Mardi 19 octobre 2010 2 19 /10 /Oct /2010 00:00

 

   La propension qui est mienne à ouvrir volontiers des parenthèses en abyme qui n'en finissent pas de se refermer n'a d'égale que mon irrépressible envie d'essayer d'être le plus complet possible. Nonobstant le fait  que je sois intimement persuadé que l'exhaustivité n'est guère défendable dans une science qui, comme l'égyptologie, ne cesse d'annoncer de nouvelles découvertes, j'essaie, dans la mesure de la documentation dont je dispose, d'embrasser le plus largement qu'il me soit permis les composantes les plus récentes des sujets qu'ici je traite.

 

     C'est la raison pour laquelle, j'aimerais aujourd'hui poursuivre l'intervention entamée mardi dernier, à propos de la déesse Bastet  dont vous pourrez admirer, tout à l'heure quand nous nous quitterons, dans la première vitrine de la salle 19, la dernière du rez-de-chaussée de ce Département, une fort élégante théorie ; et, envisager d'y apposer un point final. 

 

 

Chats (Photo - J. Artigue)

 

 

     (Je profite de l'opportunité qui m'est ici donnée pour grandement remercier Madame Jocelyne Artigue, une de mes lectrices grenobloises, d'avoir eu la bonté de m'envoyer ce cliché et d'avoir sans hésitation aucune accepté que je l'inclue dans le présent article.) 

 

 

     Après avoir à deux reprises ce jour-là, rencontré le terme Bubasteion, une fois à Alexandrie avec la découverte qui fut faite, en ce début d'année 2010, de plusieurs cachettes remplies de centaines de statues de chattes dans les ruines, selon madame Dominique Valbelle, du plus grand temple ptolémaïque connu jusqu'à présent dans cette mégapole de l'Antiquité ; et une deuxième fois à Saqqarah, au sud-est de la pyramide de Téti, où de nombreuses tombes rupestres du Nouvel Empire ont été réutilisées à la Basse Epoque en tant que catacombes réservées à des chats, je vous en avais brièvement expliqué l'origine grecque : la ville de Bubastis, la Per Bast des Egyptiens, la "Maison de la déesse Bastet", chef-lieu du 18ème nome de Basse-Egypte.

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, il s'agit  bien de cette nécropole à laquelle faisait allusion Hérodote au chapitre 67 du Livre II de L'Enquête que je vous avais ici donné à lire.

 

     C'est à Bubastis donc, Tell Basta en arabe, l'actuelle Zagazig sur la branche pélusiaque du Nil, dans le Delta oriental, à quelque quatre-vingts kilomètres au nord-est du Caire, qu'entre 1886 et 1889 furent retrouvées, par l'égyptologue suisse Henri Edouard Naville, des tombes dans lesquelles, par milliers, avaient été inhumées des statuettes de chats, essentiellement en bronze mais aussi de très nombreuses momies de ces petits félidés qui, manifestement, servirent d'ex-voto dédiés à la paisible déesse Bastet.

 

     (Puis-je me permettre de conseiller à ceux qui, parmi vous, désireraient en savoir plus concernant Bubastis de consulter cette page du Net, extrêmement complète, qui lui est consacrée ?)


 

     Vous n'êtes évidemment pas sans ignorer que certains animaux furent vénérés dès les premiers temps de l'histoire égyptienne et, bien plus tard, momifiés en grand nombre en tant que supports d'une divinité ou, à tout le moins, en tant qu'intermédiaires entre cette dernière et l'homme . Le chat, pour sa part, devint vite l'incarnation -  l'hypostase vivante, rencontrerez-vous parfois dans les ouvrages spécialisés -,  de cette déesse représentée dès lors soit simplement sous la forme animale, comme les statuettes ci-dessus exposées salle 19, soit - et c'est peut-être plus fréquent - en tant que femme debout, mais alors avec une tête de chat.

 

     Bien qu'aménagés à partir de la vingt-deuxième des trente dynasties, vers le VIIIème siècle avant notre ère donc, les différents cimetières de chats répartis sur le sol égyptien constituent, mis à part les tombeaux des taureaux Apis, au Sérapéum de Saqqarah, et Mnévis, à Héliopolis qui les ont précédés de peu, les plus anciens exemples d'ensevelissement d'animaux en grande quantité actuellement connus.


     Exceptons toutefois la découverte que fit l'égyptologue anglais W. M. Flinders Petrie (1853-1942) dans le cimetière du Moyen Empire à Abydos, en Haute-Egypte, d'une petite tombe surmontée d'une superstructure en forme de pyramide dans la chapelle de laquelle il exhuma 17 squelettes de chats qu'accompagnait une rangée de petits pots qui, selon lui, avaient dû jadis contenir du lait ...

 

     Exceptons également, mais elles n'avaient rien de collectif celles-là, quelques rares tombes du Nouvel Empire dans lesquelles un maître tenait à rendre hommage à son félidé favori : ainsi , par exemple, existe-t-il au Musée du Caire, sous le numéro d'inventaire  JE 30172, un sarcophage provenant d'un hypogée qui n'a jamais été localisé, celui du fils aîné d'Amenhotep III, le prince Thoutmosis, frère du pharaon Amenhotep IV/Akhenaton. 

 

     Découvert en 1892, à Mît Rahineh (Memphis), au sud d'un temple de Ramsès II, ce cercueil en calcaire de 64 centimètres de haut présente une décoration explicite grâce aux textes et à l'iconographie gravés en creux : il s'agit de celui de Ta-Mi(ou)t, littéralement "la chatte", l'animal préféré du jeune souverain, que l'on voit, sur le cliché ci-dessous, assise devant une table d'offrandes, tout comme le serait n'importe quel défunt humain. Derrière elle, la même bête, momifiée cette fois.

 

 

Sarcophage de la chatte du prince Thoutmosis

 

     Sur le couvercle, courent deux inscriptions dédicatoires, à peu de choses près semblables, que le Professeur Dimitri Laboury, de l'Université de Liège, traduit dans son dernier opus, la première par : "Fait sous l'autorité du fils du roi, le chef des prêtres en Haute et Basse-Egypte, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis", et la seconde : "fait sous l'autorité du fils aîné du roi, son bien-aimé, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis".

    

 

    La plus ancienne évocation de Bastet, Dame de Bubastis, avec les traits d'une chatte se trouve en réalité sur une bague (E 3717) qu'un jour, nous découvrirons ensemble en ce Département, dans la vitrine 7 de la salle 9 ci-après, consacrée à la parure : elle appartint  à un certain Hormès, scribe de la correspondance d'Osorkon II, souverain de la XXIIème dynastie. Au revers du bijou, cette précision : Osorkon-fils-de-Bastet.

 

     Toutefois, il ne faut pas oublier que bien avant cette conception, dès les premières dynasties, je l'ai précédemment souligné, Bastet, qui personnifiait l'oeil du dieu solaire Rê dont elle pouvait exprimer la puissante violence, avait déjà été affublée de traits et de caractéristiques léonins : en ces temps anciens, on l'appelait notamment Sekhmet.

 

     Deux visages, contradictoires, mais en parfaite adéquation avec la notion de dualité caractéristique de la mentalité égyptienne : celui de la lionne redoutable et celui, plus apaisé, de la chatte maternelle.

 

     En tant qu'associée à ce petit animal, Bastet fut généralement considérée comme symbole de fertilité, de maternité : c'est évidemment ce qu'exprime la figurine de bronze, N 3930, aux mamelles bien en évidence, que nous avons pu admirer la semaine dernière.

 

     C'est aussi ce que démontre cette autre, E 11295, en bronze également, de 10, 2 centimètres de long et seulement 5 de hauteur, exposée à gauche de la précédente, ici dans la vitrine 3 devant nous.   


 

E 11295

 

    

     Cette chatte, couchée sur son côté gauche à même un socle hémisphérique posé sur un autre de marbre jaune, pattes étendues, quasiment dans la même position altière que sa voisine, tête dressée et oreilles particulièrement droites, attitude vigilante s'il en est, semble éminemment fière d'allaiter ses deux petits.

 

     Et il en est de même pour celles des deux extrémités de la rangée :

 

* la première (E 3), à gauche, en bronze, de 12 cm de long et de 5, 50 cm de haut figure l'animal s'amusant également avec son chaton


E 3

 

 

et la dernière (E 5586), tout à droite, sur un support de marbre jaune, qui fit partie de la collection Rousset bey : l'ensemble de bronze mesurant 11, 2 cm de haut et 6, 8 de large présente une chatte perchée sur une colonne, accompagnée de ses trois rejetons. 

 

E 5586


 

     Vous remarquerez ici, par parenthèses, nette allusion à ces chapitaux sommitaux que l'on retrouve fréquemment dans l'architecture égyptienne, que la colonne représente une fleur de lotus qui, comme j'ai déjà eu  maintes fois l'opportunité de le souligner, est un symbole de régénérescence pour tout défunt.

 

 

      Il paraît en vérité extrêmement difficile de trancher aux fins de déterminer si des pièces de Basse Epoque telles que celles-ci constituent de simples figurines décoratives ou, plus pragmatiquement, si elles faisaient office d'ex-voto déposés par une jeune maman désireuse par exemple de remercier la déesse Bastet de lui avoir permis une grossesse heureuse ou de lui avoir donné un bel et fort enfant ...

 

     Mais quoi qu'il en fût de leur utilité aux derniers siècles de l'Egypte pharaonique,  et pendant l'époque gréco-romaine, il n'en demeure pas moins qu'aux yeux des artistes qui les créèrent, ces statuettes représentaient indiscutablement un symbole de féminité, un symbole de maternité que mamelles pour les unes et jeux familiaux pour les autres ne peuvent que corroborer : c'est, me semble-t-il, cet aspect essentiellement positif de Bastet qu'il faut garder en mémoire de notre rendez-vous de ce mardi ...

 

 

 

(Laboury : 2010, 59-60 ; Malek :  2006, 51 et 110 ; Quaegebeur : 1989, 28-31 ; Valbelle : 2010, 294 et 392 ; Yoyotte : 1987, 176 ; ID. 1988, 155-77 ; Zivie : 2003)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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