Partager l'article ! LITTÉRATURE ÉGYPTIENNE (45) - LE ROMAN DE SINOUHÉ : 4. PREMIERS PAS EN TERRES D'ASIE ...: Les ...
Les grands itinéraires encore s'illuminent au revers de l'esprit, comme traces de l'ongle au vif des plats d'argent.
SAINT-JOHN PERSE
Vents, III, 1
dans Oeuvres complètes,
Paris, Gallimard, La Pléiade,
p. 218 de mon édition de 1972
Nous avons quitté Sinouhé mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, alors que revenant de Libye, il longe le Ouadi Natroun, passe à proximité de Guizeh - puisqu'il mentionne le sanctuaire du Sycomore -, descend vers le sud, arrive à Dachour, se rend à un débarcadère, lieu dit "Rive des boeufs", où il prend un bac pour traverser le Nil, aboutissant au Gebel el-Ahmar, près du Caire actuel.
Il remonte alors vers le nord-est, atteint l'ensemble d'ouvrages appelés "Murs du Prince", situés à l'extrémité de la portion de la route égyptienne menant vers l'Asie, le Ouadi Tumilat.
Alors proche des lacs Amers, il franchit sans difficulté la frontière septentrionale, après avoir traversé l'isthme de Suez.
(Coucher de soleil sur le lac Amer - En souvenir de feue Josiane Bellot,
conceptrice du blog Ballade égyptienne qui nous a quittés en février
dernier.)
Je fis halte sur l'île des lacs Amers et c'est alors que la soif m'assaillit, de sorte que j'étouffais : ma gorge (était comme de la) poussière.
Je dis : "Ceci est le goût de la mort". Je relevai mon coeur et
rassemblai mes membres après que j'eus entendu le mugissement d'un troupeau. J'aperçus des Bédouins. Un cheikh local me reconnut : il s'était par le passé rendu en Égypte. Alors il me donna de
l'eau. Du lait fut cuit pour moi. Je marchai avec lui vers sa tribu. Bon est ce qu'ils firent (1).
Un pays étranger me donna à un autre pays étranger.
Je quittai Byblos et me rendis à Qedem. J'y vécus un an et demi. Amounenchi m'emmena : c'était un prince du Rétchénou supérieur (2). Il me dit : "Tu seras bien avec moi, tu entendras la langue d'Égypte". Il me dit cela parce qu'il connaissait ma réputation. Il avait entendu ma sagesse parce que des gens d'Égypte qui étaient là avec lui, pour moi, avaient témoigné.
Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici
?"
Qu'escompte répondre Sinouhé à son hôte ?
Comment expliquera-t-il son exil et son désir de trouver refuge à l'étranger ?
Quelles raisons avancera-t-il pour justifier cette fuite peu commune ?
Voilà ce que je vous propose de découvrir ensemble mardi prochain, amis lecteurs, si toutefois, en ce deuxième mois de nos rendez-vous estivaux que la pluie a peu épargnés, vous entendez poursuivre en ma compagnie la lecture du Roman de Sinouhé.
Notes
(1) Bon est ce qu'ils firent : Sinouhé nous précise par là qu'il fut bien traité.
(2) Le Rétchénou supérieur : Qedem, Byblos ... Sans d'autres précisions sur son itinéraire, l'exilé indique qu'il parcourt le couloir syro-palestinien, territoire divisé en districts correspondant à des implantations de différentes tribus bédouines.
A suivre ...
(Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Les dessins au porte-mines
de Jean-Claude VINCENT
je clique encore quelquefois sur son blog et elle me manque...........
Je suis entièrement persuadé, Tifet, que si j'avais eu jadis l'opportunité de lui demander l'autorisation de publier ici cette photo, elle n'eût pas manqué, sa gentillesse aidant, de me la donner ...
Mon devoir de respect et de mémoire, aujourd'hui, est de simplement signaler l'origine de ce cliché à elle emprunté ...
J'ignore totalement si Antoine de Saint-Exupéry avait lu le Roman de Sinouhé mais je ne puis m'empêcher de rapprocher l'extrait que je vous ai proposé ce mardi à un superbe passage de Terre des hommes dans lequel, souvenez-vous si vous l'avez lu, il échoue dans le désert de Libye et, avec son collègue, est "sauvé" par un Bedouin ...
(http://www.algerie-dz.com/forums/showthread.php?t=5333)
Cette hospitalité, franchissant ainsi les siècles, ne me semble effectivement pas être un vain mot ...
Si le lien mis entre parenthèses et que vous amenez par copier/coller dans Google, si celui prévu en cliquant sur le terme "passage" ici ou dans ma réponse de tout à l'heure ne fonctionnent pas, j'en suis désolé, Christiana.
Je ne puis alors que vous inviter - si cela vous intéresse, évidemment - à relire ce très beau livre de Saint-Ex, pas uniquement pour l''extrait en question mais pour toute la philosophie humaniste qui s'en dégage ...
D'autant plus qu'il doit bien avoir été publié en collection de poche facile à manipuler ...
Oui, je trouve aussi ...
Et si proche sur ce point-là du texte de Sinouhé ...
J'estime d'ailleurs - mais ce ne doit être considéré que comme un avis tout personnel - que Saint-Ex. n'a pas (ou plus) suffisamment les faveurs du public ; que l'on a trop tendance à le cantonner à son Petit Prince, un chef-d'oeuvre de la philosophie que l'on réduit malheureusement à un aimable conte pour enfants ; bref, que son oeuvre tout entière mérite que l'on y (re)vienne et que l'on s'y attarde ...
Merci pour votre appréciation, Fan.
Je ne compte pas interrompre ma lecture de ce roman à travers lequel vous guidez les lecteurs gourmands et fascinés!
Je suis ravie de vous avoir "rencontré" par le biais du net, vaste fourre-tout dans lequel de belles rencontres, justement, voient le jour.
Je suis émue de contempler cette photo remarquable et de penser à cette dame que je n'ai pas eu le plaisir de connaître de son vivant.
Je vous souhaite une excellente soirée. Amitiés
Cendrine
Soyez assurée, Cendrine, que ce plaisir de lecture est grandement partagé !
De plus, "le goût de la mort", qui s'applique à la soif étouffant Sinouhé, pourrait s'étendre à la grande détresse qui doit étreindre son coeur après sa trahison, puisqu'il faut bien écrire le mot - ce mot de trahison que je tentais d'éviter précédemment en cherchant des excuses à la fuite du héros, à cette faiblesse tellement humaine qui consiste à vouloir sauver sa propre vie -.
"Pourquoi es-tu venu ici ?" Je me refuse la possibilité de lire immédiatement votre publication suivante tant je suis désireuse de faire mille et une suppositions auparavant !
Je vous remercie, Richard, pour vos réponses qui me permettent de retourner lire un passage que j'aurais pu mal interpréter, de réfléchir plus longuement sur un point soulevé.
J'apprécie beaucoup, Améthyste, votre approche personnelle de ce roman ; votre façon de le "déguster" en ayant commencé de le feuilleter bien après tout le monde ; la volonté d'y aller et venir à votre convenance pour, probablement, mieux encore le savourer et, surtout, la force qui est vôtre de vous refuser la précipitation : peu vous chaut que la suite soit déjà ici publiée, vous "composez" votre lecture, vous décidez de son rythme pour votre seul plaisir.
C'est positivement remarquable !
"Je relevai mon coeur" est la traduction littérale du verbe employé par le narrateur.
L'égyptologue belge Claude Obsomer préfère "J'ai ranimé ma volonté" : traduction extrêmement intéressante dans la mesure où elle sous-entend le fait que le coeur était considéré par les Égyptiens comme, notamment, le centre de la volition.
(Sans vouloir "casser" votre rythme de lecture, permettez-moi d'ajouter que pour en apprendre plus encore sur le coeur, vous n'aurez qu'à lire la longue réponse que j'ai adressée après mon retour de vacances au commentaire que m'avait laissé J.-P. Silvestre le 7 août : il s'agit du tout premier se rapportant à l'épisode suivant que vous devez aborder sous peu.)
Il est certain que si l'expression "le goût de la mort" se réfère à la soif qui étreint Sinouhé, l'on pourrait aussi la concevoir comme vous le faites à propos de la détresse qui s'empare de lui après avoir fui sans avertir qui que ce soit, mais également à propos de la peur de mourir dans ce désert, éloigné de tout et de tous car, vous avez peut-être lu, ici ou là sur ce blog, que pour tout Égyptien, mourir en terre étrangère, partant, ne pas avoir une sépulture sur le sol natal, ne laisser aucune trace de manière que son nom ne soit jamais plus prononcé, ne pas bénéficier des différents rites funéraires ... bref, être la proie de tous ces manques qui devaient assurer l'éternité post-mortem, constituaient l'horreur suprême.