Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 23:00

 

     Comme annoncé ce mardi, avant de peut-être dévorer notamment ses ouvrages à la "Contre-histoire de la philosophie" consacrés, je vous propose aujourd'hui, aux fins de combler un incommensurable vide dû à mon "absence" du Net en ce congé de Printemps belge, un premier extrait de la (bien trop) courte relation d'un voyage qu'à l'instar de Pierre Loti, Gérard de Nerval et tant d'autres aux siècles passés, le philopsophe français Michel ONFRAY fit en Égypte.

 

     Puisse cette approche vous permettre un jour de désirer découvrir ce petit opus mais aussi l'ensemble de son oeuvre philosophique ... 

 


 

 

     A cinq heures le matin, dans les rues de Louxor, les rats se le disputent aux mouches. La chaleur n'est pas encore là, ni les klaxons, ni le cliquetis du harnachement des chevaux, ni leur petit trot sur le bitume fondu. Rien d'autre, dans cette nuit juste achevée, ourlée de rose dans les derniers moments de l'aurore, qu'une immense promesse de brûlure sous un soleil qui se révélera impérieux. Sur la corniche où je consume du temps, en attendant l'heure de trouver un hôtel, je regarde de Nil sans trop y croire. Mythique et fabuleux, ancestral et magique, il coule, là, sous mes yeux, au premier plan d'un paysage dans le fond duquel rougeoie doucement la montagne thébaine.

 

     Au loin, quelques palmiers aux fûts cannelés et aux ombrelles épanouies devraient suffire à me convaincre que j'ai retrouvé l'Afrique dont mon désir est vif depuis la première fois. Les felouques bougent à peine sur l'eau, leur ventre plat et large comme le bassin de femmes superbes amortit les quelques vaguelettes qui s'écrasent sur le bois. Dans cette musique, le clapotis se partage les sons avec le bruit du vent dans les gréements. L'eau du Nil brille et scintille sous les reflets de la lumière annoncée, mais elle demeure noire et profonde, ombrée par la mémoire et les souvenirs les plus anciens, Nil de Vivant Denon et de Bonaparte, de Rimbaud et de Flaubert, Nil des convois mystérieux aux dieux humains à têtes animales, Nil des eaux nubiennes et des profondeurs de la matrice africaine.

 

     Le regard perdu dans ce liquide sans fond, je songe aux heures magiques au cours desquelles des barques et des prêtres, des puissants et des mages ont célébré, vénéré, adoré et prié le limon, puis les épousailles du soleil et de la terre, de l'eau et de l'air. Les quatre éléments s'agencent en de grandioses bacchanales dans lesquelles, pêle-mêle, se mélangent crocodiles et hippopotames, nénuphars et papyrus, pharaons et fellahs, poissons verts et ibis immaculés. En attendant, aux heures calmes et douces du petit matin, le Nil charrie de quoi nourrir éternellement la pensée d'Héraclite, le philosophe emblématique des fleuves et de leur magie métaphysique.  (...)  

 

     La matinée entamée, la brume apparaît. Les roses, les saumons, les rouges pâles et les pastels du petit matin laissent place à des teintes plombées induites par la chaleur et l'air qui danse à plus de cinquante degrés dans l'atmosphère. Quarante-trois à l'ombre. L'opalescence, la transparence se chargent d'un grisé qui nimbe chaque contour : les arbres, la montagne, et tout ce qui se trouve de l'autre côté du Nil, y compris des montgolfières immobiles dans l'azur. Les palmiers s'alourdissent dans la lumière. Le sable des contreforts du désert, au loin, à l'oeil, devient métallique, brûlant. La ville semble bruire, comme cuite en un four où tout ce qui la constitue aurait été jeté.

 

     Au bord de l'eau, un Égyptien fait frire des beignets de courgettes.  (...) Ainsi en descendant du bac qui permet de traverser le Nil d'est en ouest, on peut acheter des beignets, si d'aventure on n'a pas préféré le foul, un genre de fève dont on mange l'intérieur après en avoir craché la peau à même le sol, voire les pâtisseries coulantes de sucre, collantes de sirop ou parfumées de césame. Sur la navette crasseuse et déglinguée qui assure la liaison entre les deux rives, des enfants attablés devant d'immenses plats de gâteaux à trancher, ou de grandes bassines dans lesquelles on peut prélever une poignée de ces féculents jaunes, gagnent leur vie en vendant ces victuailles à picorer.

 

     Dans Louxor éveillée, les rideaux des magasins avaient été levés. De minables statues d'albâtre, des pacotilles ridicules, de la bimbeloterie touristique, force sphinx, pyramides, chats assis sur leurs postérieurs, temples en modèles réduits, visages de pharaons, masques de Toutânkhamon et autres horreurs de bijouterie clinquante trônaient dans des vitrines poussiéreuses. Ailleurs, des vêtements dont la matière, la coupe et les couleurs rappellent les années 70 en France. Et puis des vendeurs d'eau, de sodas divers, des coiffeurs qui travaillent jusqu'à minuit passé, alors que leurs pendules marquent des heures extravagantes, des épiciers chez qui l'on achète des cigarettes égyptiennes et occidentales, des conserves, des babioles, des cartes postales et tout ce qui singe la société de consommation. Je pris le chemin de mon hôtel jubilant de l'épaisse chaleur et de l'étouffante température - enfin sûr d'être en Égypte.

 

     Les hiéroglyphes achevèrent de me convaincre.

 

 

VIeme-pylone---Face-est-du-mole-nord--d-.jpg

 

 

      J'ai aimé, partout, ces cartouches qui contiennent les noms royaux, mais aussi ces bandes à géométrie variable, aux lectures aléatoires orientées suivant le regard des animaux omniprésents dans la pierre.  Droite et gauche, haut et bas, puis agencements. Des couronnes, des oiseaux, des serpents, des mains, des lions, et puis des noeuds, des bateaux, des poussins, des croix, des oies, des outils, des lotus, des hiboux, mais aussi des vautours, des vipères cornues, des feuilles de roseau, des paniers, et enfin des pieds, des torsades, des yeux, des abeilles, des poissons. Tout ce qui fait l'Egypte dans sa faune, sa flore, sa métaphysique, ses repères, sa réputation et sa singularité dans le monde.

 

 

 

Michel Onfray, A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte, Livre de Poche, Collection Biblio Essais n° 4399, Paris, Librairie Générale Française, 2006, pp. 9-11 et 23-6.

 

 

 

A suivre, mardi 19 avril ...

 

 

(Un merci tout particulier à Dimitri Laboury, Professeur à l'Université de Liège, pour  le cliché  illustrant cet article qu'en son temps - et pour un tout autre emploi - il  m'avait amicalement fourni.)

Partager cet article

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
commenter cet article

commentaires

Serge Thomas 25/04/2011 16:31


Merci pour votre réponse Monsieur Lejeune, rédigée avec tout l'art dont vous êtes maitre. Grand lecteur depuis mon enfance je lis effectivement avec un grand esprit de tolérance tout ce qui est
bien écrit pour garder un pied dans mon siècle car pour le reste je suis plus à l'aise dans les langues anciennes. Je vous gratifie pour reconnaitre que la pensée humaine a commençé bien avant les
grecs !
Bien respectueusement votre abonné attentif
Que le ciel vous tienne en joie !
Serge thomas


Richard LEJEUNE 26/04/2011 08:19



     C'est très aimable à vous, Monsieur Thomas, mais je n'ai pas beaucoup de mérite et ne me sens surtout pas maître de quoi que ce soit : je
n'ai créé aucun idiome spécifique et, comme tout un chacun peut le faire, je me sers en définitive d'une langue qui nous est commune à tous.


 


     Pour m'identifier, j'aime assez cette phrase qui termine "Les Mots", de Sartre : "Tout un homme, fait de tous les hommes et qui
les vaut tous et que vaut n'importe qui."


 


     J'eus aimé avoir une réponse à ma question suite à votre précédent message, à savoir : pour quelles raisons me dénier vous le droit
d'évoquer, parfois, mes positions agnostiques ?


 


     Tout autre chose : il m'agréerait de connaître le cheminement qui fut vôtre, voici un an, pour arriver à mon blog.


 


A bientôt vous lire ...


 


Cordialement,


Richard



Montoumès 18/04/2011 10:34


Ma foi, je n'ai jamais lu Onfray, mais mis à part un certain côté cynique et critique, il y a beaucoup de vérité, et j'ai bien souvent ressenti la même chose sur la terre (les terres ?) des
Pharaons ! Agréable à lire et bien placé en cette période de "vacance" :) Mes salutations amicales à Monsieur Laboury si d'aventure vous le croisiez sous peu !


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:52



Merci J.


Concernant Dimitri, je n'y manquerai point.



constance 17/04/2011 20:36


Nous sommes ravis de voir que Michel Onfray n'est pas que polémique pour vous, très peu savent ses désirs et plaisirs hédonistes du voyage. Merci de le partager avec vos amis blogger :)

http://banquetonfray.over-blog.com/


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:51



     Merci de votre passage sur mon blog.


 


     Je n'ai aucun mérite : tous ceux qui ont lu et continuent à suivre les écrits de Michel Onfray savent que la polémique ne constitue pas la
seule voie sur laquelle il s'engage.


 


     Et que ses ouvrages la crée n'est pas fait pour me déplaire, pour autant qu'elle ne tombe pas dans des travers de langage comme ceux de
Madame Roudinesco !



christiana 16/04/2011 17:10


C'est si bien décrit qu'on a l'impression de sentir la chaleur, les parfums et aussi très envie de manger les beignets de courgettes!
J'attends la suite avec plaisir.
Je viens de lire le Manifeste hédoniste, j'aime bien Michel Onfray


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:46



     Je n'ai pas encore lu ce manifeste qui vient de sortir en librairie ; et d'ailleurs je ne sais pas si je vais m'y plonger dans la mesure où,
si j'ai bien compris la presse à son sujet, il met en lumière les positions qu'il a tant de fois déjà énoncées dans ses précédents ouvrages ...



Serge Jean Paul Thomas 16/04/2011 16:42


Je fréquente depuis un an votre blog et suis très sensible tant à la justesse de vos impressions qu'à la pureté de votre langue. Vous puiser aux meilleures sources. C'est toujours un plaisir pour
moi de recevoir la lettre de votre blog dont je garde précieusement chaque feuillet mais je me permets, sans vouloir offenser ni vous ni vos lecteurs, d'émettre une remarque sans aucune malice.
J'ai lu toute la production de monsieur Michel Onfray et ne manque pas de suivre chaque année ses conférences sur France Culture. J'admire l'éloquence de ce penseur autant que la clarté de son
style mais je dois reconnaître que je ne partage nullement ses options philosophiques. Je suis seulement réticent lorsque au cours de vos exposés vous éprouvez le besoin de manifester vos propres
positions agnostiques. Je les respecte bien sûr mais certains lecteurs peuvent les trouver déplacées et hors des thèmes que vous abordez. Soyez assuré que je demeure votre abonné mais que je le
suis encore plus après m'être exprimé. Bien respectueusement.


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:43



     Merci à vous, Monsieur, d'être fidèle lecteur de mon blog et de donner à son sujet une appréciation aussi laudative.


 


     Je suis particulièrement heureux à mon retour sur le Net de répondre ce matin à votre remarque qui, n'en doutez point, ne m'offense
nullement : j'aime tout au contraire que des commentaires m'invitent soit à préciser ma pensée, soit à donner des explications supplémentaires aux sujets traités. Ils ne font malheureusement pas
florès ...


 


     A propos de Michel Onfray : j'ai également lu la majorité de ses opus et enregistré - on dit "téléchargé", maintenant, en langage
informatique -, la retransmission de ses interventions à l'Université populaire qu'il a créée à Caen, les derniers étés
sur France Culture.


Quand vous évoquez ses options philosophiques, je présume que vous voulez épingler ses rapports idéologiques avec l'Eglise car sur le seul terrain de son histoire de
la philosophie, ou plutôt de sa "Contre-histoire", je ne puis qu'être humble et entériner son extraordinaire savoir en la matière, lui qui me fait découvrir des penseurs sur lesquels
l'enseignement universitaire reste le plus souvent muet. En Belgique, à tout le moins ; et à suivre M. Onfray, en France apparemment aussi !  


 


     A mes yeux, le fait que n'étant pas en harmonie avec ses idées, vous continuiez à le lire et à l'écouter honore votre esprit de tolérance.
Et là, dans cette optique particulière, ce que je ne comprends pas, c'est que vous me déniez le droit de faire quelques fois allusion aux miennes. Et notamment à mon agnosticisme qui semble vous
préoccuper.


 


     Tout d'abord, je ne crois pas - mon verbe est peut-être mal choisi  - que j'excipe à outrance de ce mien point de vue : j'estime que si d'aventure je consens à me dévoiler à ce sujet, c'est soit pour corroborer une thèse avancée, soit qu'il m'a semblé
intéressant d'y faire référence. Mais comme je n'ai plus en tête d'exemple d'article dans lequel il serait apparu, je ne puis m'étendre là-dessus. Et d'ailleurs, là n'est pas vraiment
l'essentiel.


 


     En revanche, et sachant que mes propos n'ont aucune ambition ni critique ni apologétique, j'aimerais que vous les considériez simplement
comme ressortissant au domaine de l'herméneutique : mon agnosticisme n'a d'autre raison d'être que mon impéritie à pouvoir péremptoirement décider qu'un dieu existe ou qu'il n'existe pas. Mes
connaissances intellectuelles sont totalement incapables de me permettre de prendre position dans semblable débat existentiel. J'essaie simplement de comprendre, au départ notamment des textes
des philosophes que j'ai lus, au départ des quelques notions vétéro-testamentaires ou autres que j'ai retenues de mes études.


 


     De sorte que, démuni de preuves effectives pour pencher dans l'un ou l'autre camp, mon esprit de tolérance ne peut accréditer ni les
positions d'un croyant ni celles d'un athée.


Je vais même m'avancer plus loin : je ne comprends absolument pas comment les uns et les autres peuvent être aussi intimement convaincus de leurs idées de
l'existence ou non de Dieu.





     Dès lors, juste milieu me semble-t-il : mon agnosticisme, qui indique que je n'ose pas me prononcer dans un sens plutôt que dans un autre ; l'étymologie de ce terme ne pouvant être plus claire pour illustrer ainsi mes conceptions
personnelles.


 


Bien à vous,


Richard


 


 



JA 16/04/2011 15:24


Merci pour cet article, le texte de Michel Onfray (MO) est superbe et la photo de Dimitri aussi( je vais voir si ce photographe a un site)
comme je vous l'avais dit mon frère m'a recommandé et prêté un livre de MO. Livre qui s'intitule " Traité d' athéologie" et qui est une mine d'informations sur toutes les religions et leur
parcours: MO n'est pas tendre avec l'Eglise catholique et les nazis.....on voit en couverture un tableau de Delacroix, Jacob luttant avec l'ange...tout un programme.....
A bientôt
JA


Richard LEJEUNE 25/04/2011 10:50



     Dimitri Laboury, vous l'aurez probablement compris si vous l'avez cherché sur le Net pendant mon absence, n'est pas un photographe mais
professeur  d'égyptologie à l'Université de Liège. Nous y avons fait nos études ensemble, lui à  18 ans pour s'offrir une carrière ; moi à 40, pour apporter un plus à la mienne déjà
bien entamée à l'époque.


Et nous avons alors sympathisé et sommes restés amis depuis un quart de siècle ... D'où parfois certains de ses clichés dans mes articles.


 


     Quant à M. Onfray, j'ai lu la majorité de ses ouvrages, notamment bien sûr ce Traité d'athéologie mais aussi tous ceux qui mettent en
exergue le concept d'hédonisme dont il est un brillant porte-parole ...



FAN 16/04/2011 14:43


Merci Richard pour cet extrait du livre de Michel Onfray où l'on s'imprègne de sa découverte contemporaine de l'Egypte!! Je n'irai sans doute jamais voir les pyramides ni le musée du Caire, (cause
température ambiante qui ne convient guère à mon organisme)Mais, je voyage grâce à votre blog!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 25/04/2011 10:37



     Merci pour cette bien aimable appréciation, Fan.


 


     Demain, nous reprenons le chemin du Louvre : ce sera assurément moins étouffant que sur les rives du Nil !



TIFET 16/04/2011 09:53


Merci Richard pour cet extrait de Michel Onfray, en le lisant je m'y vois, je m'y sens, je suis là bas et quel bonheur !.......à bientôt ! et bonnes vacances à vous ! Amitiés.


Richard LEJEUNE 25/04/2011 10:35



J'imagine votre ressenti ...



etienne 16/04/2011 01:33


oh grand merci pour cette littérature superbe!
l'esprit de l'égypte est très bien décrit, on s'y croirait vraiment!

je ne suis pas fan de philosophie, mais cet homme a un réel talent de narration descriptive, une invitation a voyager par ce livre à découvrir.


Richard LEJEUNE 25/04/2011 10:34



     Entièrement d'accord avec vous, Etienne, pour ce qui concerne la prose de Michel Onfray.



Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages