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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 00:00

 

      La vénération par les Egyptiens de dieux sous l'aspect d'animaux ne me semble plus à démontrer : nous avons en effet croisé tout au long de ce blog Horus, Anubis, Sobek, Bastet et quantité d'autres divinités à tête ou à corps zoomorphe.

 

     Nous avons également rencontré, le 27 octobre 2009, dans la première vitrine ici, derrière nous, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, près de la fenêtre grillagée donnant sur le quai François Mitterrand longeant la Seine, quelques ostraca qui m'ont permis d'évoquer le dieu Thot, Scribe suprême, détenteur du savoir, partant, de l'écriture, représenté sous l'aspect d'un babouin.

 

     Nonobstant que les toutes premières figurations de singes apparurent en Egypte dès la fin du Néolithique sous forme de petites statuettes, vraisemblablement des ex-voto destinés dès lors à une manifestation cultuelle, ce n'est nullement cette connotation divine attribuée à certains simiens qu'aujourd'hui je voudrais épingler, mais plutôt leur côté familier : il est en effet dans mes intentions, à tout le moins dans ce premier article, après les chats et les chiens, d'envisager les pièces ici exposées devant nous sous le seul angle des attitudes adoptées qui les rapprochent considérablement des humains. 


 

 

AF 10848 - Profil

 

     Le singe est toujours une gazelle dans les yeux de sa mère

 

Proverbe tunisien contemporain

    

 

 

     Parfaitement avérés sur les rives du Nil dès la fin de la Préhistoire,  je viens de le souligner, ils provenaient soit de Nubie, du Soudan ou d'Abyssinie. 

 

     Cette origine extra-égyptienne induit, par parenthèse, d'évidentes relations, commerciales mais également militaires, entre les autochtones et ces pays voisins où l'on sait qu'ils vivaient à l'état de nature dans les forêts et, vraisemblablement, aux abords de points d'eau, au milieu d'une faune exotique - je pense notamment aux girafes - qui, après les conquêtes des souverains du Nouvel Empire, avec eux foulera le sol égyptien au titre de tribut offert à Pharaon par les princes de Kouch ou de Pount en guise de respectueuse soumission.   

 

     Les détails des représentations peintes ou gravées mises au jour dans certains monuments funéraires sont si précis qu'il nous est possible de distinctement déterminer l'existence de deux catégories différentes : les cynocéphales, babouins lourds d'aspect, au   nez allongé, à l'épais camail, aux pattes fines et à la queue courte et touffue  et les cercopithèques, de plus petite taille, à la silhouette légère et à longue queue traînante.

 

     Ce n'est pas tant sur cette différenciation entre les espèces que ce matin je voudrais attirer votre attention mais plutôt, comme je l'ai annoncé ci-avant, loin de toute arrière-pensée cultuelle, sur les poses, les attitudes, les gestes que les artistes avaient déjà croqués et, probablement aussi, dont ils avaient reconnu l'analogie avec les leurs ...  

 

      C'est ce que déjà indique la première statuette en faïence siliceuse, ici à l'extrême gauche de la vitrine (bizarrement sans numéro de référence), d'un singe accroupi, d'une dizaine de centimètres de hauteur, tenant devant lui une palme ;

 

 

Statuette de singe - Sans numéro

 

pièce qu'il faut évidemment rapprocher de la troisième de la série (N 4104), en faïence siliceuse également, nettement plus petite puisqu'elle ne mesure que 5, 65 cm de hauteur.

 

 

 

N 4104

 

 

      Le symbole du palmier, partant, de la palme, occupe une place de choix dans les conceptions religieuses égyptiennes - à la mesure, assurément, de son importance dans le parc végétal et l'économie du pays. En effet, il participe à la renaissance, à la vie éternelle des défunts : n'est-ce pas sur les nervures de ses feuilles que Thot babouin, Maître du temps, comptabilise les années ?

 

     Plus prosaïquement, l'association singe et palmier, s'exprime sur de nombreux ostraca figurés mis au jour à Deir el-Médineh où l'on voit l'agile mammifère grimper dans les branches de palmiers-doum ou dattiers pour aller s'y  régaler de leurs fruits ; j'y reviendrai prochainement. 


      Depuis la XIXème dynastie, et plus spécifiquement à l'époque ptolémaïque, la vignette du chapitre 147 du Livre pour sortir au jour (plus communément appelé Livre des Morts), propose un génie cynocéphale accueillant le trépassé une palme à la main.


     Quand on sait que l'arbre est aussi en rapport étroit avec la naissance de la lumière et à son cheminement : les colonnes palmiformes que vous retrouvez dans certains temples égyptiens en sont notamment une preuve lithique, on comprend aisément que ces statuettes de babouins tenant une feuille de palmier - comme d'ailleurs la dernière sur laquelle je m'attarderai à la fin de cette intervention, avec le singe appuyé contre la colonette au chapiteau en forme de palmes -, sont porteuses d'une connotation funéraire non négligeable, d'où leur présence dans le  mobilier des tombes : l'animal est non seulement censé permettre au mort de passer sans encombre de sa vie ici-bas à celle de l'Au-delà mais, également, lui assurer son retour à la lumière.

   

 

     Entre ces deux petits objets dans la vitrine devant nous, N 4100, en stéatite, haut d'une quinzaine de centimètres, datant du Nouvel Empire :

 

 

N 4100

 

 

cette touchante guenon maternant, tout en tenant de la main droite une fleur de lotus - symbole de régénération - sur l'épaule de son petit qui, personnellement, m'émeut tout autant que, dans la même vitrine, les chattes et les chiennes allaitant leur progéniture que nous avons précédemment rencontrées et bien évidemment, sur la même rangée, la cinquième pièce, cette mère embrassant son rejeton (AF 10848) en stéatite glaçurée, de 6 cm de haut dont je me suis fait un plaisir de déjà vous en proposer une vue de profil ce matin, au tout début de notre visite. 

 

 

AF 10848 - Face

 

 

     Au risque de me répéter, vous m'autoriserez j'espère, amis lecteurs, à continuer de m'extasier sur le talent de ces artistes anonymes égyptiens qui grâce à quelques petits centimètres cubes de matière parviennent à  encore autant nous attendrir ...


 

     Entre ces deux animaux venus du fond des âges pour manifester devant nous toute la beauté de l'amour maternel - thème récurrent dans l'art égyptien, nous l'avons vu -, une amulette, dont l'anneau est bien visible dans le dos, en faïence siliceuse de 1,5 cm de haut (AF 6953).

 

AF 6953 - Profil

 

 

     L'animal assis se sustente ... 

 

     Comme le font également les deux derniers singes exposés : 

 

 

E 317 A, adoptant lui aussi la même position, de 16, 8 cm de haut, réalisé en ivoire (ou en corne ?)

 

 

E 317 A 

 

 

 

 

et E 317 F, en ivoire, d'une hauteur de 8,9 cm, probablement un récipient à onguents.

 

 

E 317 F

 

 

     Et à propos précisément d'objets de toilette, cette pièce que j'ai gardée pour mettre un point final à  notre rendez-vous de ce matin : un petit étui à kohol en bois (E 7985), de 8,5 cm de hauteur, datant de la XVIIIème dynastie. 

 

 

E 7985

 

     Le cynocéphale est assis sur un socle rectangulaire de 4, 5 x 3, 5 cm, joue droite appuyée contre une colonnette au chapiteau palmiforme qu'il agrippe des deux mains.

 

 

     L'égyptologue tchèque Jaromir Malek soutient avec beaucoup d'à-propos que ce type de représentation est marquée au coin d'une évidente connotation érotique que la forme phallique du pilier et, surtout, l'animal qui le maintient ainsi érigé ne peuvent que corroborer. Et que dans le trousseau  d'une chambre de dame, il constituait un élément symbolisant l'espérance d'une maternité désirée ... 

 

     Car, il faut le savoir, l'animal, un babouin en l'occurrence, s'il fut souvent comme je l'ai mentionné dans l'article d'octobre 2009 auquel d'emblée j'ai ce matin fait allusion, fut assimilé au dieu Thot, il le fut aussi à un certain Baba (ou Bébon) qui, depuis les Textes des Pyramides et jusqu'à l'aube du Nouvel Empire, passa aux yeux des Egyptiens - qui n'ignorèrent évidemment pas la lascivité et l'hyperactivité sexuelle du cynocéphale - pour le dieu de la force virile et, partant, de la fertilité:  "Bébon était le taureau des babouins", proclame un passage de ces textes (Pyr. 516 c). (Par "taureau", entendez ici "chef de ...")

 

     Dans le Papyrus Jumilhac (Louvre E 17110), récemment évoqué dans un tout autre contexte, Bébon nous est présenté (en 16, 9) avec "le dessus de son oeil profondément creusé vers l'intérieur", ce qui, vous en conviendrez avec moi amis lecteurs, correspond exactement au visage d'un singe dont l'arcade sourcilière paraît former, rappelle l'égyptologue belge Philippe Derchain, une visière au-dessus de l'oeil, délimitant de la sorte une profonde cavité.

 

     C'est donc ce Bébon cynocéphale que les Egyptiens de l'Antiquité sollicitèrent pour obtenir un renouveau de leur vigueur sexuelle : son phallus ne figurait-il pas - érection oblige ! - le mat de la barque que tout défunt empruntait pour naviguer dans l'Au-delà ?

 

     Enfin, pour corroborer mes propos, je citerai deux textes du Moyen Empire qui indubitablement ne laissent aucun doute sur sa fécondité (Urk. V, 156, 6) : "On doit apporter au mort le phallus de Bébon qui procrée les enfants". Et le texte de se poursuivre, à la question de savoir "Où faut-il le planter ?", par ces  mots dénués d'ambiguïté : "Sur les cuisses, là où les jambes s'ouvrent."

 

     Et faisant allusion à une formule magique, ce conseil émanant des Textes des Sarcophages, tout aussi clairement exprimé : Quant à tout homme qui la connaîtra, il pourra s'accoupler sur cette terre la nuit et le jour, et le coeur des femmes viendra à lui, chaque fois qu'il en éprouvera le désir."

 

     Qui, après cela, révoquera d'un revers de main et d'un sourire narquois l'assertion de J. Malek ci-dessus qui voit dans ce petit étui à kohol (E 7985) disposé devant nous dans cette vitrine 3 un véritable symbole érotique ???

 

 

 

( Derchain : 1952, 13-34 ; Guilhou : 1999, 387-8Malek : 2006, 59 ; Vandier d'abbadie : 1972, 60)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Montoumès 21/02/2011 17:17


Très "amusant" aussi, quoique probablement couvert d'un second sens de lecture indiscutable... http://www.egyptopedia.fr/img-entrees/ostracon-ostraca.jpg


Richard LEJEUNE 21/02/2011 17:41



     Oui, je connais également cet ostracon : il est exposé au Louvre, dans la salle 10 consacrée aux loisirs musicaux (vitrine 3).


 


     Il s'agit là encore d'un exemple d'"inversion", d'une scène parodique : un singe debout à l'instar d'un être humain joue de la
double flûte pour une jeune fille qui l'aguiche en dansant nue devant lui et en lui caressant le menton ...


 


     La connotation érotique est ici aussi on ne peut plus précise !



FAN 17/02/2011 17:28


Merci Richard pour toutes ces jolies statuettes mais surtout merci aux artistes anonymes!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 18/02/2011 08:40



     Je pensais bien qu'elles vous raviraient ...



Tifet 17/02/2011 09:10


C'est bien dommage que toutes ces statuettes passent inaperçues ! quant à la E 317 A je pencherai plutôt pour de la stéatite peut-être ??


Richard LEJEUNE 18/02/2011 08:34



     Et il y a tant de "trésors" dans ce Département - comme dans d'autres, évidemment -, devant lesquel le public passe sans y prendre garde,
pressé qu'il est d'arriver aux grands "incontournables" ...


 


     Désolé, Tifet, mais les catalogues sont tous unanimes pour rejeter une origine rocheuse à E 317 A et lui reconnaître plutôt une animale,
hésitant toutefois entre l'ivoire ou la corne comme je l'ai indiqué.



un voyageur qui passe 16/02/2011 23:03


... émouvantes, les statuettes de guenons (en particulier celle avec son petit)
Merci de continuer votre "tour des animaux"


Richard LEJEUNE 17/02/2011 07:18



     Ce "tour des animaux" se terminera bientôt, les singes étant, après les chats et les chiens, les derniers animaux familiers que
propose cette vitrine 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...



JA 16/02/2011 20:45


comment voyez vous que le E317F est un récipient à onguent?
le monde est phallique donc procréatif et jouissif, sinon il serait mort depuis longtemps,
a bientôt
JA


Richard LEJEUNE 17/02/2011 07:09



     Si vous regardez attentivement la partie supérieure de la tête, vous constaterez sans peine  que l'objet est évidé ...



etienne 16/02/2011 19:00


merci pour cette belle introduction, cet etui à khol est superbe!
et bien sûr je vous suis largement sur votre conclusion se rapprochant de j.Malek!

égyptologiquement!


Richard LEJEUNE 17/02/2011 07:06



     Il est en effet remarquable, comme souvent le sont ces petits objets à côté desquels, le plus souvent, le grand public passe sans vraiment
prendre attention ...



Louvre-passion 15/02/2011 20:59


Si les hommes égyptiens utilisaient les vertus du phallus de Bébon pour leur virilité, cette pratique avait elle un pendant chez les femmes en quête de fécondité ou d'amour ?


Richard LEJEUNE 16/02/2011 07:52



     Oui, et le petit étui à kohol présenté ici fait partie de ces objets qui  sont manifestement  porteurs d'une connotation érotique,
qui ont une valeur magique favorisant la relation amoureuse, voire la fécondité désirée ...


 


     De nombreux détails des peintures murales des tombes vont également dans ce sens : j'ai d'ailleurs déjà, dans l'un ou l'autre article, eut
l'opportunité d'attirer l'attention sur l'apprêt d'une coiffure, le port d'une perruque, la présence d'un chat sous le siège d'une dame, etc.



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