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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Symbole à la fois de prestige social, de richesse, de la faveur accordée par le souverain, d'accès aux codes et aux produits de la haute culture réservée aux dignitaires, le mastaba décoré est un produit de l'Etat, tant dans la forme que dans le contenu, destiné à montrer la vision idéale et les valeurs des élites à propos du cosmos et de la société - où elles occupaient une position centrale

 

 

 

Juan Carlos MORENO GARCIA

La gestion sociale de la mémoire dans l'Egypte du IIIème millénaire :

les tombes des particuliers, entre emploi privé et idéologie publique

 

dans M. Fitzenreiter et M. Herb (Ed.)

Dekorierte Grabanlagen im Alten Reich -

Methodik und Interpretation

  Londres, IBAES 6, 2006,

p. 223

 

 

 

      En quittant, ce mardi, la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans la vitrine 4 ² de laquelle nous avions admiré un ensemble de deux des quarante-trois fragments arrachés au tombeau de Metchetchi - (E 25527 et E 25528) -, je vous avais promis, souvenez-vous amis lecteurs, de vous expliquer les raisons pour lesquelles des particuliers, dignitaires auliques, à l'Ancien Empire essentiellement, firent figurer des théories de "porteuses d'offrandes" dans le programme iconographique de leur mastaba.

Mastabas qui tous, pour ce qui concerne la région memphite à tout le moins, - je vous le rappelle car ceci va en partie expliquer cela -, étaient alignés dans un certain périmètre proche de la pyramide du roi.

 

     Lors de nos deux dernières rencontres, je vous avais exposé les notions que j'estimais importantes pour que vous ayez du défilé des élégantes chez Metchetchi une compréhension globale en insistant sur le fait qu'elles ne représentaient nullement des paysannes lui apportant des vivres mais qu'elles métaphorisaient les exploitations rurales qui avaient été siennes.

 

     Il est pour moi temps à présent de lever le voile sur ce que représentaient réellement ces propriétés, leur nature, les différentes catégories existantes, ainsi que les raisons de leur présence allégorique dans les tombes privées.

 

     Dans celle d'un certain Mehou, à Saqqarah, l'on peut lire quelques hiéroglyphes disposés devant le défunt vers lequel se dirigent ces belles jeunes femmes et qui précisent son attitude :

 

     Regarder (...)  la procession de ses "hout" et de ses "niout" de la Basse et de la Haute-Egypte.

 

     Afin de comprendre ce que recouvrent ces deux termes du genre féminin que, par simple souci de facilité de prononciation, j'ai orthographié à la française, je vous invite à m'accompagner à la cour des premiers rois d'Egypte, et plus spécifiquement à celle de Snéfrou, père du célèbre Chéops.

 

     A l'Ancien Empire, dès la IVème dynastie, les "hout" étaient des centres administratifs contrôlant des exploitations agricoles qu'il avait créés ex nihilo pour sa propre fondation funéraire, - il en aurait possédé 114 ! -, disséminés dans plusieurs nomes à travers tout le pays, Haute et Basse-Egypte confondues, qui pouvaient comprendre un ou plusieurs champs cultivables de 2 à 110 aroures - l'aroure correspondant à une surface de quelque 2750 m² - et qui étaient administrés par un haut fonctionnaire portant le titre d'Intendant du domaine.

 

     C'est en effet dans son temple funéraire à Dahchour qu'apparurent pour la première fois dans l'histoire de l'art égyptien des femmes portant des tables d'offrandes de pain et de bière.

 

     Sur le document exceptionnel ci-après, repris de l'ouvrage du Professeur Fakhry, référencé en note infrapaginale,  

 

 

Defile-de-Snefrou.jpg

chacune des figures féminines est précédée d'une colonne de hiéroglyphes indiquant le nom attribué au domaine avec, inscrit dans un cartouche, celui de Snéfrou lui-même, en tant que roi fondateur.


     Petit détail intéressant à épingler : cette première représentation de domaines-femmes nous les montre figées, les pieds joints dans une pose assez hiératique alors que, par la suite, - comparez avec celles chez Ty ci-dessous -, elles seront gravées et peintes, le pied droit en avant, dans l'attitude de la marche puisqu'en effet, nous l'avons vu, elles se dirigeaient idéalement vers le défunt, vers la table d'offrandes déposée au pied des stèles fausses-portes.

    

     A l'origine, le terme "hout" désignait strictement un édifice important ayant l'aspect d'une tour, évidemment muni d'une porte : c'est ce que concrétise le hiéroglyphe O 6 de la liste de Gardiner : O6 que vous aurez vraisemblablement remarqué en guise de couvre-chef des jeunes filles ci-dessus.

  

     Dans la mesure où elle dépendait du pouvoir royal, la "hout" gérait les exploitations agricoles. Parfois, elle s'étendit jusqu'à donner naissance à de véritables communautés villageoises, voire même urbaines que l'on appela "niout" : il s'agissait d'une entité locale, soit nouvellement constituée, soit village existant dont Snéfrou avait, vraisemblablement le premier, tenu à attribuer les revenus à son domaine funéraire personnel.

 

     Le hiéroglyphe correspondant, O 49, également dans la nomenclature établie par Gardiner, se notait  O49. Longtemps, les philologues l'ont interprété comme le déterminatif des seuls termes "village" ou "ville". Mais de la pénétrante étude basée à la fois sur l'épigraphie et la lexicographie publiée en 1999 par l'égyptologue espagnol Juan Carlos Moreno Garcia - ouvrage qui sert de fondement à mes propos de ce matin -, il appert qu'il faille l'élargir au sens de n'importe quel endroit où des gens habitaient, où ils vivaient de manière organisée.

 

     Vous apercevez également ce hiéroglyphe sur le cliché précédent, sous le rectangle couronnant chaque tête : il nous faut donc considérer ces deux idéogrammes comme un couple sémantique désignant un des aspects caractéristiques du paysage rural égyptien  du IIIème millénaire.  

 

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, si "hout", fondation royale et "niout", localité soumise au contrôle étatique eurent complémentairement comme fonction initiale de pourvoir aux besoins alimentaires du souverain ici-bas mais aussi et surtout lors de son éternité post mortem, ces deux institutions évoluèrent au fil du temps. 

 

     Ainsi, les "niout", à la différence des "hout" furent-elles parfois destinées à fournir des rentes attribuées aux membres de la famille régnante, à leurs courtisans, puis à ceux des fonctionnaires que le pouvoir désirait récompenser : ces libéralités pouvaient être des offrandes funéraires ou représenter de quoi rémunérer les prêtres engagés pour entretenir le culte d'un mort.  

 

     Enfin, selon l'usage qui voulut que ce que fit le monarque fût imité par les notables dans la mesure où une tombe se devait d'exprimer notamment la richesse de son propriétaire, nos "porteuses d'offrandes" furent convoquées dans leurs mastabas par les défunts des classes aisées pour personnifier, mutatis mutandis, les petits domaines fonciers qui leur appartenaient - entre un ou deux hectares, généralement -, et dont au moins une partie leur assurait, par l'apport des productions agricoles et d'élevage débordant des paniers et couffins, une alimentation post mortem des plus favorables.

 

     Consubstantiellement, une deuxième raison, éminemment idéologique celle-là, est à prendre en considération en vue de comprendre la présence de ces avenantes personnes sur les murs des tombeaux : les choix thématiques que tous ces notables intimaient aux artistes avaient également pour finalité de transposer, à un échelon plus réduit bien sûr, certains schèmes du programme figuratif des temples funéraires royaux. Avec, sous-jacente, la volonté d'eux aussi, à l'image du souverain dont tout acte se devait d'assurer le parfait maintien de la Maât - entendez des principes de respect, de justice et d'ordre -, participer à la bonne marche de la société égyptienne.

 

     Et force est de reconnaître que ces processions d'élégantes jeunes femmes constituèrent indubitablement, de la part de tous ces privilégiés, un des emprunts iconologiques les plus récurrents parmi les scènes peintes ou gravées dans les temples de ceux dont ils avaient été les zélés serviteurs.

 

     Ainsi, par exemple ci-après, Ty, personnage de haut rang contemporain de Metchetchi qui fut au service de plusieurs monarques de la Vème dynastie et que j'avais déjà évoqué lors de notre précédent rendez-vous. 


 

Chapelle-de-Ty---Defile-des-domaines--Photo-OsirisNet-.jpg

 

(Grand merci à Thierry Benderitter pour ce cliché exporté de son dossier dédié au mastaba de Ty, sur son site OsirisNet.)

 

 

     Vous devez donc comprendre, amis lecteurs, que quand Ty s'offrait la représentation d'un nombre élevé de "porteuses d'offrandes" dans son mastaba, il ne matérialisait nullement une quantité réelle de domaines, il ne faisait nullement étalage de son vrai patrimoine personnel. Bien plus subtilement, il contribuait à montrer un paysage rural typique dans un nome idéalisé, admirablement bien géré par ses soins comme l'était tout aussi admirablement l'Egypte entière par son souverain.

 

     Ty - et tous ces notables qui bénéficièrent du privilège insigne d'être enterrés près de la pyramide royale -, participaient dès lors du bon respect de la Maât censée également assurer l'équilibre du cosmos tout entier, partant, de l'élimination d'Isefet, le chaos.    


  

     Si, depuis le début de la Vème dynastie, les particuliers avaient obtenu l'autorisation d'établir eux-mêmes leurs propres fondations funéraires, à partir de Djedkarê (Isési), pénultième souverain de la dynastie, l'abondance de celles appartenant au palais sur lesquelles prélever ce qui était nécessaire au culte fut telle que Metchetchi profita incontestablement, à l'instar de quelques grands de son temps - je pense à Akhethetep, à Ptahhotep, à Mererouka, entre autres -, des largesses inhérentes à la générosité d'Ounas ; cet Ounas qui, pour la petite histoire des statistiques, posséda 10 "hout" et 123 "niout" ; cet Ounas pour lequel Metchetchi officia et auquel, en le nommant son maître, il fait allusion sur ce qui subsiste de texte sur le linteau de la porte d'entrée de son mastaba, exposé en la première vitrine 4, ici, juste à notre gauche. 

 


      Parce qu'elle représentait d'une certaine manière le lien qui unissait directement tous ces dignitaires, tous ces courtisans, tous ces hauts fonctionnaires avec un homme qui leur avait prodigué tant de libéralités, la scène de la procession des "porteuses d'offrandes" personnifiant les domaines funéraires, pourtant éminemment récurrente, n'eut à l'époque aucune audience en dehors des différentes nécropoles royales de la région memphite.

 

    De sorte qu'après la VIème dynastie, après l'extinction de l'Ancien Empire ou, pour l'exprimer autrement, après la chute du pouvoir royal centralisé, elle disparut complètement du programme iconographique des tombes égyptiennes. Tout comme, d'ailleurs, l'institution elle-même,sous cette forme précise !  

 

     Certes, et jusqu'à la Basse Epoque, des représentations de femmes évoluant avec paniers et couffins d'offrandes en équilibre sur leur tête se maintinrent ça et là mais elles ne détinrent plus la force symbolique d'antan ; il ne s'agissait plus de notifier la liste de vraies propriétés foncières permises ou octroyées par le pouvoir en place. J'en veux pour preuve l'anonymat dans lequel ces belles s'avançaient : plus jamais elles ne furent précédées des hiéroglyphes fournissant le nom d'un quelconque domaine qu'elles auraient dès lors personnifié, comme cela avait été le cas à l'Ancien Empire !

 

     Et la scène, même si elle réapparut un temps, n'eut plus aucune véritable raison d'être : elle ne fut plus qu'un simple élément décoratif dans un ensemble, un résidu archaïsant d'une symbolique devenue obsolète, voire même dont le sens réel avait complètement disparu de la mémoire collective. 

 

 


(Fakhry : 1954, planche IX-B ; Jacquet-Gordon : 1962, passim ; Moreno Garcia : 1999 ², 17-150 et 279-84 ; ID. : 2006, 215-42 ; Vandier : 1964, 126-35)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

christiana 30/01/2012 09:50

C'est formidable, vous avez toujours une explication à toutes nos questions! Merci!

Richard LEJEUNE 30/01/2012 11:01



      Votre réflexion, Christiana, me permet de prendre conscience que, sans le rechecher vraiment au point de départ, mais en définitive
très logiquement, je conçois ce blog comme un cours à long terme.


 


     Chassez le naturel ...



christiana 29/01/2012 23:26

Pauvre belles porteuses d'offrandes qui ont perdu leur force symbolique et leurs hiéroglyphes pour avancer dans l'anonymat, simples éléments de décoration.
On utilise en général le terme bas-relief pour des reliefs qui sont souvent moyens ou hauts. Ici, le terme "bas-relief" prend vraiment sa signification, il est à peine détaché du fond.

Richard LEJEUNE 30/01/2012 07:30



  Rassurez-vous, Christiana, ce sort imposé aux porteuses d'offrandes ne relève nullement d'un quelconque "machisme" dans le chef des artistes égyptiens :
maints thèmes datant de l'Ancien Empire furent souvent abandonnés pour resurgir à Basse Epoque, à la XXVIème dynastie, par exemple, parce que l'on trouva intéressant à ce temps-là de remettre à
l'honneur quelques sujets de l'art ancien, devenu référence esthétique par excellence ...


 


    Les notions de relief et le vocabulaire afférents sont à considérer quelque peu différemment, me semble-t-il, quand  ils sont utilisés par
l'égyptologie.


 


     Si une "mise au point" concernant les deux types essentiels de reliefs que connut l'Egypte, permettez-moi de vous renvoyer vers un ancien
article dans lequel, entre autres données, j'ai modestement tenté de
faire le point sur cette question. Vous y trouverez un lien permettant de retourner à un plus ancien encore, rédigé au tout début de mes interventions sur ce blog (avril 2008).



J-P.Silvestre 28/01/2012 18:19

Devons-nous considérer la civilisation égyptienne comme une Société très évoluée, productrice d'oeuvres artistiques inégalées par celles qui lui ont immédiatement succédé ou y a-t-il lieu de mettre
un bémol en considérant que sa hiérarchisation ne tenait aucun compte du peuple et qu'elle annonçait les dictatures ultérieures dont les Arabes, entre autres, ont beaucoup de mal à se débarrasser
aujourd'hui ?

Richard LEJEUNE 29/01/2012 09:02



     La civilisation égyptienne fut effectivement pour son temps une société évoluée, tout comme d'ailleurs celles de  Mésopotamie, de Grèce
ou de Rome, pour ne me cantonner qu'au Bassin méditerranéen. Leur art à toutes eut ses particularités et bien sot celui qui pourrait dire qu'une pyramide est plus belle que le Parthénon ou le
Colisée : au-delà de la technique, il n'y a me semble-t-il en ce domaine que des coups de coeur et non des affirmations
péremptoires.


Donc égalées ou, comme vous l'écrivez, inégalées, ne me paraît pas un critère d'appréciation.


 


     Maintenant, qu'en priorité vous préfériez épingler sa conception de l'humain plutôt que vous extasier sur ses oeuvres d'art ne me gêne en
rien, bien au contraire. Sur ce terrain précis, j'ai déjà publié des articles ou fait de nombreuses allusions ici et là qui, j'espère, furent suffisamment éloquents pour que ne me soit pas
reproché de n'envisager que ce qui me convient et d'occulter les problèmes sociétaux qui furent siens. Le "négationnisme" ne figure pas dans mes gênes, je vous rassure.


Et je ne pense en rien idéaliser la civilisation égyptienne !


    


     Nonobstant, ce vers quoi je ne puis vous suivre, c'est quant la prétendue référence qu'elle serait pour tous ceux qui, après elle, eurent
des velléités de pouvoir fort.


 


     La civilisation égyptienne n'annonça rien du tout : elle se contenta d'être. Et, surtout, d'être "éternelle" ! Pensez-vous vraiment,
Jean-Pierre, qu'il faille à l'homme - si créatif en ce domaine ! - des exemples à suivre pour mettre sur pied des dictatures et les moyens de coercition qui les accompagnent toujours




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