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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 23:00

 

      L'Été plus vaste que l'Empire suspend aux tables de l'espace plusieurs étages de climats.

La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres.

- Couleur de souffre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s'allumant aux pailles de l'autre hiver - et de l'éponge verte d'un seul arbre le ciel tire son suc violet.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Anabase, VII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 105 de mon édition de 1972

 

 

 

     Comme je l'indiquai la semaine dernière, amis lecteurs, nous mettrons à profit ces vacances estivales pour parcourir le Roman de Sinouhé, oeuvre rédigée en écriture hiératique datant de la XIIème dynastie, au Moyen Empire, dont j'avais jadis, lors de mes études à l'Université de Liège, traduit une version hiéroglyphique, ainsi que certaines de ses variantes, sous l'autorité attentive du Professeur Michel Malaise.

 

 

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

 

      Le texte - dont je vous propose ci-dessus la première page d'une transcription en hiéroglyphes se lisant de droite à gauche - commence par l'énonciation des titres qui furent ceux de Sinouhé à la fin de sa vie. Ensuite, retour en arrière et début de l'autobiographie proprement dite dans laquelle il évoque les fonctions qu'il effectua dans les dernières années du règne conjoint d'Amenhemhat Ier et de son fils Sésostris Ier, au service duquel il oeuvrait plus particulièrement.

 


 

     Le noble, le prince, le porteur du sceau royal en qualité d'ami du Harponneur  (1), l'administrateur en chef des domaines des souverains dans les terres asiatiques - qu'il vive, soit prospère et en bonne santé -, le connu véritable du roi de Haute-Egypte, son aimé, le compagnon royal, Sinouhé, dit :

   

     J'étais un compagnon adjoint à son maître, un serviteur du harem royal de la noble dame, la grande favorite, l'épouse royale de Sésostris dans Kenemsout (2), la fille royale d'Amenemhat dans Kaneferou (3), Neferou, la dame élevée à l'état d'imakh. (4)

 

     En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation (5), le septième jour (6), le dieu s'éleva vers son horizon, le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê (7) qui s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire (8), de sorte que la chair du dieu (9) s'incorpora à celle de son père. (10) 

 

     La Résidence royale était dans le silence, les coeurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux (11) et le peuple était dans la douleur.


 

Notes 

 

(1)   Le Harponneur : Horus, incarné dans la personne du roi.

 

(2)  Kenemsout : nom de la pyramide et de la ville de pyramide de Sésostris Ier, près de Licht, en Moyenne-Egypte.

 

(3)    Kaneferou : nom de la pyramide et de la ville de pyramide d'Amenemhat Ier, près de Licht également.

 

(4)   L'état d'imakh : revoir cet article.


(5)   La saison de l'inondation : trois saisons en fait rythmaient l'année égyptienne, le Nil étant l'élément cardinal qui motiva cette tripartition.

            

      1. Saison Akhet, de la mi-juillet à la mi-novembre : c'est le temps de l'inondation. Le fleuve déborde, offrant à ses rives, de part et d'autre, non seulement l'eau vitale tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des déchets et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours.


             
     2. Saison Peret, de la mi-novembre à la mi-mars : le fleuve rentré dans son lit, les paysans labourent le sol puis effectuent les semailles.


                         
    3. Saison Chemou, à partir de la mi-mars : c'est le temps des récoltes, puis de la sécheresse à nouveau, avant le retour cyclique de la crue.


         

(6)   Le septième jour : un 3 novembre, si je m'en réfère à notre calendrier actuel.

 

(7)   Sehetepibrê : nom de trône d'Amenemhat Ier.

 

     Permettez-moi, ici et maintenant, de vous remettre en mémoire les cinq noms dont disposait alors tout monarque et que les égyptologues appellent "Titulature royale".


 

     Le premier d'entre eux , le nom d'Horus, plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire, et ainsi l'identifiait à Horus lui-même.
                                

      Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une représentation du mur d'enceinte protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure le nom du pharaon.




     Avec le deuxième, le nom de Nb.ty, les "Deux maîtresses", le roi était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge représentant les deux parties du pays. Dès lors, le souverain était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.




    

     Le troisième, le nom d'Horus d'or, composé du signe du faucon, personnification de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme, liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste. 
  

 

 

 

 


      Le quatrième, souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône, celui de "Nesout-bity"  (= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimile le roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le roseau, pour la Haute-Egypte et l'abeille pour la Basse-Egypte. Et tout comme l'épiclèse constituant le deuxième nom, "Celui des Deux Maîtresses ", ce titre affirme donc la souveraineté de Pharaon sur l'Egypte unifiée.

     Je rappellerai également au passage qu'un cartouche constitue cette forme ovale figurant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite barre rectiligne. Le terme chenou qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain inscrits dans ce graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés dans un texte, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que le disque solaire entoure", donc de l'univers.

 

 

     Enfin, dans le second cartouche,  le dernier nom, en réalité reçu à sa naissance, celui de "Sa-Rê", (= "Fils de Rê " : le hiéroglyphe du canard, pour "Fils de" et celui du soleil pour "Rê") met à nouveau le roi, à partir de Chéphren à tout le moins, en relation intime avec le soleil, grande puissance cosmique.

 

     Des cinq noms, c’est celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du grand public. 


  

     L'idéologie de la titulature royale peut donc se réduire à deux concepts :

 

* Pharaon règne sur la Haute et la Basse-Egypte réunies ;
* Il s'intègre dans les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui d'Horus.


 

(8)   Disque solaire : Rê.

 

(9)   Le dieu : le roi.

 

(10)   Circonlocutions traditionnelles exprimant la perte d'un souverain ; ici, en l'occurrence : Amenemhat Ier.

 

(11)    La tête sur les genoux : attitude de prostration suite à la douleur qu'induit ce décès.

 

 

 

 

     A suivre ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

mskl 08/12/2016 03:27

cher et érudit internaute,
merci pour ce magnifique travail.
Connaîtriez-vous, s'il vous plaît, l'étymologie, ou la signidication du terme égyptie Retenu, Retenju, ainsi que Djahi, pour désigner Canaan?
Je vous remercie de votre travail de valeur.

Améthyste 06/09/2012 18:17

Grâce à ce premier article j'ai clairement compris que "le Harponneur", "le roi de Haute et Basse Egypte", "le dieu" et Sehetepibrê" s'appliquaient à la personne de Amenhemhat Ier, qui mourut en
l'an 30 du règne.
Toujours si j'ai bien lu, Sinouhé se sert du titre de "roi de Haute-Egypte" (dans le premier paragraphe en italique) pour désigner le fils de Amenhemhat Ier, c'est-à-dire Sésostris Ier. Ce qui
attira mon attention sur ce point c'est le fait que Sinouhé n'emploie pas le titre complet, soit "le roi de Haute et Basse Egypte". J'ai donc pensé, probablement à tort, que le titre ne comportant
que la Haute-Egypte revenait de droit au prince, avant même que son père ne fût décédé.
Mon commentaire me semble plutôt confus. Merci pour votre patience.

Richard LEJEUNE 06/09/2012 18:53



Bonsoir Améthyste,


 


    Le titre de roi de Haute et Basse-Égypte que vous reprenez ici était, effectivement, attribué à chaque souverain dès qu'il montait sur le trône,
c'est-à-dire dès le décès du précédent monarque.


     C'est, mutatis mutandis, la même notion que l'on retrouve dans les formulations occidentales quand on disait : "Le roi est
mort, vive le roi", ce qui signifie que, le roi de France en titre décédé, que vive celui qui lui succède.


 


     Pour ce qui concerne l'emploi, à propos de Sésostris Ier, du seul titre de "roi de Haute-Égypte", c'est simplement parce que, plus
avant, - mais il est vrai que j'aurais dû insister sur ce point dans mes notes infra-paginales -, Sinouhé se présente en tant que "porteur du sceau royal", ce qui, en l'occurrence,
équivaut ici à "Chancelier du roi de Basse-Égypte".


Donc, si nous considérons l'ensemble, les deux titres sont cités, mais je vous l'accorde, pas côte à côte ; d'où votre très judicieuse remarque, absolument pas
confuse. 


 


     Merci à vous pour cette lecture très attentive.


 


     A tout bientôt pour la suite.


 


     Richard



Cendrine 22/07/2012 02:23

Bonsoir Richard,

Me voici cheminant, en des heures nocturnes, à travers
cette traduction remarquable, fruit de votre érudition et d'un travail de longue haleine mêlé de ferveur et de passion...

Ainsi, vous nous ouvrez les portes d'un monde qui ensorcèle, traducteur et conteur dont l'acuité intellectuelle ne cesse de captiver le lecteur.

Je plonge avec délices dans les arcanes de votre traduction et je retrouve Saint-John Perse qui m'a tant bouleversée...

Un profond merci!

Je vous souhaite un beau dimanche et vous adresse mes amitiés.

Cendrine

Richard LEJEUNE 23/07/2012 08:15



     Merci à vous, Cendrine, de prendre encore le temps à un moment si avancé de la nuit, de venir et me lire et m'adresser de si jolies
paroles.


 


     Excellentes vacances à vous.


 


 



JA 16/07/2012 13:04

merci, on retrouve tous les grands symboles de l'Egyptologie ancienne, connus de nos jours: en vous lisant on en sait plus sur eux
A bientôt
JA

Richard LEJEUNE 16/07/2012 15:56



     Avec les saisons et le protocole royal évoqués dans les notes de ce premier "épisode" du Roman de
Sinouhé, j'ai en effet souhaité rappeler deux notions essentielles permettant une meilleure compréhension de la civilisation égyptienne ...



FAN 13/07/2012 18:36

Il faudra que je revienne lire ce post pour mieux comprendre ce décorticage de hiéroglyphes!!Mais j'ai retenu qu'en Egypte, il y a 3 saisons et non 4 puisque c'est le Nil qui dirige la vie des
égyptiens!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 14/07/2012 08:25



     C'est exactement cela, chère Fan : le Nil fut une véritable colonne vertébrale qui maintint debout une civilisation qui en dépendait
entièrement pour se nourrir, mais aussi pour se déplacer.


 


     Revenez à votre meilleure convenance ...



TIFET 13/07/2012 11:12

Je n'en doute pas !!! .......et de ce fait entre autre, vous nous devenez "indispensable"........aussi je regretterais tellement si vous abandonniez votre blog comme vous le laissiez penser il y a
quelque temps, faute d'avoir de commentaires pertinents ou interrogatoires comme vous l'espérez tant !

Richard LEJEUNE 13/07/2012 11:43



     Merci à vous, Tifet : vous êtes toujours aussi aimable, dans le sens propre et premier du terme.



TIFET 12/07/2012 09:48

quand je suis en Egypte, c'est vraiment ce qui me manque : pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes ! c'est très frustrant.......j'ai essayé il y a des années mais je ne me sens plus le courage
maintenant, vos connaissances sont d'autant plus précieuses........

Richard LEJEUNE 13/07/2012 10:19



     Merci pour cette appréciation, Tifet.


 


     Être à même de déchiffrer, partant, d'assouvir quelque peu la curiosité des Étudiants, ce que mon parcours scolaire antérieur ne me
permettait pas, - être prof d'Histoire ne signifiant pas nécessairement être versé dans les langues anciennes -, constitua aussi pour moi, à l'approche de la quarantaine, un besoin réel.


 


     Dès lors, je décidai de reprendre un cursus universitaire en parallèle avec ma profession aux fins de pouvoir répondre à leur
attente.


 


     Ce fut passionnant ...



Carole 11/07/2012 15:27

Juste un petit mot, extérieur à l'article, pour vous indiquer que je pars en vacances quelques jours. A bientôt.

Richard LEJEUNE 13/07/2012 09:50



     Excellentes vacances à vous, Carole.



François 11/07/2012 12:59

Suivant les multiples sources, ce "récit" est tantôt appelé "roman", comme tu le fais,Richard, "conte", "biographie", "histoire"...
Je pense que le choix du terme de "roman" que tu as fait est étayé par quelques considérations profondes dont tu as l'art...
Peux-tu nous éclairer sur ce choix dont j'imagine qu'il ne doit rien au hasard ?
Et, que c'est long d'attendre le mardi !!!
Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 13/07/2012 09:49



     Tu as parfaitement compris, François, que le choix de cette dénomination n'est effectivement pas le fruit d'un tirage au sort !


 


     Comme toi, je connais les différents genres littéraires sous l'égide desquels les nombreux traducteurs ou historiens de la littérature
égyptienne ont placé cette oeuvre, un des grands classiques du Moyen Empire.


 


     Le célèbre grammairien Sir Alan H. GARDINER la définit en tant qu'autobiographie.


Ce qui me semble un peu discutable - quelle prétention de ma part ! - dans la mesure où il n'existe pour aucune époque de l'histoire égyptienne nulle auto-biographie
- que ce soit dans les tombes et encore moins sur des stèles -, de semblable longueur et d'une telle richesse stylistique : habituellement, celles censées être prononcées par les défunts étaient
rédigées avec des phrases convenues, toutes faites, récurrentes dans leur ensemble de tombes en tombes.


J'élimine donc auto-biographie ; et biographie aussi par la même occasion, puisque l'oeuvre se décline à la première personne du singulier.


 


     Un conte ? Là aussi, il est question de longueur différente par rapport à un roman. En outre, le plus souvent, ce que l'on
appelle conte égyptien ressortit au domaine de la fiction : or, avec Sinouhé, nous sommes en présence d'un récit qui veut sans discussion aucune s'enraciner dans l'histoire politique réelle du
Moyen Empire : on y voit en effet apparaître les figures d'Amenemhat Ier et de son fils Sésostris Ier.


J'élimine donc conte et conserve roman. Que j'aurais pu d'ailleurs, pour la  raison évoquée à l'instant, assortir de l'épithète
"historique".


 


     A mes yeux, - choix peut-être discutable par d'aucuns -, il s'agit bien d'un roman historique à intentions à la fois politiques et
didactiques, comme tu le constateras au fil des prochains mardis ...


 


     J'espère, en ces quelques mots, avoir précisé ma pensée et, partant, répondu à ta question.


 


Bien amicalement,


Richard



Christiana 11/07/2012 11:43

Je suis admirative devant la traduction de cette page.
Les notes vers lesquelles vous nous renvoyez sont très explicatives, sans elles, pas de compréhension possible.
J'ai hâte d'entrer dans le vif du sujet...

Richard LEJEUNE 13/07/2012 09:12



     Cela paraît simple, maintenant, mais je vous assure qu'à l'époque, malgré mon âge, je dus beaucoup m'atteler pour parvenir à semblable
travail de traduction.


Mais quel plaisir d'ainsi pénétrer dans une littérature vieille de quelque 5000 ans ! 


 


     J'espère que vous ne serez pas déçue par la suite des aventures du héros ...



Selkis-C@t 10/07/2012 10:43

"Avec ceux-là qui,s'en allant, laissent aux sables leurs sandales, avec ceux-là qui, se taisant, s'ouvrent les voies du songe sans retour,"...
"Amers " p.177 - Nrf Poésie/Gallimard

Richard LEJEUNE 13/07/2012 09:09



     A défaut de te faire redécouvrir Sinouhé, je t'invite cet été (??) à te replonger dans l'univers poétique de Saint-John Perse
... 



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