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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 00:00

 

      C'est la beauté équilibrée du décor qui plaît tant à l'oeil ; quand, de surcroît, on peut lire et comprendre ce que décrivent les parois, le cerveau cumule plaisir esthétique et intellectuel, rationnel et émotif.

 

 

Sylvie CAUVILLE

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien

Louvain, Ed. Peeters, 2011

p. 4

 

 

 

     Poursuivant de conserve notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, entamée à la mi-novembre 2011 et après avoir, samedi dernier, évoqué une première fois les "porteuses d'offrandes" qui manifestement évoluaient sur au moins deux registres superposés du mur nord de la chambre de laquelle elles ont jadis été arrachées par de cupides "visiteurs", j'escompte aujourd'hui, pour vous amis lecteurs, quelque peu décoder ce topos de l'art funéraire égyptien qu'en visite à Saqqarah notamment vous ne manquerez pas de rencontrer dans maints mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Comme je l'ai laissé sous-entendre à notre précédente rencontre, ces élégantes personnes qu'à l'instar des peintres, les sculpteurs ont également magnifiées - rappelez-vous celles que nous avions admirées dans la salle 4 précédente, en novembre 2008 -, ne doivent pas être prises au pied de la lettre ! Et quand bien même elles nous donneraient à penser qu'elles sont des femmes apportant des denrées alimentaires, il ne s'agit nullement de paysannes ou, comme l'indique pourtant encore le site du Louvre, de fermières !!!


 

Porteuses d'offrandes - Fragments E 25527 et E 25528 (2011

 

 

     Evoluant avec toute l'élégance des formes que peuvent suggérer leurs robes de lin fin, moulantes et transparentes à souhait, les seins en apparence échappés de dessous les bretelles, parées de colliers, de bracelets et même de périscélides, elles n'arborent assurément pas la tenue vestimentaire idoine pour l'activité qu'elles sont censées représenter, à savoir : les travaux de l'élevage ou de l'agriculture !

Pas plus d'ailleurs, souvenez-vous, que celles et ceux qui s'adonnaient à la chasse ou à la pêche dans les marais nilotiques !

 

     Pardonnez-moi si je me répète - chassez le naturel, l'Enseignant revient illico ! -, l'image égyptienne, Roland Tefnin et, à sa suite, Dimitri Laboury, le démontrent en suffisance, fut essentiellement fonctionnelle, utilitaire et, partant, ne refléta aucune réalité quotidienne, ni pour Metchetchi ni pour aucun autre notable de l'époque. Archétypale, répétée à l'envi de tombeaux en tombeaux, elle n'existait que dans l'espoir de tout mettre en oeuvre pour assurer la survie des défunts de l'élite sociale dans cet Au-delà tant magnifié. Tant espéré, aussi.

 

     De sorte que, quand sur les murs de leur chapelle ou de leur caveau sépulcral, ces derniers inspectaient les travaux des champs ou l'arrivée de jeunes "porteuses d'offrandes", c'est avec l'intention d'exprimer leur désir de pouvoir toujours bénéficier de vivres aux fins d'alimenter leur ka de manière pérenne.


 

     Il ne vous aura sans doute pas échappé que, sur le présent éclat, par rapport à leur tête, la dimension des paniers et couffins qu'elles y maintiennent en équilibre semble franchement disproportionnée.

 

 

(Paris) 103

 

 

     Preuve manifeste d'incompétence dans le chef des artistes égyptiens ?

 

     Que nenni ! Il vous faut en fait considérer que ces dames ne sont pas de vraies personnes mais uniquement des métaphores, des allégories !


      En revanche, les vanneries, elles, aux yeux du propriétaire de la tombe, étaient bien "réelles" puisque grâce à la valeur performative de l'image, leur contenu devait le nourrir dans l'Au-delà. De sorte qu'avec l'intention de manifester cette différence notoire, l'artiste dessina les récipients d'osier non pas à l'aune de la taille des jeunes femmes qui les portaient mais en rapport avec le propriétaire des lieux qui, je vous le rappelle, se devait d'être d'une taille considérablement supérieure à celle des autres intevenants figurés sur les parois de la tombe.

 

     En outre, et je vous l'ai fait remarquer samedi, il n'était point rare que, tout comme la première des élégantes du défilé encore visible ici, l'une ou l'autre tînt de sa main libre une fleur de lotus ; fleur, souvenez-vous, qui connotait la régénération des défunts.

 

       En un mot comme en cent, vous vous trouvez ici à nouveau, amis lecteurs, dans un contexte symbolique qu'il est relativement aisé de décoder : plutôt que de simples fermières, nos attrayantes personnes constituaient en réalité l'anthropomorphisation des différentes propriétés agricoles attachées à la fondation funéraire de Metchetchi.

 

     Si j'entérine l'analyse de Madame Christiane Ziegler, directrice honoraire de ce département ici au Louvre, les noms attribués à chacun de ces domaines étaient, dans la langue de l'Ancien Empire, considérés  comme  de genre essentiellement féminin : ceci expliquant cela, l'on comprend mieux dès lors la raison de leur personnification en tant que femmes !

 

     Bien qu'à l'origine, dans certains mastabas, quelques exploitations agricoles furent symbolisées par un homme vêtu d'un simple pagne, depuis le début de la Vème dynastie, partant, à l'époque de Metchetchi, elles n'apparurent plus que sous l'aspect de "domaines-femmes". 

 

     Au lieu de ne posséder que des morceaux épars, si nous avions ici pu bénéficier de la scène complète, nous eussions peut-être rencontré, précédant certaines de ces sveltes beautés, un nom propre à chaque exploitation agricole, comme ce fut le cas dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, salle 4 avec, par exemple, des toponymes tels que : Les galettes d'Akhethetep ou encore L'orge grillée d'Akhethetep, etc.   

 

      Peut-être également, eussions-nous lu cette précision légendant en quelque sorte la scène que l'on trouve parfois, notamment dans la tombe d'un certain Seshemnefer, dit Heba, exhumée par l'égyptologue français Auguste Mariette à l'ouest de la pyramide à degrés de Djeser :

 

     Apporter toute bonne offrande funéraire de la part des villes et des domaines de l'établissement funéraire.    

 


      Restreint au point de départ, le nombre de domaines fonciers d'un particulier ainsi personnifiés varia d'un mastaba à l'autre. Et force est de constater qu'au fil du temps, il s'accrut jusqu'à atteindre, à la fin de l'Ancien Empire, aux Vème et VIème dynasties, dans certaines sépultures de Saqqarah et de Guizeh, une petite quarantaine, 36 étant la quantité la plus souvent indiquée.

 

     Selon l'égyptologue belge Baudouin van de Walle, Professeur émérite à l'Université de Liège où, après Jean Capart et avant Michel Malaise, lui fut dévolue la chaire d'égyptologie, 36 correspondrait en fait au nombre total des provinces égyptiennes considéré comme étant mythologiquement idéal, nonobstant que, selon certaines sources, à l'époque, on en dénombrait déjà géographiquement 42 !

 

     Cela posé, de très hauts personnages se prévalurent dans leur tombe - vérité ou pure fanfaronnade ? - d'en posséder beaucoup plus mais apparemment toujours un multiple de 36 ; un exemple topique étant celui de Ty - (ou Ti, selon certains égyptologues) - qui en disposa de 108 !

 

     Trois listes de chacune 36 "porteuses d'offrandes" font en effet partie du répertoire iconologique de son mastaba.

 

 

Mastaba-de-Ty---Defile-des-domaines.jpg

 

(Grand merci à Thiery Benderitter, d'OsirisNet, de me permettre de puiser à l'envi dans ses clichés, tel que celui ci-dessus, pour illuster certains articles de mon blog.)

 

 

     Ces belles égyptiennes, vous ne devez donc plus les imaginer en chair et en os : en tant que personnalisation féminine des propriétés rurales propres à Metchetchi, elles constituaient des symboles d'opulence que tout défunt aisé voulait clairement notifier sur les parois de sa maison d'éternité avec l'espoir, tout au long de sa seconde vie, de pouvoir, par la magie de l'image, continuer à profiter des produits qu'elles fournissaient déjà ici-bas  !

 

     Mais, vous interrogerez-vous certainement, comment puis-je être aussi péremptoire quant à la signification réelle de ces dames ? Et quelle peut bien être l'origine de leur présence dans le programme iconographique voulu par Metchetchi, ainsi que dans tant d'autres mastabas d'Ancien Empire ?

 

     Ce sont, n'en doutez point, amis lecteurs, de nouvelles questions qu'il m'agréerait d'aborder avec vous, lors de notre prochaine rencontre en salle 5, ici, dans le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, ce samedi 28 janvier.

 

 

 

 

(Capart : 1907, 48 ; Delvaux/Warmembol : 1998, 57-69 ; Jacquet-Gordon : 1991, 71-8 ; Moreno Garcia : 2006, 215-42 ; Tefnin : 1979, 218-44 ; Van de Walle : 1957, 288-96 ; Ziegler : 1993, 88-90)

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commentaires

JA 27/01/2012 18:11

Hommage à la femme égyptienne, à la fine silhouette
A bientôt
JA

Richard LEJEUNE 28/01/2012 08:09



     Vous aurez évidemment compris, Jocelyne, que ces silhouettes font partie de la codification toujours présente dans l'art égyptien ...



etienne 24/01/2012 23:26

Richard,
comme à l'accoutumée, on reste sans voix devant un si bel exposé!
Je rage de n'être pas encore en week-end!

Etienne

Richard LEJEUNE 25/01/2012 08:38



     Merci Etienne.


 


     Ah ! , l'impatience de la jeunesse ! Encore quelques dodos et apaisée sera votre rage.



TIFET 24/01/2012 20:41

Bonsoir Richard, je suis donc moins ignorante aujourd'hui qu'hier car je ne savais pas que ces femmes représentaient des propriétés rurales!!.......je crois que si j'avais vécu à cette époque
j'aurais eu beaucoup de mal en tant qu'artiste à représenter des biens matériels par des corps humains, fussent-ils masculins ou féminins, quelle drôle d'idée !! mais vous nous expliquerez tout
cela la prochaine fois ! à bientôt donc !
Par ailleurs, j'ai répondu à votre commentaire dithyrambique sur mon blog. Amicalement . TIFET

Richard LEJEUNE 25/01/2012 08:35



     L'artiste que vous êtes effectivement, chère Tifet, n'ignore évidemment pas que la représentation d'élements abstraits fut de tous les temps
extrêmement malaisée. Rappelez-vous, quand il s'agissait d'évoquer par l'image la notion de vent, par exemple, les artistes égyptiens imaginèrent un subterfuge : dessiner un bateau avec une voile
gonflée ...


 


     Ici, dans le cas qui nous occupe, c'est en figurant une femme (ou, à l'origine, parfois un homme) - qui, par parenthèse, étaient bien
présents quand il s'agissait d'effectuer les tâches inhérentes à l'élevage et aux travaux des champs, avant de transformer ce qu'ils obtenaient en produits consommables -, qu'ils métaphorisèrent
la notion d'apport de nourriture pour le ka du défunt dans l'Au-delà.


 


     Vous découvrirez aussi, ce tout prochain samedi, qu'une autre raison les motiva pour répéter à l'envi ce type de scène dans leurs mastabas
...



FAN 24/01/2012 16:51

Cher Richard, voilà une énigme résolue!!Enfin, presque!!! et je sais aussi que je préfère Hercule Poirot à Maigret!!Il faut dire que j'aime mieux TAGADA Christie!!! Quand même, quel orgueil de
vouloir le plus possible de porteuses d'offrandes mais il est certain que la 2ème vie serait longue!!! A Samedi pour de nouvelles questions!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 25/01/2012 08:18



... Enfin presque, comme vous le faites judicieusement remarquer, chère Fan.


Car ce ne sera véritablement que samedi que vous comprendrez la raison pour laquelle la scène des "porteuses d'offrandes" figura de manière aussi récurrente dans les
mastabas de l'Ancien Empire.


 


     On peut effectivement prendre cette envie d'avoir le plus possible de représentations de ces jeunes femmes sur les parois de sa tombe pour
un sentiment d'orgueil, mais nous ne devons jamais perdre de vue qu'aux yeux des Egyptiens, selon la valeur performative qu'ils accordaient à l'image et au texte, toutes ces figurations étaient
destinées à lui garantir une éternité post mortem des plus favorables.


 


     Orgueil, probablement ; besoin de se rassurer, obligatoirement !



Montoumès 24/01/2012 10:35

Cette profusion de "j'ai plus de porteuses d'offrandes que toi" me fait penser à certains évènements politiques français... :)

Très bon article en tout cas, je pense que le trio Cherpion/Tefnin/Laboury ont fait faire un bon incroyable à l'égyptologie et l'histoire de l'art antique.

Richard LEJEUNE 25/01/2012 08:06



     L'âme humaine semble ainsi faite que certains sentiments, fussent-ils de supériorité, traversent les siècles
!


 


     Tu as parfaitement raison, Montoumès : souvent, je fais référence à ces égyptologues belges, non pas pour lancer
un quelconque coquerico de circonstance, mais parce qu'effectivement, grâce aux travaux de Nadine Cherpion, les monuments égyptiens peuvent être plus aisément datés à la lumière de l'évolution
stylistique d'un tas de détails du mobilier, de la tenue vestimentaire, des attitudes repérées sur les parois gravées ou peintes, etc.


 


     Quant à feu le Professeur Tefnin et à Dimitri, leur apport d'une vision quasiment philosophique, à tout le moins
introspective, de l'image égyptienne nous permet maintenant de mieux en mieux la décoder, partant, de la comprendre ...  



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