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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 23:00

 

     Dans ma volonté de pré-programmer en mon absence trois rendez-vous pendant la pause de ce blog que m'autorise le congé de Printemps dans l'Enseignement belge, je vous ai samedi dernier donné à lire, souvenez-vous amis lecteurs, un premier extrait du séjour que fit le philosophe français Michel Onfray en terre égyptienne et dont il a consigné une partie de ses impressions dans un petit ouvrage intitulé A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte.

 

     Nous le retrouvons ce matin en compagnie de quelques célébrités ...

 


 

 

     Je n'ai pas désiré l'Egypte pour ce qu'elle m'a tout de même enseigné de manière oblique : l'existence du corps de Rimbaud. Mais ce fut dans le temple de Louxor que cette sapience étrange me fut donnée, éclairée par un matérialisme expérimenté d'une façon presque mystique. La lumière tombait, le soleil déclinait, et l'ombre masquait déjà un certain nombre de noms écrits dans la pierre, au siècle dernier, par des anonymes dont certains avaient accompagné Bonaparte dans sa campagne de conquête. J'avisai un singulier Champoléon, équivalent sur le terrain linguistique de ce que sont ces figures trouvées en abondance dans l'art égyptien et qui associent le corps d'un homme et la tête d'un animal. Cette étrange trace composée d'un mélange de Champollion et de Napoléon exprime de manière ironique la généalogie de la passion française pour l'égyptologie.

 

    Rimbaud, ce me fut un éclair de lumière lancé en plein visage, une lame qui coupe l'oeil horizontalement, dans le sens où apparaissent les sept lettres qui font ce patronyme, de gauche à droite.

 

 

Signature d'Arthur Rimbaud - Temple de Louxor

 

 

     Jamais avant cet instant de feu il ne m'était venu à l'esprit que Rimbaud ait pu avoir un corps, des mains, des doigts, ni le désir d'inscrire les lettres de son patronyme dans le pilier d'un temple antique. Arthur Rimbaud avec une silhouette, une stature, une chair, transportant avec lui une mélancolie infusée dans une épaisseur matérielle, voilà qui me sautait à l'esprit, comme un animal décidé d'en finir avec mon front, alors que jamais je n'avais songé nettement à cette dimension de son existence.

 

     Habituellement, je retrouve la lecture de Rimbaud dans les moments où ma solitude est la plus grande : les nuits d'insomnie, les heures fades dans des hôtels perdus, loin de tout, aux heures les moins solaires de l'année où s'annonce tout de même une saison qui me fait envisager une résurrection, après l'hiver, ou quand tous les livres me tombent des mains. J'ai lu Alain Borer, bien sûr, plusieurs fois, pour suivre le poète au Harar ou à Aden, au Yémen, en Abyssinie, en Ethiopie, sinon à Java ou à Chypre. J'ai imaginé le voyageur, le nomade, l'errant, l'insatisfait, l'homme brûlé par le désir d'Orient ou d'un ailleurs où le feu soit violent, brutal, intraitable. J'ai songé à lui chaque fois qu'un voyage en avion me faisait survoler la mer Rouge, atterrir en escale à Djibouti ou longer les côtes du Soudan. Mais là, devant ce graffiti de Louxor, ces lettres écrites avec une régularité élégante, et la précision d'un tailleur de pierre, je voyais le corps de Rimbaud en train de graver son nom.


 

Graffito-Rimbaud.jpg

 

 

     Rimbaud, assis sur le sable - car à l'époque, le temple est recouvert jusqu'à ces 2,80 mètres où l'on peut maintenant lire les lignes -, ou debout, mais appliqué, légèrement courbé, attentif à la tâche, scrupuleux, consciencieux, décidé de tracer cet alphabet génial dans le plus pur style sobre. Ascétisme du trait, vertu du tracé, profondeur régulière et calligraphie sacrée. Non loin de Champoléon, Thedenat et autres Découtan, RIMBAUD, en capitales, défie le mythe, dépasse l'histoire fabuleuse et le délire planétaire associé à la figure du personnage, pour triompher en signe tangible, en trace véritable, en preuve possible de l'existence d'un homme qui, à l'époque, a décidé d'en finir avec l'écriture poétique.

 

     Bien évidemment des censeurs et des pisse-froid ne veulent pas croire à la vérité de cette histoire. Etiemble, par exemple, pour la simple raison que laisser traîner son nom dans la pierre semble plus désir d'imbécile que démarche de génie. Pourtant, Nerval et Chateaubriand y sacrifièrent comme d'autres, moins célèbres, anonymes, qui ont inscrit dans les monuments ce moment dans l'histoire de l'humanité : hier le passage des écrivains romantiques dans une Égypte où l'on pratique le pèlerinage, aujourd'hui les graffitis qui confirment historiquement le basculement sans concession du pays dans le délire grégaire de la lèpre touristique généralisée. Rimbaud, donc, en chair et en os, incarné, prolongé dans le trajet qui conduit du graffiti au corps, comme inversement, il y a un siècle, le corps conduisit à l'inscription.

 

     Pour les tenants d'un Rimbaud sans désir d'écriture lapidaire, un dossier a été ouvert qui propose toutes les preuves tendant à montrer l'impossibilité de sa présence à Louxor. Partant, l'impossibilité que le graffiti soit de la main d'Arthur, fils de Marie-Catherine-Vitalie Cuif. Toutefois les pièces qui vont dans le sens inverse sont plus nombreuses. La hauteur du graffiti correspond à une hauteur de sable qui elle-même renseigne sur l'époque : il y a correspondance. La proximité du nom génial avec celui d'autres personnages contemporains ayant pu être identifiés ajoute à la précision : il y a coïncidence.

 

     De même, dans les années où l'on désensable le temple - il y a un demi-siècle -, le nom de Rimbaud signifie peu de chose. Afin que celui-ci ait pu être écrit par un autre à cette époque, il aurait fallu un plaisantin visionnaire, armé d'une échelle, d'un escabeau, d'un échafaudage et d'une infinie patience - elle-même doublée par l'improbable bienveillance d'autorités consentant à pareil exercice ...

Le posthume, le canular, l'apocryphe et le faux paraissent incertains. (...)

  

     Du moins, il aura hanté cette géographie, promené son ombre sous le ciel de Louxor, traîné son âme dans le feu du lieu, abandonné sa rêverie aux eaux du Nil. Avant de repartir, en direction de déserts plus amples, plus sévères, plus rudes - ceux qui lui feront honorer son rendz-vous avec la douleur, la maladie, et la mort annoncée. Dans la lettre d'avant Louxor, Rimbaud avait écrit : " Je ne puis plus rester ici, parce que je suis habitué à la vie libre ."

 

 


 

Michel Onfray, A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte, Livre de Poche, Collection Biblio Essais n° 4399, Paris, Librairie Générale Française, 2006, pp. 27-34.

 


A suivre, samedi 23 avril ...

 


 

 

(Un merci particulier à un ami niçois qui, faute de l'avoir personnellement photographié, m'a fourni le lien vers le  gros plan du graffito de Rimbaud ci-dessus.)

 

(D'après mes sources et sauf erreur de ma part, M. Onfray aurait ici fait une confusion, sans véritablement grande importance, sauf pour les spécialistes de l'histoire des graffiti, s'il en existe : les signatures de Champoleon, Découtan et Thédenat ne figurent nullement à Louxor, proche de la "signature" d'Arthur Rimbaud mais se trouvent à Karnak, pour le premier et au Ramesseum, pour les deux autres.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Cendrine 19/12/2016 15:01

Bonjour Richard,
J'ai lu avec passion ce texte de Michel Onfray, les interventions de vos lecteurs et les vôtres. J'ai constaté que je partageais pleinement votre avis concernant non seulement les graffitis et les oeuvres d'art mais aussi ce que certains gravent sur les arbres. Je ne supporte pas de voir ces membres d'écorce scarifiés et que plein de gens trouvent cela normal ! Une oeuvre d'art mérite le respect. Pourquoi dénaturer un travail en y affichant son nom ? Est-ce de la pure vanité ? Cela reflète-t-il un problème d'ego ? Quant à l'arbre, il s'agit d'un être vivant et je dirais même d'une oeuvre de Dame Nature. Aimerions-nous qu'on nous scarifie au gré des désirs de chacun ?

J'ai le même « souci » avec ces cadenas que des millions et des millions d'amoureux placent sur les ponts, les lampadaires, les ferronneries des bancs etc... Cette volonté de s'agripper à l'oeuvre, d'y apposer sa marque coûte que coûte, je ne la partagerai jamais. C'est un débat qui m'a opposée à des personnes que j'ai vues graver leurs initiales sur des arbres et des monuments lorsque nous faisions des voyages d'histoire de l'art, pendant nos études. Je ne me suis pas privée pour leur dire ce que je pensais mais puisque d'autres l'avaient fait avant eux... Quand nous avons visité Rome, la majorité des étudiants de mon groupe ont gravé leur nom dans le Colisée et pas seulement des étudiants. Plusieurs profs qui nous accompagnaient ne se sont pas gênés.

Le sujet est vaste et les gens ne sont pas d'accord. Quant à moi, je ne changerai pas d'avis. Une oeuvre doit être respectée. Il est absurde, incohérent, inconcevable de l'altérer avec son « petit moi ».

Je vous souhaite une belle journée, la nôtre est enveloppée de brume glacée. On se croirait dans les Hauts de Hurlevent et il vaut mieux rester à l'abri pour ne pas se faire emporter par le Chasseur Sauvage du Solstice d'Hiver!!!
Bien à vous, amitiés
Cendrine

Richard LEJEUNE 19/12/2016 16:10

Pas une seule seconde, Cendrine, je n'ai hésité sur ce qui serait votre avis à propos des graffiti : il eût été impossible à mes yeux qu'une personne amoureuse de la Beauté, amoureuse de l'Art, qu'il émane de l'Homme ou de la Nature, telle que vous restât insensible à ces déprédations de nos semblables !
Merci donc pour ce ressenti commun que vous exprimez aujourd'hui, assorti d'exemples plus qu'édifiants, tel celui de vos professeurs et de vos amis étudiants, - là, je leur enlève la majuscule que d'habitude j'accorde à tous deux -, qui sacrifièrent à cette déplorable tradition au sein du Colisée ...

Comme vous, sur cet "égarement" précis, je n'escompte nullement me départir de mon opinion, quelle que soit la personne qui s'y adonne !

Carole 14/09/2012 11:22

Non, en fait, je ne connais pas vraiment Onfray. Il est la bête noire des enseignants de philosophie de mon lycée, un concurrent, sans doute, pour eux ? J'essaierai d'aller y voir un jour, mais...
c'est tellement dommage que les journées ne fassent pas 28 ou 30 heures !
A propos des "déprédations", je mûris justement un petit article sur ces noms qu'on grave dans la pierre. J'en ai photographié quelques-uns cet été... moins célèbres... je les trouve toujours
émouvants pour ma part. Les monuments ne sont-ils pas vivants quand les hommes se les approprient ? et n'est-il pas dans la logique humaine de vouloir que quelque chose reste de soi, et d'inscrire
ce désir sur des monuments justement bâtis pour perpétuer la mémoire de vies humaines ?(Je vais me faire incendier par les lecteurs, comme quand j'avais dit que j'aimais les fils électriques dans
les campagnes désertifiées parce qu'ils montrent qu'un lien existe encore avec le reste du monde... ).

Richard LEJEUNE 15/09/2012 09:39



     Incendier ? Au sens propre, j'espère que non !


 


     Je pense très profondément que nous sommes encore quelque peu libres de nous exprimer et, en échange, d'être lus ou écoutés avec un esprit
de tolérance, de saine opposition si besoin en est mais toujours énoncée en termes courtois.


     Je pense aussi - non, j'affirme - que si quelqu'un ici devait être, vis-à-vis de quelqu'un d'autre, incorrect dans ses propos, je
m'autoriserais à tout simplement l'exclure du groupe de mes lecteurs.


 


     Ceci posé, et pour revenir à vos arguments : oui, les monuments vivent du regard que nous leur accordons mais cette "appropriation" ne doit
pas, ne peut pas à mon sens aboutir à une transformation, partant, une détérioration pour le dire d'un mot dans le cas présent des "signatures" parce que là, précisément, il y a irrespect de
l'Autre et de son travail, de son oeuvre ...


 


     Dans la foulée, et pour d'autres raisons bien sûr, j'ajouterai que m'apparaissent comme tout aussi inacceptables ces coeurs gravés
d'initiales qui parfois s'exposent fièrement sur les troncs d'arbres de nos forêts !



Carole 13/09/2012 23:39

Dialogue de Carole avec Carole :

" Une très belle histoire, une histoire dont je rêvais...
- Mais ce nom de Rimbaud n'est pas rare du tout... si c'était un obscur monsieur Perrichon (nommé Rimbaud) qui l'avait gravé là ?
- Non, impossible ! il faut que ce soit notre Rimbaud, et qu'il ait eu, dans sa fuite loin de la poésie, ce geste de poète..."

Richard LEJEUNE 14/09/2012 08:52



     Merci à vous pour cette belle intervention.


 


     Ceci posé, même pour Rimbaud, - surtout pour Rimbaud ! - je ne puis admettre semblable geste de déprédation d'un monument historique.


 


     Tout autre chose : aimez-vous ... non pas Brahms, mais Onfray ?


Le lisez-vous ?


Avez-vous pris connaissance de "son" Freud ?


Et, tout dernièrement, de "son" Camus ? ; le second ayant, me semble-t-il, déclenché bien moins de remous que le premier.


Il faut dire aussi que cette fois, Elisabeth Roudinesco a eu la décence de ne pas intervenir !!!


Ah ! Si Sartre avait encore été là ! 



TIFET 23/04/2011 18:15


Fussent-ils Rimbaud, Napoléon ou autre, je trouve absurdes ces "incisions" dans la pierre d'édifices qui ont été créés bien souvent par des artisans anonymes qui eux, n'ont pas laissé trace de leur
génie........


Richard LEJEUNE 25/04/2011 12:00



     Plus qu'absurdes, Tifet : inconcevables !



christiana 22/04/2011 14:04


Moi aussi je mets Rimbaud au sommet de mon Panthéon des poètes. Si je comprends l'émotion ressetie à la vue de son nom gravé, je déplore cependant qu'il aie cédé à la fascination destructrice de
ceux qui écrivent leur nom partout...Bien sûr "Monsieur tout le monde qui tague" n'a pas l'aura de Rimbaud mais quand même je suis déçue que mon poète préféré n'aie pas respecté ces pierres
antiques et si précieuses!


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:59



     Je vous comprends : il n'y a pour moi aucune excuse à ce geste de déprédation ...



FAN 19/04/2011 13:58


Superbe découverte pour un athée!! Bien sûr, le doute subsiste pendant un moment!! Mais, puisque l'on sait que RIMBAUD était passé en Egypte, un sursaut de vie l'aurait poussé vers le vouloir de
l'éternité!! "J'écrirai mon nom afin que nul ne m'oublie" C'est fait!! Tel un demi-dieu, il fut et il est pour toujours parmi nous!! Merci à M.ONFRAY et Merci à VOUS RICHARD!!!BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 25/04/2011 11:53



     Heureux que cette narration de M. Onfray vous plaise, Fan.



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