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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 23:00

 

      Grand âge, nous venons de toutes rives de la terre.

Notre race est antique, notre face est sans nom.

Et le temps en sait long sur tous les hommes que nous fûmes. (...)

 

Grand âge, nous voici.

Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens. (...)

 

Grand âge, nous voici - et nos pas d'hommes vers l'issue.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Chronique, III, V et VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

pp. 393-403 de mon édition de 1972

 

 

 

 

     Dans le précédent épisode, rappelez-vous amis lecteurs, nous avons assisté au combat singulier de Sinouhé avec un belliqueux du Rétchénou qui n'avait d'autre ambition que lui voler ses possessions et ses prérogatives auprès d'Amounenchi.

      Il constitue, ceci ajouté par parenthèse, l'unique figure de ce roman dotée de réelle antipathie à l'égard du héros.

 

     Vous aurez aussi remarqué que, les membres de la tribu de ce provocateur et quelques affidés mis à part, les habitants du Rétchénou dans leur grande majorité, ainsi que bien évidemment le prince Amounenchi en personne, soutiennent le vaillant Égyptien. Ce qui prouve si besoin en était encore non seulement tout le crédit dont il bénéficiait sur ces terres syro-palestiniennes mais aussi - et Christiana, en fidèle et attentive lectrice l'avait épinglé voici quelques semaines -, l'incontestable sentiment d'hospitalité des Bédouins de ces régions.

 

     Nonobstant, l'âge aidant, Sinouhé éprouve un immense sentiment de nostalgie vis-à-vis de son pays natal ... 

 

 

Nil.jpg    

 

 

     Mon souvenir est au Palais. Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite (1), puisses-tu être clément et me rendre à la Cour.


      Assurément, tu m'accorderas que je revoie l'endroit où séjourne mon coeur : que peut-il être de plus important que mon enterrement dans le pays où tu m'as mis au monde ?

Ceci est un appel au secours afin que survienne un heureux événement et que le dieu puisse me témoigner sa bienveillance. Puisse-t-il agir de manière telle qu'il améliore la fin de celui qu'il avait rendu misérable, son coeur ayant pitié de celui qu'il avait déraciné pour vivre sur une terre étrangère.

 

     Si donc, aujourd'hui, il est apaisé, puisse-t-il entendre la prière de celui qui est loin afin qu'il se détourne de l'endroit dans lequel il a erré vers celui d'où il s'est amené (2).

 

     Puisse le roi d'Égypte m'être clément ; puissé-je vivre dans ses bontés ; puissé-je saluer la maîtresse du pays qui est en son palais ; puissé-je entendre les messages de ses enfants.

 

     Puissent mes membres rajeunir  parce que, certes, la vieillesse est survenue et la faiblesse m'a assailli : mes yeux s'alourdissent, mes bras s'affaiblissent, mes jambes ne peuvent plus suivre, (mon) coeur étant fatigué (3). Je suis proche du trépas, proche d'être conduit aux villes d'éternité (4).

 

     Puissé-je servir la Dame de l'Univers (5) ; puisse-t-elle me dire que ses enfants sont devenus accomplis.

 

     Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi (6).

 

 

 

 

Notes


 

(1)   Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite : pour s'exonérer de la responsabilité de sa fuite, Sinouhé invoque à nouveau un dieu qu'il se garde bien de nommer.

 

(2)   ... afin qu'il (= Sinouhé) se détourne de l'endroit dans lequel il a erré (= les terres asiatiques) vers celui d'où il s'est amené (= les terres égyptiennes) : en d'autres termes, Sinouhé espère que le dieu qui fut à l'origine de son exil lui permettra de rentrer au pays.

 

 (3)   ... (mon) coeur étant fatigué : j'ose espérer, amis lecteurs, que tout ce paragraphe éveillera en vous quelques souvenirs. C'est en effet en termes analogues que Ptahhotep se présentait dans le prologue de ses Maximes qu'en février 2011 nous avions ensemble découvert.

    

(4)   ... les villes d'éternité  : au même titre que maison d'éternité constituait l'appellation que donnaient les Égyptiens à leurs tombeaux, villes d'éternité avaient pour eux le sens de nécropoles.

 

(5)   ... la Dame de l'Univers : Néférou, l'épouse de Sésostris Ier, au service de laquelle Sinouhé se trouvait au moment de fuir l'Égypte.

 

(6)   Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi : Sinouhé associe ici la reine à la déesse Nout dont nous savons que sur la face interne du couvercle des cercueils, elle est souvent représentée les bras étendus en signe de protection du défunt.

 

 

 

 

     A suivre ... 

      

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Améthyste 06/10/2012 16:47

"Puissent mes membres rajeunir..." C'est en lisant votre réponse au commentaire (n° 6) de Christiana que je réalise combien ma propre interprétation était erronée. Je supposais que Sinouhé
souhaitait avoir la force de retourner en Egypte et, pour cela, voir ses membres retrouver un peu de leur jeunesse.
Pourtant, l'emplacement de cette phrase me prouvait que je me trompais car elle aurait été, logiquement, écrite avant "Puisse le roi d'Egypte m'être clément..."
Aussi, commentaires et réponses, lus après maintes conjectures, furent les bienvenus !
Aujourd'hui encore, je suis entrée avec un intérêt passionné dans votre traduction, Richard, et aujourd'hui encore, je vous dis très simplement : Merci !

Richard LEJEUNE 07/10/2012 11:02



     Du bien-fondé des notes additionnelles, voilà, Améthyste, ce que je retiens plus particulièrement de votre présent commentaire.


 


     Au départ, j'avais beaucoup hésité, - je l'ai déjà indiqué -, mais la richesse du roman quant à la perception qu'il nous apporte de la
civilisation égyptienne antique, ainsi que du mode de vie des Bédouins coureurs de sable, m'invitèrent à "imposer" un minimum d'explications.


 


     Au fil des semaines, au fil des commentaires, maintenant que, à l'heure où je vous écris, l'aventure est terminée, je me rends compte que la
décision que j'avais prise en valait la peine.


 


     Ceci posé, j'observe que certains lecteurs les ont trouvées quelque peu didactiques.


Là, ce n'est pas l'option notes ou pas notes qu'il faut incriminer, mais leur rédacteur.


 


     Mea culpa, donc : chasser le naturel ...   



christiana 28/09/2012 17:20

Oui c'est à cause de cette phrase "Puissent mes membres rajeunir" que j'ai pensé qu'il avait la nostalgie de sa jeunesse. Merci de cette précision.

Richard LEJEUNE 28/09/2012 17:46



     Je m'en doutais ...


 


     Merci à vous, surtout, de m'avoir permis de "rectifier le tir" ...



christiana 28/09/2012 14:37

Même si la mort ne constituait pas une fin en soi, la vieillesse venant invite à la nostalgie et à l'envie regarder en arrière, nostalgie du pays ou nostalgie de la jeunesse enfuie?

(J'ai dû reprendre la lecture depuis le début car j'avais quelque peu perdu le fil de l'histoire)

Richard LEJEUNE 28/09/2012 15:38



     Nostalgie de la jeunesse enfuie ? Non, Christiana, pas du tout ! 


 


     Mais je comprends parfaitement la raison pour laquelle, à juste titre, vous me posez cette question :  vous épinglez-là en fait une
omission de ma part. J'eusse dû ajouter une note infra-paginale pour clarifier cette expression : Puissent mes membres rajeunir.


 


     En réalité, Sinhouhé exprime par là le souhait de bénéficier d'une tombe en sa terre natale, traduisant ainsi la peur qui est sienne de ne
pouvoir rentrer au pays.


Elle réside en fait là, sa nostalgie : revoir l'Égypte ! Être autorisé à y revenir aux fins d'y être inhumé, d'être l'objet d'un culte qui perpétuera son nom et
ainsi d'être assuré de connaître une re-naissance, une seconde vie, éternelle celle-là, à la différence de celle, rapide, sur cette terre, qui n'est que passagère et préparatrice de
l'autre !


 


     Ses membres ne peuvent donc "redevenir jeunes" QUE  si son corps mort fait
l'objet de funérailles selon les rites égyptiens, dont la momification n'est évidemment pas le moindre d'entre eux, avec notamment les onctions à base d'huiles spécifiques destinées à "rendre
vie" à tous ses membres.


Ce dont une mort en terre asiatique, chez les Bédouins donc, l'aurait assurément privé puisque vivant parmi eux depuis tant d'années, puisque, selon la volonté
d'Amounenchi, étant devenu un des leurs, et même chef de tribu et époux de sa fille aînée, l'exilé y aurait été enterré selon leurs rituels à eux ...


 


     Excusez-moi vraiment de n'avoir pas pensé à être plus précis dans mes explications à propos de ce souhait exprimé par Sinouhé qui, je m'en suis
mieux rendu compte en vous lisant, peut évidemment prêter à confusion si on la prend au pied de nos lettres contemporaines.  



christiana 09/09/2012 18:58

J'ai beaucoup de retard! Impossible de lire ici la suite du roman...Gardez-le moi bien au frais pour mon retour, je rattraperai mon retard et lirai tout ce que j'ai raté. A bientôt.

Richard LEJEUNE 10/09/2012 07:02



     Chère Christiana,


 


     Surtout ne vous tracassez pas pour Sinouhé ! Il va bien. De mieux en mieux, même puisqu'il va pouvoir rentrer au pays !


Vous le retrouverez dès votre retour ... et, au besoin, pourrez converser avec lui.


A votre meilleure convenance ...


 


Mais pour l'heure, profitez pleinement de votre périple italien.


Et continuez à nous faire rêver en apportant quotidiennement sur votre blog tous ces commentaires touristiques, géographiques et historiques, toutes ces photos et toutes ces superbes aquarelles coups de coeur qui me ravissent "d'épisode en
épisode".



Carole 06/09/2012 22:46

Une belle occasion de méditation - et le détour par Saint-John Perse (à moins que ce ne soit un point d'arrivée) me plaît infiniment.
Je suis soulagée de lire "à suivre..." à la fin de l'article, j'avais si peur que ce ne soit le terme de ce beau roman antique.

Richard LEJEUNE 07/09/2012 08:00



     Ah ! Saint-John Perse ...


 


     Ni un détour ni une arrivée, Carole : une complicité littéraire par delà les siècles qui m'est tout à coup apparue évidente un jour de juin
quand, préparant le "découpage" du texte de Sinouhé pour la programmation des articles prévus pendant mes absences estivales, je décidai un après-midi d'en reprendre une lecture de pur
délassement ...


 


     Puis-je vous avouer qu'au départ, il n'était nullement dans mes intentions de faire du poète contemporain le compagnon de route du héros antique
? L'un ou l'autre extrait m'eût suffi, en guise d'incipit à ma traduction.


Puis, me "noyant" avec délice dans cette lecture parallèle, l'idée de les associer ma parut amusante, dans un premier temps, évidente, intéressante, voire même
incontournable par la suite ...


 


     Cet "A suivre", vous le lirez encore quelques mardis de ce mois de septembre, n'ayez crainte. Mais je ne dévoile aucun secret à la
lectrice rompue à la belle littérature que vous êtes si je vous écris que cette nostalgie qui atteint Sinouhé son grand âge venu en terre étrangère n'a d'autre raison d'être que l'espoir de
rentrer au pays pour y clore définitivement ses yeux dans une certaine sérénité ...



Cendrine 06/09/2012 11:26

Bonjour Richard,

J'apprécie tant de voyager à travers votre traduction, au rythme de ce récit envoûtant que je vous imagine conter, à la lueur des flammes, devant un groupe de lecteurs et amis passionnés...

C'est une très belle expérience que vous nous proposez car le texte vit, palpite et s'enrichit de vos connaissances et des élans de votre générosité.

"Tu m'accorderas que je revoie l'endroit où séjourne mon coeur"... Ces mots de pure émotion résonneront dans bien des coeurs, justement! Nous avions quitté notre héros gorgé de fièvre virile et
combattant tel un taureau fougueux. Nous le retrouvons en quête de lui-même après avoir conquis tant de prérogatives... Les richesses impalpables sont celles qui ont le plus de prix!

J'aime cette idée que la mort n'est pas une fin mais un voyage initiatique que l'on prépare par ses actions en ce bas monde.

Et je suis émerveillée par cette mère céleste qui étend son doux ombrage et ses bras caressants sur ses enfants, au creux de leur sarcophage.

Je vous remercie profondément, Richard, pour ces moments de bonheur intellectuel et d'émotion littéraire que vous nous offrez.

Je vous souhaite une excellente journée, avec mon amitié!

Cendrine

Richard LEJEUNE 07/09/2012 07:38



     Bonjour Cendrine,


 


     Le plaisir de présenter la traduction que je fis jadis sous l'égide du Professeur Malaise à l'Université de Liège de ce Roman de
Sinouhé n'a aujourd'hui d'égal que celui de lire les commentaires de lecteurs et lectrices tels que vous, Cendrine, qui vous avancez dans l'histoire, épisode après épisode, - chapitre après
chapitre pourrais-je écrire si je ne craignais un certain anachronisme -, avec les yeux neufs de ceux qui partent à la découverte d'un monde inconnu.


 


     Consubstantiellement, ce regard que vous posez me fait prendre conscience qu'après autant d'années pendant lesquelles, peu ou prou, ma route a
croisé celle de Sinouhé, je ne le "connaissais" pas encore vraiment.


 


     Partant du principe que cette histoire m'est familière, je ne l'aborde plus comme vous et donc, je ne m'émerveille plus suffisamment ici de
petits détails, là de tournures stylistiques, plus loin encore d'un terme poétique, le tout me paraissant "normal".


 


     L'acuité de votre lecture, Cendrine, vos coups de coeur, les passages que vous épinglez - comme Carole, d'ailleurs si vous me permettez de
vous associer dans cette approche -, me sont renouvellement constant de ma perception de l'oeuvre : grâce à vous, je "redécouvre"  Sinouhé.


 


     Et déjà pour cette seule "re-naissance", je vous remercie grandement.


 


     Belle journée à vous.


     Amicalement,


     Richard


 



Alain 05/09/2012 08:33

« Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi »
Cette image est si belle. Je me prends à envier ces égyptiens qui avaient le privilège, une fois les yeux fermés, d’avoir une déesse au-dessus d’eux dont les bras étendus les protégeaient.
A cette perspective, la mort devait leur sembler bien douce.
A bientôt Richard. Je pars demain jusqu’à la fin du mois.

Richard LEJEUNE 05/09/2012 08:54



     Effectivement, Alain, la mort ne constituait pas à leurs yeux une fin en soi !


 


     Merci à toi d'avoir eu l'amitié, avant de préparer tes valises, d'une dernière fois passer sur mon blog.


 


     Excellentes vacances à vous deux.



Améthyste 04/09/2012 16:06

Bonjour, Monsieur Lejeune,
Je découvre à l'instant votre savante traduction (sous l'attention du Professeur Michel Malaise) grâce à quelques pages, fort alléchantes, ma foi, du Roman de Sinouhé, et je pénétre ainsi dans ce
monde à moi inconnu : le Moyen Empire égyptien.
Je me suis précipitée, logique oblige, vers le début de votre publication, plus précisément vers vos considérations introductives, et je tenterai, au fil de vos articles, de rejoindre le cercle de
vos lecteurs et leurs commentaires, si vous le permettez.
Améthyste.

Richard LEJEUNE 05/09/2012 07:24



     Bonjour à vous,


 


     Si je le permets ?


Mais bien évidemment, Mademoiselle ! Tout blogueur n'espère-t-il pas être lu par le plus grand nombre ? Avoir à répondre à bien des commentaires ?


 


     A bientôt vous lire, donc. A votre meilleure convenance.



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