de la quarantaine, un besoin réel.
Dès lors, je décidai de reprendre un cursus universitaire en parallèle avec ma profession aux fins de pouvoir répondre à leur attente.
Ce fut passionnant ...
Merci à vous, Tifet : vous êtes toujours aussi aimable, dans le sens propre et premier du terme.
C'est exactement cela, chère Fan : le Nil fut une véritable colonne vertébrale qui maintint debout une civilisation qui en dépendait entièrement pour se nourrir, mais aussi pour se déplacer.
Revenez à votre meilleure convenance ...
A bientôt
JA
Avec les saisons et le protocole royal évoqués dans les notes de ce premier "épisode" du Roman de Sinouhé, j'ai en effet souhaité rappeler deux notions essentielles permettant une meilleure compréhension de la civilisation égyptienne ...
Me voici cheminant, en des heures nocturnes, à travers
cette traduction remarquable, fruit de votre érudition et d'un travail de longue haleine mêlé de ferveur et de passion...
Ainsi, vous nous ouvrez les portes d'un monde qui ensorcèle, traducteur et conteur dont l'acuité intellectuelle ne cesse de captiver le lecteur.
Je plonge avec délices dans les arcanes de votre traduction et je retrouve Saint-John Perse qui m'a tant bouleversée...
Un profond merci!
Je vous souhaite un beau dimanche et vous adresse mes amitiés.
Cendrine
Merci à vous, Cendrine, de prendre encore le temps à un moment si avancé de la nuit, de venir et me lire et m'adresser de si jolies paroles.
Excellentes vacances à vous.
Toujours si j'ai bien lu, Sinouhé se sert du titre de "roi de Haute-Egypte" (dans le premier paragraphe en italique) pour désigner le fils de Amenhemhat Ier, c'est-à-dire Sésostris Ier. Ce qui attira mon attention sur ce point c'est le fait que Sinouhé n'emploie pas le titre complet, soit "le roi de Haute et Basse Egypte". J'ai donc pensé, probablement à tort, que le titre ne comportant que la Haute-Egypte revenait de droit au prince, avant même que son père ne fût décédé.
Mon commentaire me semble plutôt confus. Merci pour votre patience.
Bonsoir Améthyste,
Le titre de roi de Haute et Basse-Égypte que vous reprenez ici était, effectivement, attribué à chaque souverain dès qu'il montait sur le trône, c'est-à-dire dès le décès du précédent monarque.
C'est, mutatis mutandis, la même notion que l'on retrouve dans les formulations occidentales quand on disait : "Le roi est mort, vive le roi", ce qui signifie que, le roi de France en titre décédé, que vive celui qui lui succède.
Pour ce qui concerne l'emploi, à propos de Sésostris Ier, du seul titre de "roi de Haute-Égypte", c'est simplement parce que, plus avant, - mais il est vrai que j'aurais dû insister sur ce point dans mes notes infra-paginales -, Sinouhé se présente en tant que "porteur du sceau royal", ce qui, en l'occurrence, équivaut ici à "Chancelier du roi de Basse-Égypte".
Donc, si nous considérons l'ensemble, les deux titres sont cités, mais je vous l'accorde, pas côte à côte ; d'où votre très judicieuse remarque, absolument pas confuse.
Merci à vous pour cette lecture très attentive.
A tout bientôt pour la suite.
Richard