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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 23:00

           Le terme imakhou définit précisément le statut d'un propriétaire de tombe qui est approuvé par la reconnaissance publique et assuré d'une place permanente dans la mémoire sociale.

 

Jan  ASSMANN

Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale

 

Paris, Conférences, essais et leçons du Collège de France, Julliard

p. 65 de mon édition de 1989

 

 

 

       Après vous avoir expliqué, mardi dernier, à quoi correspondait la catégorie sociale des khentyou-she, je me propose aujourd'hui, amis lecteurs, toujours devant le linteau E 25681 exposé dans la première des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où nous  revenons régulièrement depuis le 15 mars, d'évoquer la notion d'imakhou.

 

     Souvenez-vous, en étudiant, les inscriptions gravées sur certains de ses monuments, nous avions relevé, le 22 mars dernier, deux annotations intéressantes nous permettant de mieux appréhender le personnage de Metchetchi : son rôle de Directeur du bureau des Khentyou-she du palais, d'une part et cette épithète d'imakhou sur laquelle, aujourd'hui, je voudrais plus spécifiquement vous entretenir. 

 

 

Metchetchi imakhou

 

 

     Premier point essentiel à bien comprendre : nous ne sommes pas là en présence d'une fonction comme celle de gestion qu'il assumait à la résidence royale par rapport aux khentyou-she qui y étaient employés, mais d'un lien qui l'unissait à Ounas, ultime souverain de la Vème dynastie, puisque nous avons précédemment appris qu'il se proclamait : "imakhou auprès d'Ounas, son maître", expression relativement malaisée à traduire, que les égyptologues rendent volontiers par "bienheureux", "vénérable", "honoré" et qui, dans les faits, définit une relation privilégiée entre une personne et un supérieur, qu'il fût un parent ou le roi, voire même une divinité.

 

     Ainsi, peut-on lire sur notamment trois monuments de calcaire provenant de l'Ancien Empire dont deux sont exposés ici, au Louvre, dans la salle 22 du premier étage, la statue de Kanefer et d'Iynefret (A 120 - vitrine 8), datant de la IVème dynastie et celle de Sekhemka assis avec son épouse et leur fils (A 102 - vitrine 13) : que le premier était imakhou auprès de son maître et le deuxième, auprès du grand dieu, c'est-à-dire, si je suis la thèse de l'égyptologue américain James P. Allen, Osiris, en tant que Seigneur de la Nécropole). Le dernier, le socle (E 12632) d'une statue de Neferhetepes, fille du roi Didoufri, devant à mon avis se trouver dans les réserves puisque non répertorié dans mes notes ni dans la base de données du site internet du Musée, indique qu'elle l'était  auprès de son père.     

 

 

     Qu'est-ce en fait que posséder cet état d'imakh ?

      

     Il s'agit d'un lien personnel que l'on pourrait définir comme étant de clientèle que, plus tard, les Romains désigneront par le vocable do ut des ("Je te donne pour que tu me donnes") : la personne honorée de la qualité d'imakh royal, par exemple, reçoit de son protecteur privilèges et avantages non négligeables dans l'optique des conceptions funéraires visant à lui assurer un Au-delà le meilleur possible.

 

     J'entends l'un de vous me poser la question de savoir qui pouvait bénéficier de ce statut particulier. Sans hésitation aucune, je répondrai : certes, à la fin de leur vie, tous les fonctionnaires d'un rang élevé, mais aussi, et là, probablement d'office, les membres très proches du souverain, tels ses enfants et petits-enfants ; ensuite, amis et courtisans, bien sûr ; bref, tous ceux que le roi voulait privilégier, ou honorer d'avoir mené une vie irréprochable, ou rétribuer pour services rendus ...

 

     Indiscutablement, certains paragraphes des Textes des Pyramides, notamment 811 C, 1203 E, 1371 C, 1703 B et 1741 B, associent les notions d'imakh et d'imakhou à l'idée de faveurs reçues.

 

     Les mastabas des grands se groupaient à l'entour de la tombe royale, réunissant ainsi, pour l'éternité, le roi avec ses ministres, ses sujets de marque, ses familiers, précise en 1907 déjà  le père de l'égyptologie belge Jean Capart.

 

      En effet, à cette époque, Pharaon procurait à ces personnes favorisées une sépulture dans l'enceinte de son domaine funéraire - raison pour laquelle, notamment, on dénombre à Saqqarah autant de mastabas datés de l'Ancien Empire alignés près de la pyramide d'un souverain -, sur les murs desquels on peut souvent lire une formule précisant qu'il leur a fait l'offrande d'un tombeau en tant qu'imakhou auprès du grand dieu, seigneur de la nécropole.

 

     Dans le même esprit, il pourvoyait également à l'acquisition d'un sarcophage, d'une fausse-porte, d'une table d'offrandes, voire parfois de statues censées abriter l'âme du défunt et que l'on plaçait dans le serdab, cette petite pièce dissimulée derrière la chapelle funéraire : mobilier type que, dans la majorité des cas, le fonctionnaire eût été bien en peine de s'octroyer.


      (Pour une étude approfondie de tous ces éléments indispensables à une tombe, je ne puis, amis lecteurs, que vous conseiller de vous reporter à une série d'interventions qu'ici même j'avais eu l'opportunité de vous présenter à l'automne 2008 à propos notamment de la stèle fausse-porte et de la table d'offrandes, en rapport avec la chapelle d'Akhethetep que nous avions visitée salle 4.)

 

     Ces avantages étaient également accompagnés d'offrandes alimentaires pour l'éternité prélevées sur le domaine royal.  Préalablement, cet homme lige dont Pharaon avait reconnu les mérites avait été récompensé ici-bas par réception de rations journalières de nourriture émanant du palais ou attribution d'une rente en nature perçue sur les magasins royaux, quand ce n'était pas une donation d'un terrain évidemment exempt d'impôt permettant à l'impétrant de faire cultiver de quoi subsister ...

 

     En un mot comme en cent, l'imakhou honoré par le roi était nourri sur terre comme dans l'Au-delà. A quelques détails près et sous d'autres cieux, cette notion de rapport entre personnes se retrouve mutatis mutandis dans notre Moyen Age occidental avec les rapports vassaliques entre suzerains et féaux.

 

     En Egypte antique, en plus d'être assuré d'un culte funéraire dans la nécropole royale après son décès, le bénéficiaire de la dignité d'imakhou l'était également d'une survie dans l'univers céleste au milieu des rois et des dieux. 

 

     Raison pour laquelle je me dois de préciser que les souverains eux-mêmes pouvaient s'auto-proclamer imakhou - ce fut le cas d'Ounas dont nous avons appris, grâce à l'imposant fragment de calcaire (E 25681) ici devant nous, qu'il avait accordé ce mérite suprême à Metchetchi - de manière à eux aussi disposer d'une survie la plus agréable qui soit dans l'empyrée non seulement en  compagnie des monarques qui les avaient précédés mais, surtout, des divinités du panthéon égyptien. 

 

 

 

     A présent que nous avons un peu mieux cerné la personnalité de Metchetchi, ce haut fonctionnaire aulique de la fin de l'Ancien Empire, et avant de nous pencher un long temps sur les fragments peints retrouvés dans une des chambres funéraires de sa sépulture ici exposés dans le long meuble mural, je vous propose de nous retrouver, amis lecteurs, le mardi 26 avril, après le congé de Printemps belge, pour  continuer à nous intéresser au monument de la première vitrine 4 ...

 

(Mais avant ces vacances que je souhaite à tous les plus agréables qu'il soit possible, - et pendant lesquelles je vous réserve une petite surprise - n'oubliez pas, ce samedi 9 avril, notre prochain rendez-vous littéraire avec les aphorismes attribués à Ptahhotep  ...)

 

 


 

(Allen : 2006, 9-17 ; Assmann : 1989, 65 ; Capart : 1907, 14 ; Grimal : 1988, 111 ; Jansen-Winkeln : 1996, 29-36 ; Moret : 1926, 227-35 ; Sainte Fare Garnot : 1957, 600-6 ; ID. 1943, 350 ; Weill : 1946, 252 ; Ziegler : 1997 (1), 62-138)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

J-P. Silvestre 07/04/2011 18:11


De nos jours, le mot Imakhou a disparu mais la tradition perdure ! On les appelle, entre autres, Balkany...


Richard LEJEUNE 08/04/2011 07:37



Entre autres, oui.


 


Et les privilèges doivent être fortement changés : je doute que Sarko lui aménage une  tombe près de la sienne !



JA 06/04/2011 19:50


Toujours en vacances en Belgique!!!!je plaisante...
je ne connaissais pas Jean Capart mais je connais les 7 boules de cristal d'Hergé donc je l'avais déjà croisé....
Finalement "donner pour que qu'on nous donne" c'est très ubiquitaire mais le plus important c'est de tenir longtemps dans ce type de relation qui est fragile. Les Egyptiens se faisaient donc
relativement confiance surtout que dans l'au delà personne en peut rien vérifier.
Bonnes vacances
JA


Richard LEJEUNE 07/04/2011 08:43



     Je ne pense pas qu'ici, en l'occurrence, ce type de relation soit fragile : il ne faut pas oublier que tout ce qui pouvait intervenir afin
que soit la meilleure possible cette fameuse seconde vie dans l'Au-delà était recherché par les Egyptiens. Et ces liens qui unissaient de hauts fonctionnaires - rappelez-vous le "plie le bras, courbe ton dos" d'une maxime de Ptahhotep - avec leur souverain, voire même, comme je l'ai mentionné, Pharaon et les dieux, participaient de cette volonté de s'assurer une éternité la plus
agréable qui soit.


 


     Quant au père de l'égyptologie belge que je suis heureux de vous avoir quelque peu fait découvrir, s'il vous intéresse de poursuivre sur les
chemins de sa connaissance grâce à ses écrits, je me permets de vous signaler la présence, sur ce mien blog, à partir du 4 juillet et pendant les deux mois de vacances d'été 2009,
d'une série d'extraits de sa production littéraire ...



etienne 05/04/2011 14:55


vous parler de Didoufri, mais l'appellation exacte de ce roi n'est-elle pas plutôt Djedefré ou encore comme d'autre l'appelle Rédjedef?
est-ce le nom grec du fils de Khéops?

merci!


Richard LEJEUNE 05/04/2011 17:04



     Il s'agit bien d'un des fils de Khéops que la littérature égyptologique nomme volontiers Didoufri et dont le Département des Antiquités
égyptiennes du Musée du Louvre possède deux très intéressantes têtes : E 11167 et E 12626.


 


     Vous avez tout à fait raison, Etienne, de mentionner que son appellation exacte, c'est-à-dire ce que l'on peut lire sur son
cartouche, est Djedefrê. Tout comme, d'ailleurs, son frère que nous nommons Khephren s'appelle véritablement Khâfrâ et leur père que tout correctement vous appelez Khéops, originellement
Koufou.


 


     Il est maintrenant convenu et donc tout à fait admis d'emprunter tous ces noms royaux à la transcription qu'en firent les Grecs, comme
d'ailleurs la majorité des termes concernant la civilisation égyptienne.


(Ainsi, pour ne prendre qu'un seul autre exemple, nous disons, après eux, Aménophis pour Amenhotep ...)


 


     Quant à Rêdjedef que vous signalez, c'est également une appellation concernant le même personnage que l'on retrouve, notamment, sous la
plume de l'égyptologue français Michel Baud qui fait simplement état de la prononciation des hiéroglyphes en les interprétant de gauche à droite sur le cartouche : Râ - djed - ef (que
l'on peut traduire par : "Râ est la stabilité de lui" - "Râ est sa stabilité") sans tenir compte du fait que si Râ est placé en tête d'inscription, c'est eu égard à la notion d'antéposition
honorifique (à laquelle j'ai récemment fait allusion.)



etienne 05/04/2011 14:53


merci Richard pour ces précisions sur le thème présenté!
toujours aussi intéressant!
et surtout bonnes vacances à vous!

egypto-cordialement


Richard LEJEUNE 05/04/2011 17:07



     Merci Etienne. J'espère même qu'elles seront excellentes, ces vacances.


 


     Mais mon blog, quant à lui, n'en prendra pas : il poursuivra son petit bonhomme de chemin avec un thème parallèle de manière à ne pas vous
"abandonner", mes lecteurs et vous, pendant deux semaines.



Jacques Poirson 05/04/2011 09:30


Trés intéréssé par votre site qui fourmille de renseignements précis et documentés.Suis retraité Education Nationale. Passionné d'Egyptologie depuis plus d'un demi siècle. Travaille la langue à
Khéops, l'Histoire et l'Art à l'association lilloie PAPYRUS(dont je suis le vice Président: www.association-papyrus.com). Cordialement


Richard LEJEUNE 05/04/2011 10:28



Merci à vous pour cette appréciation, ainsi que ces précisions vous concernant.


En parcourant le site de l'Association Papyrus de Lille, je me suis rendu compte qu'indépendamment de votre Présidente que je connais virtuellement grâce à son 
blog et au forum égyptologique que tous deux nous fréquentons, d'autres, comme Jonathan font partie des gens avec lesquels j'ai quelques contacts ...


 


En espérant bientôt à nouveau vous lire ...


 


Cordialement,


Richard 



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