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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 20:00

  

      De part et d'autre du sphinx, sur les murs latéraux de la crypte, chacun derrière une solide protection de verre, deux bas-reliefs (± 150 cm x 110 cm) en calcaire anciennement polychrome, ayant fait partie de la collection Salt, représentent Ramsès II offrant de l'encens au dieu Harmachis, "Horus de l'Horizon" (une des formes du dieu solaire), sous l'aspect du sphinx. 

B 18  

 

Bas-reliefs de Ramsès II (B 18)

Bas-relief B 19


Bas-relief de Ramsès II (B 19)

 

     En 1817, au service du consul Henry Salt, l'ex-capitaine Giovanni Battista Caviglia (1770-1845), Génois passionné d'archéologie, fouille le plateau de Guizeh, à l'apex du Caire. Et notamment au niveau du sphinx, toujours en partie ensablé. Souvenez-vous, ami lecteur, de la représentation qu'en fit Dominique-Vivant Denon et vous aurez l'idée exacte de ce qui était seulement visible à cette époque : la tête.

     En effet, et depuis la fin de l'Antiquité, le corps, comme le reste du site d'ailleurs, avait été, au fil des siècles, de plus en plus enseveli sous les sables du désert. La fin de l'Antiquité ? En fait, très exactement depuis que disparurent les cultes locaux jugés païens par cet empereur Théodose qui, au IVème siècle de notre ère, imposa le christianisme à tout l'Empire romain - dont l'Egypte, depuis la mort de Cléopâtre VII, faisait partie intégrante. Ni la conquête arabe, quelques siècles plus tard, ni l'islamisation du pays ne changeront rien à l'affaire. Bien évidemment, le côté positif de cette particularité climatique fut que le monument sculpté dans le roc demeura intact jusqu'à ce que les archéologues du XIXème siècle entreprennent leurs campagnes de fouilles. A la différence, par parenthèses, des pyramides elles-mêmes qui, dans une certaine mesure, - je devrais plutôt écrire "démesure", - servirent de carrières pour la construction de bon nombre des premières habitations cairotes, dès le VIIème siècle.     


     Pour en terminer avec "Abu'l Hol" (c'est ainsi que les Arabes le nomment : "Le Père la Terreur"), permettez-moi d'encore préciser un point et d'ainsi mettre fin à différentes légendes ou allégations (de celles que rapportent encore aujourd'hui certains guides fort peu scrupuleux de respecter la vérité historique) : non, le nez cassé du sphinx ne fut pas le résultat d'un acte haineux perpétré par les Mamelouks qui gouvernaient le pays au XIVème siècle. Pas plus que celui de coups de canon qu'auraient tirés sur l'énigmatique tête les soldats de Bonaparte quatre siècles plus tard. Et l'étude complète du monument publiée en 1991, dans sa thèse de Doctorat, par l'égyptologue nord-américain Mark Lehner prouve de manière définitive que le visage présente des traces très nettes de destruction par outils à une époque qui se situerait entre le IIIème et le Xème siècle de notre ère. Toutefois, on en ignore complètement l'origine. 

    Revenons-en, après cette petite digression, aux travaux de Caviglia. Il entreprend donc de dégager l'imposant monument en creusant une première tranchée qui l'amène jusqu'à l'épaule nord. Puis de là, il descend jusqu'au rocher qui constitue le sol sur lequel il repose : pour la première fois depuis des millénaires, une partie du corps proprement dit était ainsi remise au jour.

     Caviglia poursuit ses investigations, dégage les pattes avant et découvre entre elles un petit sanctuaire à ciel ouvert dont le mur du fond est constitué d'une stèle de granite rose d'une hauteur de 3, 61 m que les égyptologues nomment "Stèle du Songe" parce qu'y est gravé un texte dans lequel Thoutmosis IV, alors qu'il n'était encore que prince d'un rang relativement éloigné dans l'ordre de succession au trône, évoque un rêve qu'il aurait fait un jour qu'il se serait reposé à cet endroit, après une chasse dans le désert -(texte de circonstance uniquement destiné à légitimer son accession à la puissance suprême) - : le dieu lui aurait ainsi promis qu'il deviendrait souverain du pays s'il le désensablait.
Ce que ne manqua pas de faire Thoutmosis IV. 

                                                                       

 
                              Sphinx de Guizeh avec, toujours in situ, la Stèle du Songe


     Et contre les pattes du sphinx, Caviglia remarque, posés chacun sur un muret de manière à former les côtés latéraux du petit sanctuaire, les deux bas-reliefs de Ramsès II exposés dans la crypte du Louvre; Ramsès II qui, lui aussi, après Thoutmosis IV, avait fait désensabler le sphinx
 
     En comparant attentivement le cintre de la reproduction de la Stèle du Songe ci-après

Stèle du songe de Thoutmosis IV

 

et les deux bas-reliefs reproduits en tout début d'article, vous remarquerez aisément, ami lecteur, une similitude incontestable entre les trois monuments : Ramsès II a manifestement voulu reproduire et le geste et l'iconographie thoutmosides, la différence résidant simplement au niveau de l'offrande : Thoutmosis n'offre pas de l'encens comme le fait Ramsès.

     Si les inscriptions hiéroglyphiques se présentant en colonnes ou ceintes du cartouche royal sont évidemment différentes sur les trois monuments, il n'en demeure pas moins que certaines d'entre elles s'y retrouvent tout naturellement puisqu'elles nomment le sphinx de Guizeh.

     Vous noterez par exemple - sans que je me perde en de longues et fastidieuses considérations philologiques - qu'au-dessus de la tête de l'animal, vous retrouvez à chaque fois les trois mêmes signes hiéroglyphiques. De haut en bas : un oiseau, une sorte de U horizontal et enfin un cercle posé dans un rectangle.

- Le premier hiéroglyphe
figure le faucon Horus; et se lit Hor.



- Le deuxième, une côte
   constitue la préposition "dans"; et se lit èm.

- Le dernier

représente le soleil entre deux collines; et se lit Akhet.

  
   Le tout, Hor-em-Akhet signifiant, en translittération, "Horus dans l'Horizon", Horus de l'Horizon" ou encore "Horus à l'Horizon", suivant les traductions les plus courantes. Hor-em-Akhet que les Grecs de l'Antiquité rendirent par "Harmachis", à savoir le nom que les Anciens donnaient au sphinx de Guizeh.

     Ces trois seuls signes hiéroglyphiques, placés à cet endroit précis - au-dessus de la tête de l'animal -, constituent donc, un peu comme les phylactères des bandes dessinées, une sorte de carte d'identité : ils fournissent son nom sans aucune discussion possible. 

     Quant aux nom et prénom du souverain, ils figurent dans les cartouches gravés au-dessus de lui. (Pour ce qui concerne la notion de cartouche, ainsi que la titulature royale avec les différents patronymes attribués aux souverains, ayez la patience, ami lecteur, d'attendre un de mes prochains articles.)

     Bien que passablement abîmés, les deux bas-reliefs B 18 et B 19 de cette crypte sont donc eux aussi facilement identifiables dans la mesure où l'on retrouve et le nom du sphinx et celui de Pharaon au-dessus de la tête de chacun d'eux. 

     Un dernier point, si vous le voulez bien. Dans l'un des excellents articles de son blog
, Louvre-passion fournissait pour terminer un "truc" afin de connaître le sens de lecture des hiéroglyphes : prendre en considération la direction vers laquelle une tête est tournée. Je ne m'y attarderai donc pas, sinon pour attirer votre attention sur le fait que les hiéroglyphes gravés ici en colonnes au-dessus des scènes ne se présentent pas uniformément dans le même sens, mais sont orientés en fonction du personnage qu'ils définissent, qu'ils caractérisent.

     Prenez par exemple, pour mieux comprendre mon propos, le bas-relief B 19, ci-dessus, plus "lisible" car moins abîmé dans sa partie supérieure. Vous remarquez que, couché à droite, le sphinx regarde vers la gauche. Au-dessus de sa tête, la transcription de son nom commence par la représentation du faucon Horus dont la tête est elle aussi tournée vers la gauche.
     En revanche, juste à côté, un hibou a la sienne tournée vers la droite. Il figure dans une colonne qui précède les cartouches de Ramsès II, regardant lui aussi vers la droite.

     Qu'en déduire ?  Que les quatre colonnes de textes visibles sur la photo de B 19, au-dessus du corps du sphinx, se lisent de gauche à droite; et que celles qui se rapportent à Ramsès se lisent de droite à gauche.

     Vous aurez aussi constaté, je présume, que si toutes les colonnes sont gravées côte à côte, un espace vide sépare celles dont le texte concerne le sphinx de celles se rapportant à Pharaon. Il est donc aisé, même pour celui qui ignore la signification des hiéroglyphes égyptiens, de faire la distinction entre les textes de l'un et ceux de l'autre.

     Que nous disent ces quatre petites colonnes de textes placées au-dessus du sphinx et qui, en fait, lui donnent la parole ? Il s'agit d'un ensemble de formules, très classiques, destinées à maintenir la permanence du pays, assurée par le roi en tant que seul détenteur du pouvoir d'exercer le culte : Ramsès II, en faisant offrande à Harmachis, attend ainsi en échange que ce dernier lui accorde vie, santé, etc. 

De gauche à droite, donc :

Colonne 1 : Horus-dans-l'Horizon :
Colonne 2 : qu'il daigne accorder toute vie,
Colonne 3 : toute pérennité, tout pouvoir, toute santé,
Colonne 4 : toute allégresse comme Rê, chaque jour.


     
"Vie, santé et joie", lisons-nous parfois sur des cartes de voeux reçues au moment du Nouvel An ...


(Barbotin/Devauchelle : 2005, 29 ; Fiechter : 1994 ;
Zivie-Coche : 1997, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Caroline 25/07/2009 18:42

Je découvre aujourd'hui ce blog...il est effectivement très intéressant et vulgarise ("dans le bon sens du terme !) l'égyptologie.
J'ajouterai, cependant, qu'il me semble que le hiéroglyphe que vous citez comme "Hor" dans votre texte est le vautour percnoptère (G1) et non pas le faucon (G5)...

Richard LEJEUNE 28/07/2009 14:19



Bonjour Caroline, et grand merci de votre passage et de vos commentaires.

Si je suivais votre suggestion de voir en cet oiseau, non pas le faucon, mais le vautour percnoptère (neophron percnopterus) et sachant que ce hiéroglyphe a en égyptien classique la
valeur de l'aleph hébreu (se prononçant donc comme une sorte de "a"), je ne pourrais plus considérer cet ensemble comme étant la graphie du nom "Horakhty",
Horus-de-l'horizon, divinité solaire incontestable, que les Egyptiens donnèrent dès le Nouvel Empire au sphinx du plateau de Guizeh ...
Et dès lors, je serais totalement en contradiction avec toute la communauté égyptologique ... 



Olivier 03/04/2008 13:13

Savant, pour moi, ne veut pas dire abstrus ou abscons. Tout comme, effectivement, blog ne veut pas dire démagogie.

Soyez donc sans crainte, Richard : votre but est atteint. Au moins pour ce qui me concerne.

Amicalement,
Olivier

Alain 02/04/2008 14:11

C’est savant mais néanmoins pas trop difficile à suivre pour un profane.
Pour agrandir, rogner, illuminer ou rendre plus nette des photos, il faut un logiciel de retouche photos. Moi j’ai « Picture it » dans l’ordinateur, mon imprimante Epson en propose aussi, mais il y en a beaucoup d’autres.
Je crois que Google en propose un mais on peut également en trouver en faisant une recherche
Dans le Web.

Richard LEJEUNE 03/04/2008 07:52



Merci Alain pour votre commentaire, important et nécessaire. Il m'intéresse au plus haut point dans la mesure où, même si j'ai essayé, pendant
toute ma carrière, d'être à la portée des auditoires qui furent miens (mes Etudiants, essentiellement), je ne voudrais pas ici tomber dans un galimatias prétentieux, de mauvais aloi,
ou n'utiliser qu'un vocabulaire destiné aux seuls égyptologues patentés; en prenant ainsi le risque de rebuter les lecteurs qui n'ont d'autre but, en venant sur mon blog, que se
divertir intelligemment.

Soyez donc, vous, et tous, vigilants ! Et avertissez-moi en toute sympathie si, d'aventure, emporté par mon sujet, je devenais exagérément sibyllin.

Maintenant, vous conviendrez avec moi, que se mettre à la portée de son auditoire ou de ses lecteurs ne signifie nullement bêtifier ni sacrifier à la vérité historique.

Merci aussi pour vos indications techniques ...

Amicalement
Richard     



Olivier 01/04/2008 11:53

Etrangement, Richard, vous ne faites pas allusion à l’hypothèse la plus connue, et la plus largement admise dans les milieux scientifiques, selon laquelle c'est Obélix qui a cassé le nez du sphinx. Je n'ai rien contre Mark Lehner, bien sûr, mais je n'aime pas trop qu'on vienne ainsi remettre en question tout un pan de cette érudition que j'ai si péniblement acquise...

Encore un article passionnant à de nombreux égards. Et surtout n'ayez crainte : les aspects philologique et linguistiques, justement, m'intéressent au plus haut point. Puis-je me permettre une toute petite remarque cependant ? C'est juste un peu dommage, à mon sens, que les illustrations soient si petites. N'y a-t-il pas moyen d'agrandir un peu ces photographies ? Il me semble que le lecteur profiterait ainsi mieux de vos savants commentaires.

Bien à vous,

Olivier

Richard LEJEUNE 01/04/2008 14:45



Vous avez tout à fait raison, Olivier. Mais votre remarque m'oblige à me dévoiler : je suis d'une nullité confondante quand il s'agit de "manipuler" l'ordinateur.
Néophyte total, c'est déjà grâce aux conseils et aux encouragements de quelques amis, mais aussi de Louvre-passion, que je suis ici, sur ce blog.

Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que les reproductions des deux bas-reliefs de Ramsès II prises sur le site de Insecula (dont voici le lien - pour que vous puissiez les voir en
plus grand format http://www.insecula.com/oeuvre/photo_ME0000036850.html)- m'arrivent nettement moins précises. Et que, malgré
certains essais infructueux, je ne sais trop comment les agrandir, sans les déformer. Les mystères de l'informatique me sont bien plus impénétrables que ceux des hiéroglyphes ...

Quant à Obélix, ne même pas l'avoir cité constitue effectivement une grave impéritie de ma part. Les érudits, dont vous êtes Olivier, pourront-ils un jour me pardonner cette
incompréhensible lacune ?

Cordialement.
Richard



Louvre-passion 31/03/2008 17:33

Il est vrai que dans sa crypte le Sphinx occupe presque tout l'espace et que l'on ne fait guère attention aux stèle de Ramses II (Ousermâat Rê SetepenRê). Heureusement cet article leur rend justice.

Richard LEJEUNE 01/04/2008 15:12



Effectivement, Louvre-passion, et c'est d'ailleurs peut-être un peu dommage qu'elles soient ainsi "ignorées", ou trop vite délaissées par le grand public. Car leur
intérêt, dépendant et de l'endroit d'où elles furent exhumées et de leur similitude tant iconographique qu'idéologique avec la Stèle du songe, me semble manifeste. 
On ne peut pas arguer non plus que leurs dimensions les rendraient inaperçues !
Enfin, là où elles sont exposées, elles n'offrent certainement pas l'excuse, pour quelqu'un qui commence la visite dans l'ordre suggéré par les conservateurs du Département, de la
fatigue qu'occasionnerait un circuit complet des trente salles égyptiennes. 

Mais si, à vos yeux comme à ceux de mes lecteurs, l'important est d'avoir sur elles attiré quelque peu l'attention, je considérerais déjà avoir fait un premier pas vers ceux qui, lors d'une
prochaine visite, s'y attarderont un peu plus.

Cordialement.
Richard  



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