Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 23:00


    
La découverte que nous faisons depuis quelques semaines, vous et moi ami lecteur, de la vitrine 1 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre m'a conduit, dans un premier temps, à brosser un tableau succinct de ce qu'était et représentait l'élevage en terre pharaonique; ensuite, à successivement évoquer le porc, les 15 et 22 septembre, puis le veau, le 29 du même mois et mardi dernier.



     De veau, il pourrait à nouveau en être question aujourd'hui, avec cette petite coupelle en faïence siliceuse (E 27249) que vous avez aperçue entre les fragments décorés de l'avant-plan.



     Sur 4, 20 cm de hauteur, pour un diamètre de 13, 40 cm, un artiste du 8ème ou du 7ème siècle avant notre ère a réussi le tour de force de la décorer en léger relief du motif d'une jeune femme portant une palanche chargée de poissons et menant un veau.

     Mais ce qu'il m'agréerait plutôt d'envisager, de manière certes obligatoirement un peu théorique, avant de la détailler ces prochains mardis, c'est la substantielle collection de fragments de calcaire  à l'avant-plan de la vitrine, et que les savants nomment "ostraca".


     Ces éclats de pierre, ces tessons de poterie représentent en fait ce que l'égyptologue français Georges Posener, dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, qu'il cosigna avec deux  autres collègues, appelait le "papyrus du pauvre".

     En effet, il suffisait à n'importe quel Egyptien  un peu artiste, un peu lettré, d'utiliser des morceaux de calcaire qu'il lui était loisible de ramasser chaque jour à l'aplomb des rochers, dans le désert, ou des tessons de céramique dénichés ici et là dans les déblais de vaisselle d'un village.

    Souvenez-vous, ami lecteur, de la série d'articles des 25 avril, 2 et 9 mai derniers concernant le village des artisans de Deir le-Medineh, ces hommes qui avaient été requis pour construire, aménager et décorer les hypogées des souverains et de leurs épouses qui, depuis le début du Nouvel Empire, avaient choisi le site de Thèbes Ouest (Vallée des Reines, Vallée des Rois, etc.) pour se faire inhumer.

     J'avais, à l'époque, attiré votre attention, à partir des rapports des fouilles de Bernard Bruyère en personne et ce, pour l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire (I.F.A.O.), sur ces endroits - dont le "Grand Puits" - où furent mis au jour, dans la première moitié du XXème siècle, d'énormes quantités de ces documents de première importance dans la mesure où ils permettent de mieux appréhender la vie quotidienne, les coutumes et les préoccupations des habitants.

    Car si l'on en retrouva de toutes sortes - rappelez-vous ceux qui nous ont un temps proposé l'une ou l'autre poésie, l'un ou l'autre chant d'amour rédigés soit en écriture hiéroglyphique, en hiératique ou en démotique, et que les égyptologues appelèrent "ostraca littéraires" -, des milliers d'autres, comme ceux que nous avons aujourd'hui devant nous, constituaient le support, toujours anonyme, de scènes de genre : de l'esquisse préparatoire pour la décoration d'une paroi aux simples dessins rapidement réalisés aux seules fins de se divertir, de tuer le temps, les égyptologues ont ainsi découvert des épures, des caricatures, des oeuvres parodiques, satiriques, - extrêmement rares dans l'art traditionnel -, avec des animaux souvent  - Esope et La Fontaine ne sont pas loin -, mais aussi des scènes d'intimité - naissance, allaitement, toilette -, dont certaines débordent d'humour et de gaieté; bref, des représentations qui les ont autorisés à les  nommer "ostraca figurés".

    Mais, contrairement à une croyance habituellement répandue, Deir el-Medineh fut loin d'être la source unique d'une telle provende : de l'Ancien Empire, pendant toute l'histoire égyptienne et jusqu'à l'époque arabe, semblables supports d'une créativité sans codification aucune répondant à une esthétique officielle, fruit donc d'une extraordinaire liberté et d'expression et de style de ceux qui les décoraient, furent au centre même d'une certaine vie sociale des habitants de la Vallée du Nil.

    Une simple déambulation dans les plus grands musées européens, de Londres à Turin, en passant par Berlin et Bruxelles, mais aussi bien évidemment par le Louvre, ici devant nous, et aussi à l'étage supérieur,  au fond à droite de la salle 28, dans le pupitre vitré disposé devant la deuxième fenêtre donnant sur la Cour Carrée, vous convaincra facilement, ami lecteur, du bien-fondé de mon propos.

    Une attention particulière vous permettra de vous  rendre compte que les "dessinateurs" choisissaient, dans la mesure du possible, la face la plus lisse d'un fragment de calcaire sur laquelle ils pouvaient ainsi esquisser leur sujet partant de traits légers exécutés à l'ocre rouge avant de le terminer, d'un trait ferme, à l'encre noire, les deux teintes de base de la palette d'un scribe  ...

    Mais d'autres couleurs, issues cette fois de la palette du peintre, celui que les Egyptiens, jamais en manque d'image poétique, appelaient le "scribe des contours" pouvaient être sollicitées pour mettre en évidence l'un quelconque détail de la scène.

    Toutes ces teintes, d'origine naturelle, étaient présentes dans la montagne thébaine : l'ocre rouge, oxyde naturel de fer, et l'ocre jaune, oxyde de fer hydraté, s'y trouvaient sous forme de pierre dans le Gebel; le blanc était un carbonate ou un sulfate de calcium; le noir provenait de bois calciné; le bleu était un silicate de cuivre calcique qui, mélangé à de l'ocre jaune, donnait ensuite le vert. Vert que, par ailleurs, l'artiste obtenait également à partir de la malachite broyée. Quant au jaune, indépendamment de l'ocre, il pouvait aussi être le produit de l'orpiment, sulfure naturel d'arsenic.



    Mais quelle est exactement l'origine de ce terme ostracon, (ostraca, au pluriel) ?

    Dans la Grèce antique, et plus particulièrement à Athènes, un  "ostrakon" constituait le support matériel sur lequel était noté le nom du citoyen que l'on désirait voir bannir dans la mesure où il semblait  représenter une menace pour la Cité.

 

     Groupés par tribus, les votants étaient invités à déposer dans une urne, une fois l'année, ce tesson inscrit : et celui dont le patronyme avait été le plus abondamment retenu était voué à dix années d'exil,  pour autant toutefois qu'ils fussent au moins six mille à voter, dix années d'ostracisme comme on dit en français, bénéficiant néanmoins de la conservation de ses biens et de sa qualité de citoyen qu'il pourrait recouvrer dès son retour.


     Sur le document ci-dessous - (je remercie au passage Jean-Louis, concepteur du blog Grèce antique d'avoir immédiatement accepté de me laisser disposer de son cliché) -, on peut lire le nom de Thémistocle, stratège athénien frappé d'ostracisme en 471 avant notre ère.



  

     C'est donc ce terme ostracon, eu égard à l'acception qui était la sienne dans le vocabulaire grec, et non bien sûr par rapport à sa fonctionnalité dans la démocratie athénienne, que les Egyptologues reprirent pour désigner les éclats de calcaire et tessons de poterie sur lesquels les artistes  des rives du Nil s'étaient abondamment épanchés.


     Mardi prochain, le 20 octobre, je vous propose de commencer à envisager ceux qui sont exposés ici, à l'avant-plan de cette première vitrine de la salle 5.
   

(Andreu : 2002, 168-9
; Mossé : 1992, 358-9; Posener/ Sauneron/Yoyotte : 1959, 208; Vandier d'Abbadie : 1946, passim)

Partager cet article
Repost0

commentaires

L
<br /> On a retrouvé dans des puits égyptiens tout un ensemble de faits de la vie quotidienne.<br /> Que va t'on retrouver de notre époque : des morceaux de blog, ou de Facebook.<br /> Richard, que penserons les historiens du IVe millénaire de ton blog ? (un peu de science fiction !).<br /> <br /> <br />
Répondre
R
<br /> <br /> Aucune idée, vraiment ...<br /> Faudrait-il déjà savoir ce qu'ils pourraient actuellement en penser.<br /> <br /> Mais peu me chaut, en définitive : le but n'est absolument pas là.<br /> Si je prends plaisir à rédiger ces articles, à partager les quelques connaissances qui sont miennes, c'est probablement parce que, dans le plus profond de moi-même, je fus et reste un Enseignant<br /> que l'on dit "passionné" : là est l'essentiel, non ?<br /> <br /> Passeur de mémoire, me suis-je souvent défini quand j'enseignais l'Histoire en général.<br /> Et maintenant qu'il s'agit plus spécifiquement d'égyptologie, reprenant une notion du vocabulaire propre à la discipline, j'ajoute : "Ouvreur de chemins". ("Oupouaout", en<br /> égyptien)<br /> <br /> Que penseront de mon blog les historiens du futur ?<br /> Pastichant la dernière phrase de Sartre dans "Les Mots", je pourrais écrire :<br /> <br /> Que restera-t-il ? Tout un blog, fait de tous les blogs et qui les vaut tous et que vaut n'importe lequel ... <br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Si je comprends bien, la délation existait légalement dans la Grèce antique !<br /> On pouvait donc noter le nom d’une personne sur un tesson. Je suppose que, même si cette personne n’était pas l’heureuse élue, son patronyme, surtout si il était retenu souvent, ne devait pas être<br /> oublié par les gouvernants… Représentait-il vraiment une menace pour la cité ?<br /> Ainsi je n'oublierai pas l'origine du mot "ostrakon".<br /> <br /> <br />
Répondre
R
<br /> <br /> <br /> Non seulement tu comprends bien, mais tu es encore en dessous d'une certaine vérité historique !  Rassure-toi, c'est tout à fait logique dans la mesure où,<br /> avec ce sujet grec précis, je n'ai pas voulu alourdir mon propos. Mais puisque, fort judicieusement, tu m'interroges, je vais  m'expliquer plus avant.<br /> <br /> Au point de départ, ce serait Clisthène, aristocrate athénien qui, à l'extrême fin du VIème siècle avant notre ère, se serait politiquement "battu" pour faire entrer le Demos (= terme<br /> que l'on retrouve évidemment à l'origine de "Démocratie"), c'est-à-dire le peuple des citoyens athéniens, dans les institutions de manière à contrecarrer tout éventuel retour à la tyrannie.<br /> <br /> Dans l'absolu, et dans un premier temps, on réunissait l'Assemblée et l'on demandait  au Demos de décider si oui ou non il fallait cette fois-là recourir à une mesure<br /> d'ostracisme. En cas de vote favorable, il était décidé d'une deuxième réunion : c'est à celle-là que les citoyens inscrivaient le nom de celui qui, à leurs yeux, était un danger (réel ou non,<br /> tu vas comprendre par la suite) pour la démocratie athénienne.<br /> <br /> Toutefois, comme je l'ai précisé, il fallait que six mille citoyens soient présents et expriment leur avis pour que le vote soit valable. Et donc celui dont le nom se retrouvait le plus de fois<br /> mentionné sur les ostraka était soumis à une mesure de bannissement pour 10 ans.<br /> <br /> J'ajouterai, pour la petite histoire, qu'au cours de la première moitié du Vème siècle avant notre ère, de grands hommes politiques furent ainsi l'objet d'ostracisme, dont Thémistocle (sur<br /> l'ostrakon présenté à la fin de mon article), pourtant vainqueur de la fameuse bataille de Salamine (souviens-toi de tes cours d'Histoire ...)<br /> <br /> Cela, c'était dans l'absolu, dans une conception positive et bien comprise de la mesure.<br /> <br /> Et dans la réalité des faits ? L'ostracisme représentait le recours facile et souvent employé dans la lutte des familles aristocratiques pour obtenir ou conserver le pouvoir suprême à Athènes<br /> !<br /> Quelle meilleure propagande que faire croire au peuple qu'avec mon adversaire, c'est un retour assuré de la tyrannie qui est en vue ?<br /> <br /> Pis : les historiens ont mis au jour de très nombreux ostraka sur lesquels l'inscription du nom de l'éventuel banni était manifestement rédigée par une seule et même main ! Ce qui<br /> donnerait à penser que ces tessons de poterie pouvaient vraisemblablement être préparés bien avant, puis distribués aux "votants" par les contempteurs de celui que l'on voulait voir exclu<br /> ...<br /> <br /> Démocratie, disaient-ils ??? <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
T
<br /> non je n'en ai jamais trouvé mais je crois et même je suis sûr que je ne les ramènerai pas parce que je suis intimement persuadée que c'est leur patrimoine et qu'on a pas le droit de leur "voler",<br /> si insignifiant fut-il ! à bientôt. Tifet<br /> <br /> <br />
Répondre
R
<br /> <br /> Et je crois sincèrement que vous auriez parfaitement raison ...<br /> <br /> <br /> <br />
T
<br /> Quand je vais en Egypte je ramasse un tas de morceaux de calcaire que l'on trouve partout pour justement en faire des ostraca, les gens sont étonnés de trouver des cailloux sans valeur pour eux<br /> dans mes bagages mais moi je sais qu'ils viennent de la vallée des rois et ils ont une valeur inestimable à mes yeux ! bonne semaine Richard; Tifet<br /> <br /> <br />
Répondre
R
<br /> <br /> Que je vous comprends, Tifet !<br /> Et, d'aventure, en avez-vous trouvé un qui soit déjà peint ???  :)<br /> <br /> Bonne semaine à vous, également ...<br /> <br /> <br /> <br />

Présentation

  • : D' EgyptoMusée à Marcel Proust- Le blog de Richard LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages