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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 23:00

 

   La propension qui est mienne à ouvrir volontiers des parenthèses en abyme qui n'en finissent pas de se refermer n'a d'égale que mon irrépressible envie d'essayer d'être le plus complet possible. Nonobstant le fait  que je sois intimement persuadé que l'exhaustivité n'est guère défendable dans une science qui, comme l'égyptologie, ne cesse d'annoncer de nouvelles découvertes, j'essaie, dans la mesure de la documentation dont je dispose, d'embrasser le plus largement qu'il me soit permis les composantes les plus récentes des sujets qu'ici je traite.

 

     C'est la raison pour laquelle, j'aimerais aujourd'hui poursuivre l'intervention entamée mardi dernier, à propos de la déesse Bastet  dont vous pourrez admirer, tout à l'heure quand nous nous quitterons, dans la première vitrine de la salle 19, la dernière du rez-de-chaussée de ce Département, une fort élégante théorie ; et, envisager d'y apposer un point final. 

 

 

Chats (Photo - J. Artigue)

 

 

     (Je profite de l'opportunité qui m'est ici donnée pour grandement remercier Madame Jocelyne Artigue, une de mes lectrices grenobloises, d'avoir eu la bonté de m'envoyer ce cliché et d'avoir sans hésitation aucune accepté que je l'inclue dans le présent article.) 

 

 

     Après avoir à deux reprises ce jour-là, rencontré le terme Bubasteion, une fois à Alexandrie avec la découverte qui fut faite, en ce début d'année 2010, de plusieurs cachettes remplies de centaines de statues de chattes dans les ruines, selon madame Dominique Valbelle, du plus grand temple ptolémaïque connu jusqu'à présent dans cette mégapole de l'Antiquité ; et une deuxième fois à Saqqarah, au sud-est de la pyramide de Téti, où de nombreuses tombes rupestres du Nouvel Empire ont été réutilisées à la Basse Epoque en tant que catacombes réservées à des chats, je vous en avais brièvement expliqué l'origine grecque : la ville de Bubastis, la Per Bast des Egyptiens, la "Maison de la déesse Bastet", chef-lieu du 18ème nome de Basse-Egypte.

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, il s'agit  bien de cette nécropole à laquelle faisait allusion Hérodote au chapitre 67 du Livre II de L'Enquête que je vous avais ici donné à lire.

 

     C'est à Bubastis donc, Tell Basta en arabe, l'actuelle Zagazig sur la branche pélusiaque du Nil, dans le Delta oriental, à quelque quatre-vingts kilomètres au nord-est du Caire, qu'entre 1886 et 1889 furent retrouvées, par l'égyptologue suisse Henri Edouard Naville, des tombes dans lesquelles, par milliers, avaient été inhumées des statuettes de chats, essentiellement en bronze mais aussi de très nombreuses momies de ces petits félidés qui, manifestement, servirent d'ex-voto dédiés à la paisible déesse Bastet.

 

     (Puis-je me permettre de conseiller à ceux qui, parmi vous, désireraient en savoir plus concernant Bubastis de consulter cette page du Net, extrêmement complète, qui lui est consacrée ?)


 

     Vous n'êtes évidemment pas sans ignorer que certains animaux furent vénérés dès les premiers temps de l'histoire égyptienne et, bien plus tard, momifiés en grand nombre en tant que supports d'une divinité ou, à tout le moins, en tant qu'intermédiaires entre cette dernière et l'homme . Le chat, pour sa part, devint vite l'incarnation -  l'hypostase vivante, rencontrerez-vous parfois dans les ouvrages spécialisés -,  de cette déesse représentée dès lors soit simplement sous la forme animale, comme les statuettes ci-dessus exposées salle 19, soit - et c'est peut-être plus fréquent - en tant que femme debout, mais alors avec une tête de chat.

 

     Bien qu'aménagés à partir de la vingt-deuxième des trente dynasties, vers le VIIIème siècle avant notre ère donc, les différents cimetières de chats répartis sur le sol égyptien constituent, mis à part les tombeaux des taureaux Apis, au Sérapéum de Saqqarah, et Mnévis, à Héliopolis qui les ont précédés de peu, les plus anciens exemples d'ensevelissement d'animaux en grande quantité actuellement connus.


     Exceptons toutefois la découverte que fit l'égyptologue anglais W. M. Flinders Petrie (1853-1942) dans le cimetière du Moyen Empire à Abydos, en Haute-Egypte, d'une petite tombe surmontée d'une superstructure en forme de pyramide dans la chapelle de laquelle il exhuma 17 squelettes de chats qu'accompagnait une rangée de petits pots qui, selon lui, avaient dû jadis contenir du lait ...

 

     Exceptons également, mais elles n'avaient rien de collectif celles-là, quelques rares tombes du Nouvel Empire dans lesquelles un maître tenait à rendre hommage à son félidé favori : ainsi , par exemple, existe-t-il au Musée du Caire, sous le numéro d'inventaire  JE 30172, un sarcophage provenant d'un hypogée qui n'a jamais été localisé, celui du fils aîné d'Amenhotep III, le prince Thoutmosis, frère du pharaon Amenhotep IV/Akhenaton. 

 

     Découvert en 1892, à Mît Rahineh (Memphis), au sud d'un temple de Ramsès II, ce cercueil en calcaire de 64 centimètres de haut présente une décoration explicite grâce aux textes et à l'iconographie gravés en creux : il s'agit de celui de Ta-Mi(ou)t, littéralement "la chatte", l'animal préféré du jeune souverain, que l'on voit, sur le cliché ci-dessous, assise devant une table d'offrandes, tout comme le serait n'importe quel défunt humain. Derrière elle, la même bête, momifiée cette fois.

 

 

Sarcophage de la chatte du prince Thoutmosis

 

     Sur le couvercle, courent deux inscriptions dédicatoires, à peu de choses près semblables, que le Professeur Dimitri Laboury, de l'Université de Liège, traduit dans son dernier opus, la première par : "Fait sous l'autorité du fils du roi, le chef des prêtres en Haute et Basse-Egypte, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis", et la seconde : "fait sous l'autorité du fils aîné du roi, son bien-aimé, le grand des directeurs des artisans, le prêtre sem, Thoutmosis".

    

 

    La plus ancienne évocation de Bastet, Dame de Bubastis, avec les traits d'une chatte se trouve en réalité sur une bague (E 3717) qu'un jour, nous découvrirons ensemble en ce Département, dans la vitrine 7 de la salle 9 ci-après, consacrée à la parure : elle appartint  à un certain Hormès, scribe de la correspondance d'Osorkon II, souverain de la XXIIème dynastie. Au revers du bijou, cette précision : Osorkon-fils-de-Bastet.

 

     Toutefois, il ne faut pas oublier que bien avant cette conception, dès les premières dynasties, je l'ai précédemment souligné, Bastet, qui personnifiait l'oeil du dieu solaire Rê dont elle pouvait exprimer la puissante violence, avait déjà été affublée de traits et de caractéristiques léonins : en ces temps anciens, on l'appelait notamment Sekhmet.

 

     Deux visages, contradictoires, mais en parfaite adéquation avec la notion de dualité caractéristique de la mentalité égyptienne : celui de la lionne redoutable et celui, plus apaisé, de la chatte maternelle.

 

     En tant qu'associée à ce petit animal, Bastet fut généralement considérée comme symbole de fertilité, de maternité : c'est évidemment ce qu'exprime la figurine de bronze, N 3930, aux mamelles bien en évidence, que nous avons pu admirer la semaine dernière.

 

     C'est aussi ce que démontre cette autre, E 11295, en bronze également, de 10, 2 centimètres de long et seulement 5 de hauteur, exposée à gauche de la précédente, ici dans la vitrine 3 devant nous.   


 

E 11295

 

    

     Cette chatte, couchée sur son côté gauche à même un socle hémisphérique posé sur un autre de marbre jaune, pattes étendues, quasiment dans la même position altière que sa voisine, tête dressée et oreilles particulièrement droites, attitude vigilante s'il en est, semble éminemment fière d'allaiter ses deux petits.

 

     Et il en est de même pour celles des deux extrémités de la rangée :

 

* la première (E 3), à gauche, en bronze, de 12 cm de long et de 5, 50 cm de haut figure l'animal s'amusant également avec son chaton


E 3

 

 

et la dernière (E 5586), tout à droite, sur un support de marbre jaune, qui fit partie de la collection Rousset bey : l'ensemble de bronze mesurant 11, 2 cm de haut et 6, 8 de large présente une chatte perchée sur une colonne, accompagnée de ses trois rejetons. 

 

E 5586


 

     Vous remarquerez ici, par parenthèses, nette allusion à ces chapitaux sommitaux que l'on retrouve fréquemment dans l'architecture égyptienne, que la colonne représente une fleur de lotus qui, comme j'ai déjà eu  maintes fois l'opportunité de le souligner, est un symbole de régénérescence pour tout défunt.

 

 

      Il paraît en vérité extrêmement difficile de trancher aux fins de déterminer si des pièces de Basse Epoque telles que celles-ci constituent de simples figurines décoratives ou, plus pragmatiquement, si elles faisaient office d'ex-voto déposés par une jeune maman désireuse par exemple de remercier la déesse Bastet de lui avoir permis une grossesse heureuse ou de lui avoir donné un bel et fort enfant ...

 

     Mais quoi qu'il en fût de leur utilité aux derniers siècles de l'Egypte pharaonique,  et pendant l'époque gréco-romaine, il n'en demeure pas moins qu'aux yeux des artistes qui les créèrent, ces statuettes représentaient indiscutablement un symbole de féminité, un symbole de maternité que mamelles pour les unes et jeux familiaux pour les autres ne peuvent que corroborer : c'est, me semble-t-il, cet aspect essentiellement positif de Bastet qu'il faut garder en mémoire de notre rendez-vous de ce mardi ...

 

 

 

(Laboury : 2010, 59-60 ; Malek :  2006, 51 et 110 ; Quaegebeur : 1989, 28-31 ; Valbelle : 2010, 294 et 392 ; Yoyotte : 1987, 176 ; ID. 1988, 155-77 ; Zivie : 2003)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Cendrine 16/01/2015 00:32

Des sculptures vivantes, on sent respirer la matière et si on l'effleure, dans le secret de la contemplation, elle émet un doux ronronnement... Merci pour ce bel hommage aux féminités enlacées.
Amitiés Richard
Cendrine

Richard LEJEUNE 17/01/2015 09:08



     J'aime beaucoup, chère Cendrine, l'heureux pendant que vous faites au côté pragmatique de mes articles quand vous les commentez avec ce regard
éminemment féminin et poétique ...



FAN 08/01/2015 17:03

Merci Richard, j'en sais un peu plus sur la déesse Bastet et l'origine de son nom! les statuettes sont magnifiques!! L'avant dernière me plait beaucoup! la déesse représentée assise est difficile à
réaliser mais je n'ai pas dit mon dernier mot!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 10/01/2015 09:41



     Persévérez, Fan, persévérez ...



Fille du Midi 21/10/2010 23:39


Toutes ces représentations de chats sont vraiment remarquables (les artistes connaissaient bien leur sujet) mais j'ai un faible pour la dernière photo de cette chatte et ses petits... j'ai
l'impression qu'ils vont s'animer


Richard LEJEUNE 22/10/2010 08:05



     Que ce soit pour vous plus particulièrement cette pièce-là ou pour un autre de mes lecteurs un chat voisin dans la même vitrine, il me
semble en effet que tous ces petits monuments possèdent ce souffle esthétique qui les rend presque vivants.



Montoumès 20/10/2010 08:22


Je partage le point de vue sur le lotus et le papyrus. Mais j'émets des réserves puisque nous sommes sur une période tardive et qu'il est possible qu'ici on a une double représentation (composite)
d'un lotus (dont on reconnait les traits dans le détail de la gravure) sur un plant de papyrus. Mais peut-être me trompe-je :) il faudrait l'avis d'un expert (ou d'autres photos sous d'autres
axes).

Pour les hiéroglyphes "extraterrestres", c'est une attestation de réemploi, tout simplement. On plâtrait certains reliefs pour les "re-graver", pour corriger des textes, mais aussi des reliefs
inadéquats (entrée du temple de Ramsès III à Médinet Habou). Une fois le plâtre tombé au fil des ans, on retrouve ces "repentir" qui forme parfois des signes "qui ressemblent" à des hélicoptère,
avion, sous-marin... J'en ai une photo (un peu floue mais identifiable :)) si cela vous intéresse !


20/10/2010 10:39



     Tu as probablement raison sur la réprésentation composite, J. : mais soit, comme tu le suggères, il nous faudrait un avis plus éclairé, soit
pouvoir regarder la pièce de bien plus près, c'est-à-dire directement en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre car, en agrandissant le centre de la photo,
l'ensemble devient trop flou à mes yeux pour distinguer vraiment quoi que ce soit ...


 


     J'ai effectivement déjà rencontré ce genre de représentations, mais je veux bien que tu m'envoies ta photo par mail. Merci à toi.


 


 



Montoumès 19/10/2010 17:31


Je pense que pour E 5586 on peut sans trop se tromper rapprocher la tige de papyrus également à la déesse Hathor (puisqu'Hathor se manifeste aussi sous les traits de la chatte Bastet). On se
rappellera aussi les représentations d'Hathor sortant des fourrés de papyrus.

Tifet > Ne rate pas les hiéroglyphes "extraterrestre" ;)
(première salle couverte, entre l'avant dernière et dernière colonne à ta droite, sur l'architrave) :) bon voyage !


Richard LEJEUNE 19/10/2010 20:28



     Tout à fait d'accord avec toi, évidemment, J., concernant Hathor et les fourrés de papyrus.


Je pense d'ailleurs- il faudrait que je vérifie - que j'y avais fait allusion dans mon article sur ce sujet dans la rubrique "Décodage de l'image
égyptienne", non ?


 


     Mais pourquoi, toi, y vois-tu une ombelle de papyrus quand moi j'y pressens plutôt une fleur de lotus ???


 


     Que Tifet nous rapporte les clichés de signes "extra-terrestres" serait une chose ; qu'elle nous en explique la teneur, en serait une autre
...



JA 19/10/2010 16:09


Quelle est SVP la signification du chiffre 9 dans l'Egypte ancienne .MERCI
JA


Richard LEJEUNE 19/10/2010 17:13



     Le 9 se disait "pésédjet", en égyptien ancien : c'était le pluriel des pluriels, l'infini en quelque sorte.


 


     Mais "pésédjet", c'était aussi ce qu'après les Grecs on appelle l'ennéade, c'est-à-dire un groupe de neuf divinités qui, pour les
prêtres théologiens d'Héliopolis, symbolisaient les diverses forces qui permirent la Création : Atoum, le démiurge, puis ses enfants Shou, l'atmosphère, l'air sec et Tefnout, l'air liquide,
l'humidité.


Ensuite, ses petits-enfants : Geb, la terre et Nout, le ciel ; ainsi que leurs descendants, les deux couples formés par Isis et Osiris, Nephthys et Seth.


Ce qui nous en fait 9 !


 


     Ceci étant, on emploie maintenant indistinctement le terme d'ennéade pour définir des groupes de dieux locaux, même si leur nombre est
inférieur (7, par exemple, pour l'ennéade d'Abydos) ou supérieur (15, pour l'ennéade thébaine) au nombre 9 initial.


Mais dans ces cas, le sens étymologique originel, vous le constatez, a complètement disparu ...


 


     Toutefois, et ceci nous entraîne aux marges de votre question, quand il s'agit d'un groupe de 8 dieux, on trouve le terme "ogdoade" (pour la
théologie d'Hermopolis, par exemple).



Tifet 19/10/2010 09:41


Aux yeux des artistes certes, mais aussi aux yeux de tous les égyptiens me semble-t-il, la vénération était telle qu'ils n'hésitaient pas à punir très sévèrement quiconque tuait l'un de ces
animaux, aussi quand un passant croisait un chat mort, il s'empressait de s'éloigner du cadavre......bonne semaine Richard, je prépare mon départ pour l'Egypte ds un mois et Abydos fait partie des
sites que je ne connais pas encore et que je vais aller voir.


Richard LEJEUNE 19/10/2010 15:37



     C'est effectivement ce qu'écrivaient les Anciens à propos des us et coutumes qui relevaient des rapports entre les Egyptiens et les
chats.


 


     Préparez bien ce nouveau périple en terres pharaoniques que je vous souhaite le plus agréable et le plus intéressant qu'il soit possible. Et
n'oubliez pas qu'ici, en terres wallonnes,  l'un ou l'autre qui ne s'y est point encore rendu, attend clichés et commentaires de tout ce que vous découvrirez ...


En toute amitié, et sans vous commander, bien sûr ...


 



JA 19/10/2010 07:48


Merci Richard, si vous permettez que je vous appelle ainsi...votre lectrice Grenobloise est toujours ravie de lire vos articles: ce dernier rend encore un bel hommage aux chats. Bonne journée. JA


Richard LEJEUNE 19/10/2010 15:30



     Il est bien évident que je ne voie aucun obstacle dirimant à ce que vous m'appeliez par mon prénom !  





     Ceci posé, merci à vous pour cette aimable appréciation.


 


 



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