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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 00:00

 

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

 

 

 

François de MALHERBE


Stances,

Consolation à Monsieur Du Périer,

Gentilhomme d'Aix en Provence, sur la mort de sa fille

 

dans  Kanters R. et Nadeau M., Anthologie de la poésie française,

Le XVIIème siècle, Tome 1,

Lausanne, Ed. Rencontre,

p. 83 de mon édition de 1967.

 

 

 

 

     Si, d'emblée, j'ai choisi ce court extrait, pour lequel, petit cadeau supplémentaire, je vous propose le lien  vers la lecture qu'en donna jadis un immense acteur, c'est non seulement pour le plaisir de vous remettre en mémoire un des plus célèbres poèmes de la langue française que beaucoup d'entre vous ont probablement étudié lors de leurs études secondaires ; c'est aussi pour me faire plaisir dans la mesure où, personnellement, il compta énormément dans mon parcours au Conservatoire puisque notamment grâce à lui, j'emportai l'adhésion du jury et décrochai le Premier Prix d'Art dramatique et de déclamation française à partir duquel, naïf jeune homme de province, "je m'voyais déjà", nouveau Gérard Philipe, le récitant sur la scène du Grand-Théâtre de ma ville, "sous les ovations et les projecteurs ..." ; c'est enfin, beaucoup plus simplement, parce que deux termes convoqués par Malherbe dans les quelques vers ci-avant rencontrent parfaitement nos préoccupations actuelles.   

 

     En effet, du Louvre et, en priorité, de son Département des Antiquités égyptiennes dans la salle 5 duquel nous nous retrouvons ce matin vous et moi, amis lecteurs, ainsi que de la mort mais avec un éclairage tout à fait particulier comme l'indique clairement le titre que j'ai donné à la présente intervention, il sera à nouveau question pour notre premier rendez-vous de 2012 en ces murs prestigieux. 

 

     Certes, nous n'avons pas bénéficié du privilège - comme c'était le cas pour certains grands du royaume au XVIIème siècle encore - d'avoir l'honneur du Louvre, entendez par là de pouvoir pénétrer en carrosse dans la cour intérieure du palais de Henri IV et de Marie de Médicis. Mais vous conviendrez avec moi qu'il n'est nul besoin de ce peu discret moyen de locomotion pour nous y acheminer et être transportés d'admiration devant la vitrine 4 ² où sont exposés les fragments peints du mastaba de Metchetchi.

 

 

 

     O roi, ce n'est pas mort que tu t'en es allé, c'est vivant que tu t'en es allé ...

peut-on lire dès l'apparition des premiers textes funéraires royaux, à la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, dans la pyramide d'Ounas, puis celles de ses successeurs immédiats, à la dynastie suivante ; Ounas dont, je le rappelle au passage, Metchetchi était un fonctionnaire plus qu'apprécié.  

 

 

 

Pyramide-d-Ounas---Chambre-du-sarcophage--Photo-Kohn-Bodswo.jpg

 

     Cet incipit (§134) qui, sur la paroi sud de la chambre funéraire, d'une pyramide à l'autre, entame toujours les textes tournés vers le roi défunt qui, d'ouest en est, était censé les lire en quittant son sarcophage et en se dirigeant vers la sortie ; cette formule que feu l'égyptologue français Jean Leclant estimait décisive et qu'il proposait d'ailleurs de nommer "le grand départ" ; cette assertion qui pourrait, à nos esprits cartésiens, sembler éminemment paradoxale, je voudrais aujourd'hui, en guise de conclusion à nos réflexions concernant les liens entre père et fils engagées lors de nos entretiens des 10 et 13 décembre,  la commenter, la développer aux fins de tordre le cou à certaines idées reçues répétées ad nauseam, et cela, en affirmant devant vous, haut et fort : 

 

     Non, les Egyptiens n'étaient pas morbides ! Ni macabres ! Ni par la mort obnubilés leur vie entière ; ni par elle tourmentés, obsédés, hantés !

 

     Mais à la différence de notre époque où, niant même la plupart du temps jusqu'à sa présence, nous voulons tout faire pour l'ignorer - alors que, sur un plan purement philosophique, notre finitude constitue véritablement sur cette terre la seule certitude dont nous puissions être assurés -, les habitants des rives du Nil antique ne s'en souciaient que pour mieux l'apprivoiser, pour mieux se préparer à cette seconde vie à laquelle ils croyaient, arguant du fait que leur présence ici-bas n'était que provisoire alors que l'autre, là-bas, dans ces champs d'Ialou tellement prometteurs, était éternelle.

 

     Certes, un peu comme nous qui, d'euphémismes en circonlocutions, nous ingénions à éviter un vocable trop lourd de sens à nos yeux, les Egyptiens, plutôt que "mourir", préférèrent utiliser des verbes comme "s'éloigner", "quitter", "s'en aller" ou, le plus souvent, "aborder" qu'il nous faut à la fois comprendre, au sens propre, d'accéder au bord de la rive ouest après avoir traversé le Nil et, au sens figuré, de trépasser, passer de l'autre côté.

 

     En outre, usant d'une métalepse, ils appelaient les défunts les "vivants", considérant ainsi la mort comme une non-existence et distinguant ceux qui vivaient sur terre de ceux qui évoluaient là-bas, dans le Bel Occident.

 

     Pratiquement, dans l'écriture hiéroglyphique, c'est par l'adjonction d'un déterminatif, d'un "classificateur sémantique", selon la terminologie employée par l'égyptologue belge, Professeur à l'Université de Liège, Jean Winand, qui ne se prononce pas mais qui permet de comprendre de quelle catégorie lexicologique le terme fait partie, que s'indiqua la distinction : ainsi, le "vivant" qui est sur terre était identifié grâce au signe de l'homme accroupi ( A3 = A 3 dans la liste de Gardiner), tandis que le "vivant" qui était décédé se distinguait soit par le signe d'une momie couchée ( A54  = A 54 de la même liste), soit par celui de l'homme assis sur un siège ( A50   = A 50), tenant éventuellement le flagellum (A51   = A 51), ces deux derniers personnages étant bien sûr momiformes.

 

      Les différentes esquives lexicographiques que nous pourrions d'ailleurs considérer comme une volonté d'occulter une réalité plus que désagréable, traduisaient en fait un concept ontologique essentiel : aux yeux des Egyptiens, l'être était foncièrement vivant mais évoluait dans deux espaces différents, l'ici-bas et l'au-delà.

Et entre les deux, la mort, qu'il faut comprendre comme une sorte de moment de transition.

 

     L'on rencontre, quand on feuillette le Livre pour sortir au jour  - (Livre des Morts, selon une appellation commune mais sémantiquement incorrecte) -, des titres de chapitres tels que : Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts ou Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

     Mourir deux fois ? Vivre parmi les morts ? Comment devons-nous appréhender semblables formulations pour le moins sibyllines ?

       

     C'est ce que j'envisage de vous expliquer, amis lecteurs, de manière à clore notre discussion sur le sujet, lors de notre toute prochaine rencontre, le 14 janvier.

 

     A samedi ... 

 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34 ; Winand : 2005, 103)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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commentaires

Carole 21/05/2012 21:53

Je reprends mes lectures sur votre blog si riche... L'idée de vivants évoluant dans "deux espaces différents", l'ici-bas et l'au-delà, me semble d'une grande portée philosophique et poétique. Très
beau aussi ce "livre pour sortir au jour" accompagnant le voyage des morts.
Carole

Richard LEJEUNE 22/05/2012 07:44



     Vous avez entièrement raison, Carole : ces notions religieuses - ces concepts, osons le terme ! - faisaient intégralement partie de la vie
des Égyptiens. Et, à mes yeux, ils constituent les premiers pas d'une réflexion philosophique.


Ceci vient en point d'orgue à ce que j'écrivais tout dernièrement sur votre blog à propos de cette croyance universelle que la philosophie ne naquit qu'avec
les Grecs.


Merci à vous d'en avoir relevé ici un exemple que, parmi d'autres, j'essaie le plus souvent possible d'instiller à mes lecteurs ...


 


     Il est vrai que pour une grande amatrice de mots telle que vous, l'appellation "Livre pour sortir au jour" peut celer une réelle
poésie. Et personnellement, je la trouve bien plus belle que cette sempiternelle formulation "Livre des Morts" que les égyptologues, dans la grande majorité des cas, continuent à
attribuer à ce recueil funéraire.


 


     Ceci posé, il vous faut être consciente que ce sont les Égyptiens eux-mêmes qui, amoureux de la Vie comme j'ai ici commencé à le démontrer,
lui attribuèrent ce nom rempli d'espoir ... Et que nous avons si bellement rendu en français. Il s'agit donc d'une traduction littérale, au plus proche des termes antiques eux-mêmes. Raison pour
laquelle je ne parviens pas à comprendre que l'ensemble de la profession persistent à utiliser "Livre des Morts", qui est donc totalement erroné.





     Peut-être parce que c'est plus "parlant" pour nos contemporains ...    



christiana 12/01/2012 13:55

Comme il serait tentant de pouvoir croire que ceux qui nous ont quitté peuvent vivre pour l'éternité avec les dieux... Heureux ceux qui croient...

Richard LEJEUNE 12/01/2012 14:22



     Personnellement, cela ne me gêne en rien de ne pas croire en une quelconque seconde vie. Mais je pense effectivement, que ce soit pour l'une
ou l'autre des civilisations qui nous ont précédés ou plus simplement à notre époque, qu'il doit être rassurant, pour ceux qui croient en un après ici-bas, d'organiser son avenir
post-mortem.



François 11/01/2012 22:29

Allez, pour cette fois j'aurai découvert la métalepse !
Merci pour ça !
En parallèle avez-vous remarqué combien nos journalistes ont banni le mot de "cadavre" pour nous parler de "corps sans vie"... Non, non, Richard, je ne confonds pas et cet exemple n'est pas une
métalepse, juste une façon de ne pas troubler nos digestions par un discours trop agressif durant le journal télévisé...
Le corps sans vie de nos Égyptiens est donc finalement bien vivant dans le Bel Occident.
Au plaisir de voir la suite samedi !
C'est fou où nous conduit Metchetchi, finalement.

Richard LEJEUNE 12/01/2012 08:55



     Métalepse ?


     Fais-moi confiance, cher François : semblables tropes, j'en ai bien d'autres en réserve dans mes tiroirs ...


 


     Il existe effectivement d'un côté le vocabulaire des figures de style, littéraire à souhait et, de l'autre, celui du "politiquement correct"
des journalistes ou autres présentateurs.


     Il me faut malheureusement reconnaître que ce dernier est plus en vogue à notre époque que le premier quelque peu tombé en désuétude



 


     Oui, Metchetchi prend plaisir à nous convoyer sur bien des chenaux de la Connaissance de l'Egypte antique ...


Et avec ce grand nautonier, je puis t'assurer que nous ne sommes pas encore arrivés au terme du voyage !



TIFET 11/01/2012 12:28

A défaut d'être comédien, je ne doute pas que vous deviez être "captivant" en tant que prof, le genre de prof que l'on ne rencontre que trop peu malheureusement........si, si il faut le dire, et
pourtant j'ai de nombreux profs comme amis.............

Richard LEJEUNE 11/01/2012 15:10



     Que vous êtes gentille, Tifet !


     Laissez-moi croire que c'est encore et toujours la passion qui anime mes jeunes collègues ... et que les autres ne sont heureusement qu'en
très petit nombre, fourvoyés dans ce métier.


 


     Il n'existera jamais plus belle récompense, tout au long d'une carrière d'Enseignant, que
les points d'interrogation que l'on lit dans les yeux pétillants des Elèves en soif de connaissances.



JA 10/01/2012 21:11

Bonjour, les morts ont toujours vécu parmi les vivants c'est certain,à travers des objets, des photos etc...mais demeurer vivant parmi les morts, c'est un tout autre programme,j'attends donc la
suite, merci

A bientôt
JA

Richard LEJEUNE 11/01/2012 08:27



     C'est effectivement à expliciter aussi paradoxale formulation que je m'attellerai lors de notre rendez-vous de cette fin de semaine
...



J-P.Silvestre 10/01/2012 18:22

L'obsession de la mort est une constante de la nature humaine. Les hommes l'ont toujours combattue en la niant, en inventant une vie de substitution à l'origine de toutes les religions, aussi
diverses que semblables dans leurs motivations.

Richard LEJEUNE 11/01/2012 08:24



     Je suis entièrement d'accord avec vous, Jean-Pierre, sauf sur un terme - et c'est ce que j'essaie de démontrer dans cette intervention et la
suivante : pour les Egyptiens, il ne s'agissait nullement d'une obssession.


Tous crurent en une seconde vie ! Ou on leur fit croire, ce qui aboutit au même résultat !


Et ceux qui eurent la chance de faire partie des classes favorisées s'y préparèrent avec des moyens probablement supérieurs aux autres aux fins de s'assurer une vie
post-mortem à tout le moins égale, si pas meilleure encore, à celle qu'ils avaient connue sur terre, c'est-à-dire exempte de problèmes matériels.





     A la différence de notre perception contemporaine, la leur permit de ne pas nier la mort comme nous le faisons trop souvent.


 


     Hymne à la Vie, ai-je noté dans le titre. Ce n'est évidemment pas un hasard ! J'y reviendrai ce tout prochain samedi ...


 


 



FAN 10/01/2012 17:15

Oh, je ne savais pas que vous rêviez d'un parcours de comédien, cher Richard!!La vie vous a guidé sur la route du passeur de savoirs, qui n'est non pas moins noble, je vous l'assure!! En ce qui
concerne le passage de vie à trépas chez les égyptiens, il est certain qu'ils s'y préparaient avec conviction, sans doute parce que leur temps de vie était court!!! Nous le saurons le
14/1/2012!!BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 11/01/2012 08:04



     Aux yeux des Egyptiens que nous évoquons, je ne pense pas que ce soit la probabilité d'un éventuel court laps de temps de vie qui motiva
leur vision de l'après mort physique mais plutôt, le moment venu, de continuer à bénéficier pour l'éternité de tout ce qu'ils avaient connu d'agréable ici-bas.


 


    Pour ce qui concerne la petite confidence qu'ici je me suis permise, j'ajouterai simplement que cette exposition de soi-même qu'est le métier d'homme
de théâtre, je l'ai en quelque sorte vécue - d'une manière probablement plus agréable que la condition pas toujours facile de comédien -, en professant l'Histoire : en effet, j'estime que
semblable matière, bien plus que les mathématiques, pour ne prendre qu'un seul exemple, doit se mettre en scène pour au moins intéresser les Etudiants, à défaut d'espérer peut-être les captiver
... 


 


     Faire cours d'Histoire, c'était à mon sens être assuré d'avoir en permanence un public régulier à qui m'adresser ; ce que le métier de
comédien ne m'aurait probablement pas toujours donné ...    


 



TIFET 10/01/2012 09:47

Quelque part, je les envie de croire en ces champs d'Ialou !! ils n'étaient certes pas morbides et comme vs le dites Richard, il y avait 2 vies, celle d'en bas et l'autre, après la mort, qu'ils
préparaient avec ferveur, cela devait être effectivement "rassurant" de préparer son "autre vie"............

Richard LEJEUNE 11/01/2012 07:38



     Si tant est que l'on y croie, je pense effectivement que mettre tout en oeuvre pour que cette seconde vie soit la plus réussie
possible doit paraître "rassurant" ...



Montoumès 10/01/2012 08:28

C'est assez étrange, mais ça me rappelle les negro spirituals, où le chanteur ne demande qu'une chose : rejoindre l'autre rive (du Mississipi/Jourdain) pour être libre et en paix...

Richard LEJEUNE 11/01/2012 07:30



     Ta comparaison est pour le moins insolite et ne m'avait jamais effleuré.


 


     Mais pourquoi pas ... sauf peut-être que tous ces gens qui se sont exprimés par le chant - que ce soit le negro spiritual des esclaves noirs
aux Etats-Unis, ou le fado mélancolique au Portugal, ou le rébétiko en Grèce, etc. -, le faisaient pour fuir une vie de misère qui leur pesait ici-bas.


 


     Ce qui n'est nullement le cas des Egyptiens des classes aisées dont il est ici question ...



Cath 10/01/2012 07:43

O roi, ce n'est pas mort que tu t'en es allé, c'est vivant que tu t'en es allé ...

et il s'en est allé faire un coyage en barque, sur le fleuve souterrain qui suit le cours du Nil.. pour renaître au terme du parcours..........

et si le voyage souterrain se passe bien, si le passage n'engendre pas une seconde mort.. alors il ne perira pas et reviendra......

Richard LEJEUNE 11/01/2012 07:11



     "Revenir", je ne pense pas ... Vivre pour l'éternité parmi les dieux et les souverains qui l'ont précédé, c'est effectivement ce à quoi ils
croyaient ...



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