Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Sans doute la mort est-elle l'épuisement de tout désir ; y compris celui de mourir. Ce n'est qu'à partir de la vie, du savoir de la vie, que l'on peut avoir le désir de mourir.

 

Jorge  SEMPRUN

L'écriture ou la vie


Paris, Gallimard, 1994

p. 62 de ma réédition de 2011

 

 


         

     Si d'aventure il vous arrivait de feuilleter un Livre pour sortir au jour, comme le définissaient les Egyptiens eux-mêmes - un Livre des Morts, communément et erronément appelé de nos jours -, vous rencontreriez certains titres qui, assurément, interpelleraient votre esprit rationnel.

 

     Ainsi, en tête du chapitre 44, liriez vous :

 

      Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts.


et mêmement, du 46 :


     Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

 

     Qu'estimeriez-vous devoir comprendre par semblables propos ?

 

     C'est ce qu'aujourd'hui, amis lecteurs, poursuivant notre conversation de ce mardi, lors de notre premier rendez-vous de 2012 dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, il me siérait de vous expliquer.

 

 

     D'emblée, il faut prendre conscience qu'en réalité pas moins de trois mondes coexistaient au pays de l'antique Terre noire : le monde des vivants, bien sûr, puis les très luxuriants et très espérés "Champs d'Ialou",

 

 

Champs-d-Ialou---TT-1--de-Sennedjem--Photo---OsirisNet-.jpg

 

 

également nommés Champs des Offrandes, sorte de monde élyséen au sens des Grecs ou de paradis, selon les chrétiens : là y jouissaient d'une vie éternelle, ceux des Egyptiens qui, grâce à leur déclaration d'innocence, avaient échappé à la vindicte du monstre dévoreur guettant au pied de la balance divine qui pesait les âmes des défunts, dans la grande salle du Tribunal d'Osiris.

 

     De sorte que dans leur conception eschatologique, ce que l'on pourrait appeler la première mort, la mort physique ici-bas, n'était qu'un passage en vue d'accéder à la belle harmonie dans l'Au-delà, en vue de bénéficier de la magnificence de la "Campagne des Félicités".

 

      Grâce ci-avant à la célèbre représentation de la paroi est du caveau de sa tombe à Deir el-Medineh (TT 1), vous pouvez vous rendre compte de la vision qu'en eut par exemple, pour son épouse et pour lui-même, le maçon privilégié de la communauté des ouvriers de la "Place de Vérité"- entendez la nécropole royale thébaine - , que fut Sennedjem, sous le règne de Séthy Ier, à la XIXème dynastie. 

 

     Cette scène,ou toute autre semblable, accompagnait souvent sous forme de vignette le chapitre 110 du recueil de formules funéraires que je citai à l'instant et dans lequel, nommément, ces lieux célestes étaient évoqués :


     (...) Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour ; entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, (...) y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l'amour, faire tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre (...)


 

     Parallèlement à ces deux mondes, les Egyptiens en concevaient un troisième : celui de la deuxième mort, bien plus crainte, bien plus redoutée dans la mesure où elle n'autorisait pas la seconde vie tant souhaitée. Ce trépas "définitif" était haï, exécré parce qu'il représentait la destruction du ba de ceux qui n'avaient pas respecté l'ordre et la justice, de ceux qui n'avaient pas vécu selon les préceptes de Maât. 

 

     Il faut prendre conscience que l'annihilation du ba, principe immatériel faisant partie de l'identité d'un individu, était consubstantielle à celles de son ombre et de sa puissance magique, - autres composants d'un ensemble qu'un jour je décrirai -, et débouchait sur l'impossibilité de devenir un "akh", un mort transfiguré, glorifié, - glorieux, comme l'indique la traduction de Paul Barguet ci-dessus. C'est-à-dire l'impossibilité d'être admis parmi les dieux, de jouir de la vie éternelle.

 

     C'est ce que précise une autre composition funéraire, le Livre des Cavernes. On peut en effet y lire cette intervention de Rê, parlant de ceux qui n'ont pas été reconnus par le Tribunal divin (IX, 4) :

 

     Je siège dans le Bel Occident pour présider contre eux le tribunal, de manière à détruire leur ba, à exterminer leur ombre, à détruire leur corps, à leur ôter toute gloire.

 

     Risquant dès lors d'être avalés par la "Dévoreuse", monstre hybride qui n'attendait que cette éventualité, les Egyptiens, vous le comprendrez aisément, se devaient de tout tenter pour maîtriser cette deuxième mort, de tout tenter pour la dominer, pour y échapper. 

 

     Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut envisager l'obligation de s'entourer dans la tombe, aux fins de perpétuer le souvenir des biens terrestres, d'un viatique pour l'Au-delà, que ce soit de nourriture ou d'objets pénétrés de pouvoirs apotropaïques. Dans cet esprit encore, l'impérieuse nécessité d'avoir entièrement placé sa vie terrestre sous l'égide de Maât. Dans cet esprit enfin, la stricte observance des différents rites, dont l'indispensable pratique de la momification proprement dite, non pas pour cacher la destruction du corps, évidence physique s'il en est !, mais pour avoir prise sur elle.

 

     De sorte qu'il convient de reconnaître que c'est sur la croyance en un certain nombre de gestes magiques que reposait le concept de seconde vie d'un individu : par la magie, le taricheute rassemblait sous l'aspect de momie les éléments constituant un être - humain autant qu'animal (1) - que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir ; par la magie, ce défunt ayant recouvré sa pleine intégrité physique, pouvait alors être considéré comme un nouvel Osiris et, dès lors, bénéficier d'une bienheureuse résurrection post mortem ; par la magie, à la fois de l'image et du Verbe, il avait l'assurance de subsister dans l'éternité même si, d'aventure, ses descendants omettaient d'assumer leurs devoirs cultuels.


 

     Au terme des deux premiers rendez-vous qu'il me plaisait de vous fixer, amis lecteurs, en tout début de cette nouvelle année avant de véritablement poursuivre notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi, j'espère avoir démontré que les Egyptiens de l'Antiquité jamais ne cherchèrent à occulter la mort : non seulement, ils la conçurent comme une réalité irrécusable mais, en outre, ils en firent la condition apodictique, sine qua non diraient les latinistes, de la Vie, première ou seconde, ici ou là-bas ...

 

     Et d'ajouter, offrant ainsi plus ample audience à une thèse du Professeur D. Laboury, de l'Université de Liège, qu'ils eurent de la mort et de l'existence souhaitée dans l'Au-delà une approche relativement optimiste : si les "maisons d'éternité" que les privilégiés se firent ériger, si l'embaumement dont ils furent l'objet, si les offrandes, essentiellement alimentaires, dont magiquement ils disposaient leur permirent de croire à une totale protection pour leur futur, à une pérennité sans tache, à une seconde vie bienheureuse, n'est-ce pas parce que celle qu'ils connurent sur terre leur avait pleinement satisfait ?

 

     Quel plus bel hommage, quel plus bel hymne à la Vie - dans ses deux acceptions temporelles : celle d'avant la mort physique et celle d'après - les habitants des rives du Nil ne nous offrent-ils pas là, eux qui intégrèrent la mort parmi les événements de l'existence de manière à accréditer leur croyance en une régénération, une renaissance, un éternel retour  ?

 

     Qui, après mes propos de mardi et de ce matin, peut encore considérer un seul instant ces femmes et ces hommes qui tant aimaient la vie au point d'en souhaiter deux, comme des êtres hantés par le spectre de la mort ?   


     Va, afin que tu reviennes ! Dors, afin que tu t'éveilles ! Meurs, afin que tu vives !,

rencontre-t-on déjà dans diverses formules des Textes des Pyramides.

 

     Voilà qui résume parfaitement ce que l'égyptologue italien Sergio Donadoni nommait l'optimisme cosmique des Egyptiens ...  

 

 

 

____________

 

(1) Distinction, vous l'aurez compris amis lecteurs, que j'établis par respect du vocabulaire courant car nul n'ignore que, scientifiquement parlant, les êtres humains que nous sommes font partie du monde animal. De sorte que, si j'avais voulu être puriste, j'eusse dû écrire : "par la magie le taricheute rassemblera sous l'aspect de momie les éléments constituant tout être que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir". 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 et 143-5 ; Cannuyer : 2005, 263-4 ; Donadoni : 1992, 308 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34)

 

 

 

     (Je sais gré à Thierry Benderitter d'avoir accepté, dès le début de nos relations épistolaires, que je puise de son remarquable site OsirisNet l'un ou l'autre document iconographique - dont celui ci-dessus -, aux fins d'illustrer mes interventions ; et cela sans même le déranger pour lui en demander à chaque reprise l'autorisation.

Merci Thierry pour la confiance dont tu m'honores.)

Partager cet article

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
commenter cet article

commentaires

Carole 19/05/2012 21:19

Me voici à mon tour sur votre blog. Comme il est vaste, j'ai choisi cet article qui m'a passionnée. C'est à la fois une belle initiation au Livre des Morts et une belle réflexion sur la mort.
Merci, bonne soirée,
Carole

Richard LEJEUNE 20/05/2012 09:34



      Merci à vous pour ce passage sur mon blog et le commentaire que vous avez la gentillesse d'y déposer ...


 


     Puissiez-vous, ici encore, à l'avenir, trouver d'autres sujets qui vous intéressent.


 


Sachez, vous aussi, que quelle que soit votre question, je me ferai toujours un plaisir d'y répondre si mes modestes connaissances me le permettent.


 


A bientôt.


 


Richard



etienne 16/01/2012 22:20

Merci Richard,

Cette vision du paradis égyptien m'a toujours conforté à aimer encore plus cette si fabuleuse civilisation, le côté religieux et spirituel égyptien avec son architecture, son art majestueux et
l'écriture magique me font tant l'aimer!
Et Richard grâce à toi, je l'aime toujours mieux.

Fidèlement,
Etienne.

Richard LEJEUNE 17/01/2012 08:10



     J'en suis ravi, Etienne.



christiana 16/01/2012 11:18

Bien sûr...Mais eux y croyaient!

Richard LEJEUNE 16/01/2012 21:03



     Certes ! Et cela, probablement, fait leur force à nos yeux ...


Fait leur force ... tout simplement !


 


     Quant à nous ??? Athées comme agnostiques ...: se peut-il encore que nous y croyions ???



christiana 15/01/2012 19:00

Un bel hommage à la vie et surtout beaucoup de regrets de quitter cette vie au point d'en reconstruire une seconde afin de tout recommencer, comme je les comprends!

Richard LEJEUNE 16/01/2012 08:26



     Faut-il encore y croire ...



Alain 15/01/2012 14:56

Tu nous parles toujours dans tes articles de cette croyance des Egyptiens dans une seconde vie et l’obligation qu’ils avaient de respecter les préceptes du Maât pour y parvenir.
Il devait pourtant bien exister, à cette époque aussi, des gens indifférents, athées, ignorant les dieux et toute idée religieuse ! Si oui, avaient-ils la possibilité de vivre leur vie terrestre en
accord avec eux-mêmes au sein de la société de leur temps ?

Richard LEJEUNE 16/01/2012 08:15



     Bien évidemment qu'il exista des gens que les préceptes de la Maât n'influencèrent guère et qui n'avaient cure de savoir si, après leur
mort, ils seraient acceptés dans les champs d'Ialou. Comme d'ailleurs dans notre société occidentale contemporaine existe-t-il bon nombre de personnes pour lesquelles les notions chrétiennes de
paradis et d'enfer, entre autres, n'ont nul écho, n'ont nulle influence sur le mode de vie !


 


     Mais de ceux-là, il en est plus rarement question dans la littérature égyptienne qui, je le rappelle, est aux mains des lettrés, soit selon
des estimations approximatives, 1 % de la population !! Une classe qui, parce qu'elle détient la connaissance, détient également un certain pouvoir : je pense aux prêtres, je pense aux hauts
fonctionnaires des services adminsitratifs.


 


     Mais il ne faut pas non plus oublier que l'idéologie égyptienne, en fonction de la dualité propre à ce pays, opposait à la Maât, le principe
du désordre (Isefet, en égyptien), le principe du chaos. De sorte que conformer sa conduite à ces notions ne sous-entendait pas nécessairement une vision religieuse des choses, mais
plutôt une vision "utilitariste". D'une manière ou d'une autre, tout le monde y trouvait son bonheur : les croyants en étant certains qu'ils bénéficieraient d'une vie post mortem des
plus agréables - c'est ce que j'évoque, plus spécifiquement d'ailleurs pour l'Ancien Empire -, et les non croyants en se contentant d'une vie terreste marquée au sceau de la réussite sociale dans
le domaine choisi.


 


     Cette éthique propre  notamment à l'Ancien Empire, j'insiste, fut mise à mal par une crise morale qui agita la société égyptienne au
Nouvel Empire et, plus spécifiquement, à l'époque de Ramsès III. Des textes en effet font abondamment état de vols, de prévarications, de malversations, de corruptions émanant même des rouages de
l'Administration, voire de l'Institution judiciaire. Etat de faits qui donna naissance à d'autres types de croyances.


 


     Mais ceci est une autre histoire qu'il serait trop long ici de développer ... Il faut toutefois savoir que cette crise des valeurs exista et
fut à l'origine d'une importante mutation idéologique dans le comportement des Egyptiens.


 


     Si ce sujet t'intéresse, je puis te conseiller de lire, en collection de poche maintenant, l'excellent ouvrage de Pascal Vernus Affaires et
scandales sous les Ramsès. La crise des valeurs dans l'Egypte du Nouvel Empire.


 


     Tu y rencontreras là monsieur et madame tout le monde - ou presque - présentés à une époque donnée sous un éclairage que l'on n'a pas
vraiment l'habitude de voir ...  



TIFET 15/01/2012 10:41

Qu'en est-il aujourd'hui de la Maat ??? combien y croient encore et combien la respectent ??............Je crois que dans nos mondes occidentaux, peu de nos dirigeants seraient en droit de vivre
une 2ème vie, voir une 3ème..............

Richard LEJEUNE 16/01/2012 08:26



     Vous abordez là, Tifet, une bien grande interrogation !



FAN 14/01/2012 16:22

Oui, c'est vraiment une manière d'accepter la mort que de croire à une 2ème vie mais si la personne n'avait pas respecté les préceptes du Maât, elle n'avait pas le droit à la 2ème mort et allait
droit à la mort définitive!!C'est que l'on nomme "l'enfer" en occident!! Quel optimisme cosmique en Egypte des pyramides!! Ce n'est hélas plus le cas!!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 16/01/2012 08:24



     Si l'on ne respectait pas les préceptes de la Maât, c'est la deuxième mort qui attendaient ceux qui y croyaient ... La seconde
vie, c'était pour les bienheureux, ceux qui s'étaient conformés à ces principes de comportement !



JA 14/01/2012 10:47

j'aime bien la formule " optimisme cosmique " de l'egyptologue italien et votre article fait du bien par rapport à ce que certains appellent " la grande faucheuse": vie et mort sont indissociables
et il faut l'accepter.
bonne journée,
JA

Richard LEJEUNE 16/01/2012 08:22



     Indissociables en effet ! Le tout est de l'admettre ...


 


     Bonne journée à vous également.



Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages