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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 23:00

 

      Etranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes

(et l'on entend parfois de nuit le cri de tes poulies),

Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ?

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Amers, Strophe, VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 321 de mon édition de 1972

  

 

 

 

    

     Suite à des propos de conspiration contre Amenemhat Ier-Sehetepibrê alors qu'il accompagnait en Libye Sésostris Ier, héritier du trône d'Égypte, craignant d'être impliqué, voire compromis dans une révolution de palais qu'il croit fomentée de l'intérieur du harem où il était au service de la jeune reine, Sinouhé, pris d'une certaine panique, nous l'avons constaté, décide de s'enfuir.

 

     Quittant son pays, il s'exile pour trouver refuge en Asie où, nous l'avons laissé, mardi dernier, aux côtés d'Amounenchi, prince du Rétchénou supérieur, qui le questionnait sur les raisons de sa désertion et de sa présence sur ses terres.

 

 

 

     Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?

Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?"


  Fragment de linteau d'Amenemhat Ier - Metropolitan Museum

 

 

     Je lui expliquai que le roi de Haute et Basse-Égypte, Sehetepibrê, s'en était allé vers l'horizon (1)  et que l'on ne savait pas ce qu'il adviendrait après cela.


      Puis ajoutai, en guise de mensonge (2) : "C'est d'une expédition du pays des Téméhou (3) que je revenais lorsqu'on me fit rapport. Mon coeur faiblit ; je défaillis. Mon coeur n'était plus dans mon corps, il m'emporta sur les chemins de la fuite. (4)

 

     Je n'avais pas fait l'objet d'une conversation ; on n'avait pas craché sur moi ; je n'avais pas entendu de reproches, ni mon nom dans la bouche du héraut.

Je ne sais ce qui m'a amené dans ce pays : c'était comme la volonté du dieu, comme quand l'homme du Delta se voit à Éléphantine ou l'homme des marais en Nubie ..."  (5)

 

     Alors, il me dit : "Comment donc sera ce pays-là en son absence, sans lui, sans ce dieu puissant (6) dont la crainte était à travers les pays étrangers comme (celle de) Sekhmet lors d'une année de peste ?" (7)

 

 

 

 

Notes

 

(1)   S'en aller vers l'horizon : mourir.

 

(2)    ... en guise de mensonge : nous savons en effet qu'on ne lui a nullement fait rapport comme il va l'affirmer mais qu'il a surpris une conversation qu'il n'aurait nullement dû entendre.

 

(3)   Le pays des Téméhou : la Libye actuelle.

 

(4)    Mon coeur (...) m'emporta sur les chemins de la fuite : Sinouhé avoue donc ici sa peur et tente de justifier sa décision de fuir en en rejetant la responsabilité sur son coeur déboussolé.

Or, pour les Égyptiens de l'Antiquité, le coeur, c'est l'esprit, le cerveau, ce qui dirige l'homme ; l'organe qui, de ce fait, ne peut être retiré du corps lors du processus de momification - comme le sont certains viscères déposés dans les vases canopes, ou comme l'est le cerveau lui-même -, mais doit impérativement rester en place. 

      En d'autres termes, Sinouhé veut faire croire à son interlocuteur que sa fuite résulte d'un trouble de sa pensée ...

 

 (5)   ... comme quand l'homme du Delta se voit à Éléphantine : arguant du fait qu'on ne peut strictement rien lui reprocher, il poursuit sa tentative de disculpation en prétextant la volonté d'un dieu que, d'ailleurs, il se garde bien de nommer. Et corrobore ses propos en avançant une double comparaison, - ressortissant au domaine de l'onirisme -, d'un homme du Nord qui, tout à coup, se trouverait vivre au Sud ...

 

     Parfaite excuse "freudienne" bien avant la lettre ! 

  

(6)   ... sans ce dieu puissant : par dieu, il faut ici comprendre le souverain assassiné, soit Amenemhat Ier.

 

(7)   ... Sekhmet lors d'une année de peste : les Égyptiens s'imaginaient que les épidémies constituaient la volonté de cette déesse à l'aspect léonin et, qu'en outre, elles étaient propagées par le vent. De sorte que les prêtres de Sekhmet eurent en charge d'apaiser autant que faire se pouvait la divinité redoutée mais aussi de soigner les maux dont ils la jugeaient responsable.

      Et c'est ainsi qu'au fil du temps, ils furent considérés comme des médecins ...

 

 

 

     A suivre ...

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Améthyste 17/09/2012 15:52

Bonjour, Richard,

"Pourquoi es-tu venu ici ?
Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?"
Je suppose que Sinouhé, après avoir vécu à Qedem, où il resta, nous l'avons vu, un an et demi, et désireux d'entendre à nouveau parler la langue d'Egypte auprès d'Amounenchi, ne pouvait que mentir
et non prendre la fuite une fois de plus.
Sinouhé, en disant : "on n'avait pas craché sur moi, je n'avais pas entendu de reproches..." démontre, à mon avis, combien il tient à sa réputation - devenue bien fragile, mais lui seul le sait -
d'homme probe. Il se sert de ce qui s'appellerait de nos jours un déséquilibre mental passager (imaginaire) mais qui, pour les Egyptiens de l'Antiquité, était donc de la responsabilité du coeur :
le coeur-cerveau, le coeur-esprit, le coeur-conscience, le coeur creuset de tous les sentiments et sensations, le coeur à l'origine de tous les comportements, de tous les dérèglements humains. Je
trouve ce Sinouhé plein de ressources !
J'ai lu attentivement, aussi, tous les commentaires et vos réponses si instructives. En voyant que le coeur fut même considéré comme un alter ego, j'ai souri car je dis parfois, après une émotion :
j'ai demandé à mon coeur s'il avait résisté au choc...
Merci, Richard, pour ce récit qu'en effet je "déguste" et savoure à mon rythme, retournant voir de temps à autre l'itinéraire pour ne pas perdre ma route au fil des jours.

Richard LEJEUNE 18/09/2012 09:02



     Excellente analyse que la vôtre, Améthyste !


 


     Avant de le prendre sous son aile, Amounenchi s'inquiète de connaître les raisons pour lesquelles Sinouhé n'est plus au service du
souverain, les raisons de cette désertion pour le moins peu commune.


 


     Depuis le temps que Sinouhé a quitté son pays, il me paraît évident que ce Prince du Rétchénou, fréquemment en contact avec des Égyptiens
comme il l'était, ne pouvait qu'être au courant. Mais ce qu'il souhaite en interrogeant l'exilé, c'est connaître l'histoire de sa bouche même.


 


     Pour la première fois donc, le narrateur - n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman, d'une fiction -, nous offre un dialogue dans lequel son
personnage principal explique son attitude à un chef d'un pays étranger : quoi de plus naturel, quoi de plus humain qu'il le fasse en se présentant à son avantage ?



christiana 21/08/2012 15:21

Eh bien, disons que ma soif d'apprendre me fait pencher pour la version expliquée mais il est tout de même agréable de la lire une première fois en ne pensant qu'à la musique des mots.
Je n'ai pas encore eu le temps de lire la suite mais je n'y manquerai pas dès que j'aurai l'esprit dégagé des petits problèmes bassement matérialistes qui m'assaillent aujourd'hui.

Richard LEJEUNE 22/08/2012 12:25



     Je considère effectivement votre démarche comme excellente : se laisser d'abord emporter par le récit et "apprendre" par la
suite.


 


     Pour ce qui concerne votre dernière phraseque j'ai compris comme étant une excuse, Christiana, sachez qu'il n'y a et n'y aura jamais dans
mon chef aucune obligation en quoi que ce soit concernant mon blog : vous et mes lecteurs y venez quand cela vous agrée.


Il faut que cela soit un réel plaisir pour tous, moi y compris qui, avec bonheur, mets un point d'honneur à répondre aux éventuels commentaires ou
questionnements.



christiana 21/08/2012 10:46

Ma curiosité me feraient choisir la façon explicative mais ma créativité et mon goût pour la poésie me feraient pencher pour l'autre... Pourquoi choisir quand on a les deux?

Richard LEJEUNE 21/08/2012 12:51



     C'est, pour le peu que je vous "connaisse" Christiana, la réponse que je pensais bien recevoir.


 


     Ceci posé - mais nous entrons là au coeur même de la réflexion philosophique -, j'ai tendance à croire que toute décision à prendre
constitue inévitablement le fruit d'un choix.


Parfois difficile, au demeurant ...





     Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'avais pas employé le verbe choisir, mais délibérément utilisé un plus fort, qui ne
ressortit pas vraiment au même domaine sémantique mais qui, à mon sens, connote l'obligation de garder une option et d'éliminer l'autre.


 



Christiana 10/08/2012 01:16

Il y a deux façons de lire ce roman... En se laissant porter par la poésie des mots et des images qu'ils suscitent, exactement comme on lirait un poème ou à l'aide de vos précieuses explications,
comme un roman d'aventure.

Richard LEJEUNE 21/08/2012 10:13



     Et laquelle de ces deux façons avez-vous plus spécifiquement plébiscitée, Christiana ?



Carole 10/08/2012 00:51

J'aime beaucoup "les chemins de la fuite", et plus encore l'idée de dire quelque chose "en guise de mensonge".

Richard LEJEUNE 21/08/2012 10:12



     M'agréent ces petits passages empreints de poésie que, votre talent aidant, vous épinglez au fil des semaines.


 


     Ils prouvent, si besoin en était encore que, comme pour d'autres lecteurs et lectrices, le talent littéraire de ce romancier anonyme peut
toujours, au-delà de bien des siècles, marquer nos esprits contemporains au coin d'une sensibilité avérée.  



TIFET 09/08/2012 15:10

hé oui Richard, comme votre ami "Etienne" je pense que vous devriez donner des conférences et que vous y trouveriez là matière à votre soif de partager au delà de votre blog.......hélas la Belgique
est loin de chez moi et je ne pourrais certes pas y assister mais mes pensées vous accompagneraient !
Ce pauvre Sinouhé me semble bien troublé pour l'heure, comment va-t-il s'en sortir, en faisant de nouveaux mensonges ??

Richard LEJEUNE 21/08/2012 10:07



          Merci chère Tifet.


     Près de trente-cinq années d'enseignement, soyez-en assurée, constituèrent, dans mon chef, une incommensurable succession de "conférences"
qui firent mon bonheur et, je l'espère, celui de mes Etudiants de l'époque ...


 


     Maintenant, place aux jeunes générations d'autres passionnés ...  



etienne 08/08/2012 16:27

Je reprend moi aussi les commentaires précédents, c'est une re-lecture de ce texte littéraire égyptien passionnante, tes explications sont limpides et toujours éclairées de ce talent de pédagogue
qui est le tien!
Avec un ouvreur des chemins comme toi, j'aurais appris tellement mieux à l'école, car tu sais captiver ton auditoire même virtuellement!
j'adorerais te voir donner un cours de ce genre ou une conférence!

Merci pour tout Richard!
Fidèlement!

Etienne.

Richard LEJEUNE 21/08/2012 10:02



     Merci Etienne, et de ta fidélité et de ta gentillesse ...



François 08/08/2012 12:25

Merci, Richard, d'éclairer ce texte de tes judicieux commentaires qui sont un réel plus à la lecture et à la compréhension de ce récit...
Et finalement, notre Sinoué ne se montre pas là sous son meilleur jour...
Vivement mardi que nous en apprenions plus encore !

Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 21/08/2012 10:01



     Je t'avoue, François, que j'ai longtemps hésité quant au bien-fondé d'alourdir ou non ce très beau roman de commentaires annexes.


Puis j'ai estimé que, pédagogiquement, ils avaient ici leur place à cause du grand décalage existant entre notre langue et celle, fort riche, de Sinouhé.


 


     Et je me suis en outre convaincu que ces notes infra-paginales pouvaient toujours être délaissées par ceux qui ne désiraient conserver que
la seule poésie du texte antique.



Cendrine 07/08/2012 18:59

Bonsoir Richard,
Vous décrivez fort bien le trouble habitant Sinouhé et cette peur ardente qu'il tente de déguiser. J'attends désormais chaque épisode de ses aventures comme un feuilleton à suspens. Je vous en
remercie et vous souhaite une très agréable soirée.
Amitiés
Cendrine

Richard LEJEUNE 21/08/2012 09:52



     Merci à vous, Cendrine, pour cette fidélité aux aventures de Sinouhé ...



J-P.Silvestre 07/08/2012 17:27

Le coeur siège de sentiments ! C'est donc une très ancienne et curieuse croyance. Il serait intéressant d'en connaître l'origine et les raisons de sa persistance...

Richard LEJEUNE 21/08/2012 09:44



     Dans l'introduction de son ouvrage fondamental et fondateur paru en 1978, Les scarabées de coeur dans l'Egypte ancienne, le
Professeur Michel Malaise précise en quelques pages l'importance qu'eut le coeur pour les Égyptiens ; importance que traduit la littérature médicale avec entre autres, le célèbre Papyrus Ebers
qu'il m'a déjà été donné, ici et là sur ce blog, d'évoquer.


 


     Parfaitement conscients du rôle cardinal qu'il jouait dans leur corps, ils attribuèrent à ce qu'il est habituellement convenu en égyptologie
d'appeler "coeur" deux dénominations - haty et ib - que la science contemporaine distingue anatomiquement en définissant l'une (haty) de muscle cardiaque et l'autre
(ib) de toute cette portion interne de notre corps que l'on appelle le ventre et le thorax.


 


     Je puis aussi ajouter, pour clarifier ce problème lexicographique, que le haty est le coeur en tant qu'organe cardiaque et le
ib, l'intérieur-ib, un ensemble que, plus métaphoriquement, l'on désigne quand on fait allusion au coeur d'une ville, au coeur d'un arbre, etc.


    


     En français, donc, le seul terme de "coeur" peut avoir plusieurs connotations distinctes alors qu'en égyptien, ce furent des dénominations
différentes qui firent comprendre de quoi il s'agissait "anatomiquement"


 


     Quoiqu'il en soit de cette distinction sur laquelle vous me permettrez de ne pas m'étendre outre mesure, je répondrai à votre questionnement,
cher Jean-Pierre, en écrivant que les Egyptiens considérèrent le coeur en tant que principe de la vie affective : ainsi le virent-il comme le siège de diverses sensations telles que la joie -
l'Égyptien ne dit-il pas d'un homme joyeux que son "coeur est long" ? -; telles que l'inquiétude, la peur ou encore le désespoir - ne dit-il pas, ce
même Égyptien, d'une personne prompte à vite se décourager que son "coeur est court" ? 


 


     Le coeur fut aussi considéré comme le point de départ des manifestations amoureuses, de celles du désir (qui était défini par "ce qui est auprès du coeur". Vous conviendrez avec moi que notre psychologie contemporaine n'éprouve aucune difficulté à comprendre ces métaphores
antiques.


 


     Ils firent également du coeur le centre même de l'intelligence : à Memphis, aux premiers temps de l'élaboration de la théologie cosmogonique, le
démiurge - Ptah, en l'occurrence -, conçut la création en son coeur avant de la rendre effective par la seule force de sa parole.


Cela ne vous rappelle-t-il rien au niveau des théories chrétiennes ?


 


     Aux yeux des Égyptiens, le coeur joua aussi le rôle de ce que nous nommons notre conscience, en accueillant la Maât - je l'ai si souvent ici
évoquée -, ce principe de Vérité, de Justice que le dieu a déposé en lui et, surtout en le mettant en pratique au quotidien.


Quand l'Égyptien écrit : "Suivre son coeur", nous traduisons en français par : suivre sa conscience.


 


     Il fut même considéré comme un être à part entière, un alter ego avec lequel d'aucuns dialoguèrent ...


 


     Il est incontestable donc que dans la civilisation des rives du Nil, le coeur - qu'il soit haty ou ib - assuma pleinement
l'essence même de chaque homme.    



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