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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 23:00

 

     Mon cher Sir Gardner,

 

     Mr. Harris, notre ami commun, m'a dit que vous désiriez avoir les mesures des fragments faisant partie des statues (découvertes par lui, ou lui appartenant) qui se trouvent dans un champ dans la direction N.E. à environ 20 minutes (à l'allure d'un âne) de la porte de Rosette, à Alexandrie (...)

 


 

Joseph BONOMI

Lettre à Sir J. Gardner Wilkinson

(18 octobre 1842)

 

dans B. van de Walle,

Un nouveau document concernant le prétendu groupe d'Antoine et Cléopâtre,

  Chronique d'Égypte n° 49, (25ème année)

Bruxelles, Musées royaux d'Art et d'Histoire,

Janvier 1950,

pp. 32-3.

 

 

 

 

     Vous souvenez-vous, amis visiteurs, de l'intervention de Gaston Maspero à la séance de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du 3 mars 1899 qu'accompagnait la photographie d'un moulage de tête d'une statue féminine que je m'étais autorisé à reproduire pour vous la semaine dernière ?

 

     L'égyptologue français, après avoir erronément indiqué que le buste dont ce visage faisait partie,

 

 

MARIEMONT---Buste-ptolemaique--24-04-2013-.jpg

 

 

ainsi qu'un imposant fragment de mains,


 

MARIEMONT - Mains royales (24-04-2013)

 

 

avaient été découverts par Mahmoud el-Falaki près d'une trentaine d'années plus tôt, y précisait qu'Albert Daninos-Pacha les avait remis au jour en 1892-1893.

 

     Si vous le permettez, je souhaiterais revenir sur ces deux points ; en un mot comme en cent, mettre à profit notre rendez-vous pour expliciter les circonstances de la présence aujourd'hui à Mariemont de ces remarquables monuments.

 

     Et pour ce faire, de reprendre une partie de l'enquête précédemment entamée, en m'arrêtant sur cet extrait de la lettre que je vous ai d'emblée donné à lire.

 

     Il s'agit d'un document important et extrêmement intéressant dans la mesure où il est le plus vieux actuellement connu qui mentionne ces fragments de statues ; dans la mesure aussi où il n'a été décelé au sein des archives de Sir Gardner Wilkinson (MSS. XVII., H. 39-41) conservées au Griffith Institute, Ashmolean Museum d'Oxford, qu'au milieu du XXème siècle, ignoré donc qu'il fut de tous les historiens, archéologues et égyptologues qui s'étaient avant cela interrogés à leurs propos ; dans la mesure également où il permet de clarifier les assertions prônées ici ou là au sujet de leur découverte : l'endroit, la date et celui qui l'effectua ; dans la mesure ensuite où il accroît nos connaissances quant à la personnalité d'Anthony Charles Harris (1790-1869), consul britannique officiant à l'époque à Alexandrie et par ailleurs, je l'ai récemment indiqué, grand collectionneur de papyri, dont les plus essentiels pour notre approche de la littérature antique portent maintenant les dénominations de Papyrus Harris I, Harris II, Harris 500 et Harris 501 dans le vocabulaire égyptologique.

 

     Dans la mesure enfin, - et ce n'est peut-être pas le moindre des intérêts de cette missive -, où son auteur, le sculpteur d'origine italienne Joseph Bonomi (1796-1878), un des dessinateurs membres de l'expédition de l'égyptologue prussien Karl Richard Lepsius, assortit ses propos de sept croquis légendés qui prouvèrent que le buste ptolémaïque de Mariemont n'était pas le seul vestige gisant en cet endroit marécageux ; les autres étant aujourd'hui perdus, une tête masculine de 1,30 mètre de hauteur et une partie de jambe gauche de 2,50 m., mises à part, devenues propriété du Musée gréco-romain d'Alexandrie.

 

     Remarquez toutefois qu'il ne fait nullement allusion aux deux mains ...

     Bizarre, n'est-il pas ?

 

     Cette lettre que la bibliographe anglaise Rosalind Moss débusqua dans le fonds des manuscrits Wilkinson, elle en transmit un fac-similé à l'égyptologue belge Baudouin van de Walle qui précisément avait publié une étude de ces pièces alexandrines dans la Chronique d'Égypte (Bulletin périodique de la Fondation égyptologique Reine Élisabeth) n° 47, de janvier 1949.

(C'est la traduction qu'il en a réalisée pour un nouvel article dans la CdE de l'année suivante, référencé ci-dessous, que j'ai citée.)

 

     Après avoir pris connaissance des assertions de Bonomi, Wilkinson entreprit la rédaction d'un ouvrage sur les fouilles de son ami Harris : Modern Egypt and Thebes, being a Description of Egypt, qu'il publia en 1843.


     A la page 172 du premier volume, l'on peut lire (traduit par B. van de Walle) :

 

     ... à environ 3/4 de milles au-delà des lignes françaises - (il fait manifestement référence à des vestiges militaires datant de l'Expédition de Bonaparte) -, qui recouvrent l'ancien mur et la porte de Canope, il y a deux statues de granit, découvertes par M. Harris, représentant apparemment l'un des Ptolémées, ou un empereur romain, et son épouse, dans le style égyptien.

     

     Et toujours pas le moindre mot à propos des mains !

     Bizarre, n'est-il pas ?

 

     Il faut savoir que, même si d'autres voyageurs, d'autres archéologues qui les croisèrent, qui les firent même dessiner pour leurs archives personnelles, ces différents vestiges colossaux en partie immergés indiqués par Harris reposèrent, superbement négligés semble-t-il, bien des années encore là où, le premier, il les avait vus.

 

     Le premier ?

     Vraiment ? 

     Non, je vous l'accorde ...

 

     En réalité, un siècle plus tôt, l'Anglais Richard Pococke (1704-1765), à la page 12 du premier volume - Observations on Egypt -, librement téléchargeable ici, de son ouvrage A Description of the East and some other countries, publié à Londres en 1743, avait déjà signalé que : about two miles nearer Alexandria, are ruins of an an[c]ient temple in the water.

     Il avait aussi relevé la présence de plusieurs autres fragments ... 

 

     Et c'est donc là que, comme l'explique Maspero le 3 mars 1899 aux membres de l'Académie, Albert Daninos-Pacha a remis au jour en 1892-1893 la tête féminine en même temps qu'il exhumait les imposantes mains ... ; que Pococke avait jusque-là été le seul à mentionner, (page 12 toujours) : ... the hands, which from the wrist to the knuckles measured eighteen inches et qui, pour je ne sais quelle raison, "disparurent" un siècle et demi durant de la mémoire collective.

 

     Après plusieurs tentatives infructueuses de vendre les deux monuments au Musée gréco-romain d'Alexandrie d'abord, au Louvre ensuite, Daninos-Pacha se résolut à les faire transporter dans le jardin de sa propre villa d'Aboukir.

 

     Et c'est là que Raoul Warocqué les vit en 1912.

Et les acquit pour 15000 francs belges de l'époque, aux fins de les installer, dans un premier temps, ainsi que le prouve le cliché ci-après, dans le parc de son domaine de Mariemont,


 

MARIEMONT---Buste-et-mains--24-04-2013-.jpg

 

puis, deux années plus tard, dans l'une des deux ailes qu'il avait tout nouvellement adjointes à son château. 

 

 

     Se basant sur les renseignements topographiques des récits des différents voyageurs et savants des XVIIIème et XIXème siècles, l'égyptologue belge Marie-Cécile Bruwier, actuellement Directrice scientifique du Musée royal de Mariemont, et quelques collaborateurs, en particulier du Centre d'études alexandrines (CEAlex) dirigé par Jean-Yves Empereur, - que j'eus l'heur de tous deux rencontrer en avril dernier -, supputent que l'environnement marécageux duquel les vestiges des statues colossales furent finalement exhumés par Albert Daninos dans la dernière décennie du XIXème siècle, - si souvent décrit à peu de distance de la Voie canopique -, ne peut être que ce faubourg oriental d'Alexandrie nommé un temps Hadra et aujourd'hui Smouha - en l'honneur de Joseph Smouha (1878-1961) qui fit assainir les lieux pour y créer un quartier résidentiel -, dans l'actuel arrondissement de Sîdi Gabîr.

 

     Et, après une prospection électro-magnétique préalable effectuée en novembre 2004, M.-C. Bruwier d'y investiguer régulièrement depuis 2008, ainsi que le montre le document photographique ci-dessous, notamment dans deux cours de récréation d'écoles qui ne sont bien évidemment accessibles aux archéologues qu'aux seules périodes de vacances scolaires.

 

 

45.-M.-C.-Bruwier-a-Smouha.jpg

 

 

     Si l'on se réfère aux descriptions de Pococke, il devait y avoir eu sur ce site un imposant temple égyptien précédé d'un portique, d'un pylône et d'un dromos, entendez : une allée bordée de sphinx.

 

     Du portique comme du pylône, les fouilleurs ont mis au jour, lors des campagnes de 2010 et de 2011, qui des blocs, qui des fragments de colonnes, corroborant ainsi avec bonheur non seulement les propos de Richard Pococke mais surtout les intuitions de Madame Bruwier qui espère, - qui en douterait ? -, mettre au jour d'autres monuments en rapport avec ceux de Mariemont.

 

     Car, je vous le rappelle, mes investigations pour le moins pugnaces ne nous ont pas encore formellement instruits  sur l'identité de cette beauté de pierre : une reine ?, une déesse ?

Ni à qui appartenaient vraiment les deux mains enlacées ...

 

     Désireux de persévérer à mes côtés ?

     Notez alors, amis visiteurs, le nouveau rendez-vous que je vous fixe, le dernier - déjà ! - rendant compte de cette longue quête : ce sera le 25 juin prochain.


      Et tel le Don Quichotte de Brel qui se proposait

de rêver un impossible rêve,

de brûler d´une possible fièvre,

de partir où personne ne part,


je voudrais avec vous

 

tenter, sans force et sans armure,

d'atteindre l'inaccessible étoile ...


 

     A mardi ? 

 

 

 

 

(Bruwier : 1989, 25-43 : Ead. : 2009, 83-9 ; Ead. : 2011, 29-40 ; Ead. :  2012, 178-87 ; Van de Walle : 1949, 19-32 ; Id. : 1950, 31-5)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

FAN 22/06/2013 16:14

Je ne fais que passer sans laisser de commentaire mais cette fois, je suis ravie de votre quête afin de résoudre le mystère de cette superbe sculpture!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 24/06/2013 10:25



     Et il ne sera en partie résolu, Fan,qu'avec l'ultime intervention que je lui consacrerai demain, mardi ...



PASSION SCULPTURE 21/06/2013 22:29

PASSIONNANT - je suis contente d'être ENFIN venue visiter votre blog, alors que je n'arrive plus à m'investir à nouveau. Mais promis je serai présente le 25 juin.
MERCI de nous faire partager votre passion.
bien amicalement

Richard LEJEUNE 24/06/2013 10:23



     Merci de votre passage et à demain, donc ...



Louvre-passion 21/06/2013 19:01

C'est comme une double enquête policière se déroulant à la fois en Egypte antique et sur les traces des premiers découvreurs de la civilisation pharaonique.

Richard LEJEUNE 24/06/2013 10:08



     C'est vraiment cela, L.-P. : une enquête à plusieurs facettes ...



J-P.Silvestre 20/06/2013 16:29

Et comme le chantait Bécaud : "Mes mains dessinent dans le soir la forme d'un espoir..." Euh... la suite ne correspond pas !

Richard LEJEUNE 21/06/2013 07:05



     Ne correspond pas vraiment, non ...



etienne Rémy 20/06/2013 01:50

oui comme l'a dit si justement François, cette attente...

impatiemment!

Etienne.

Richard LEJEUNE 20/06/2013 07:46



     Il faut être à même de mériter mes interventions, cher Etienne ...


 


     De l'attente en guise de cilice intellectuel ...



Selkis 19/06/2013 18:15

Telle est ma quête,
Suivre l´étoile

Peu m´importe le temps ... même si je trouve long de mardi à mardi ....

Richard LEJEUNE 20/06/2013 07:41



     Oh ! Quel détournement intellectuel osé, chère Selkis !


Le grand Jacques n'a jamais dit : ... même si je trouve long de mardi à mardi !



François 19/06/2013 11:11

Toujours cette passionnante archéologie de l'archéologie qui me ravit sur ton blog, Richard, et qui démêle le ténu fil d'Ariane qui nous conduit au ravissement...

Et ce rythme hebdomadaire est un supplice !!!
Que je subis...

...masochistement !!!
François

Richard LEJEUNE 20/06/2013 07:38



     Heureux que cette enquête passionne quelques-uns parmi mes lecteurs assidus, comme elle m'a personnellement passionné lors de mes
recherches.


 


     Au-delà de la gentillesse de tes propos, François, j'ai apprécié ce clin d'oeil au philosophe historien Michel Foucault par le biais du titre
d'un de ses importants ouvrages d'épistémologie : L'archéologie du savoir.


 


     En le reprenant ce matin, je relève cette dernière phrase de la quatrième de couverture :


 


     Le domaine des choses dites, c'est ce qu'on appelle l'archive ; l'archéologie est destinée à en faire l'analyse.


 


     Et m'aperçois que ce que tu as appelé l'archéologie de l'archéologie n'est strictement rien d'autre que ce qu'énonçait Foucault et,
qu'inconsciemment, j'ai fait au long de ces trois articles d'investigations, dont le dernier - encore un peu de patience, mon cher François -, paraîtra l'ultime mardi de juin, juste avant les
vacances dites estivales ...


 


     A tout bientôt, donc, involontaire épigone de ce cher von Sacher ...      



Carole 19/06/2013 00:00

Alors, à mardi pour la suite de l'enquête !

Richard LEJEUNE 19/06/2013 07:06



     Oui Carole : à mardi pour la suite et la fin - provisoire - de l'enquête ...



N@n 18/06/2013 15:25

Merci de nous offrir, cher Richard, ce feuilleton archéologique ! Quelle aventure ! !
Oui-da que je serai là mardi prochain ;-)

Quand même bizarre cette histoire de mains qui apparaissent et disparaissent...

Impatiemment,
(comme le dirait François)

Amitiés et bises,
N@n

Richard LEJEUNE 19/06/2013 07:05



     Disparaissent, oui, N@n, ma formule verbale étant assortie de guillemets car il est bien évident que cet imposant monument ne fut
pas un temps enlevé puis, par la suite, remis en place dans ce lieu marécageux. 


 


     Plusieurs réflexions : ou, après Pococke en 1742, ceux qui le virent ne crurent pas bon de le mentionner dans leurs récits ; ou, l'on ne le
vit plus à la surface car enfoui sous quelques centimètres de sable que les vents avaient déposés un siècle et demi durant ...


 


     Et donc il ne "réapparut" que quand des fouilles véritables furent entreprises par Daninos-Pacha pour exhumer les têtes ...



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