Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 00:00

 

Rue des Saints-Pères jusqu'à la Seine,

le pont du Carrousel serait un détour.

Rendez-vous Cour Carrée avec mon amour

dans deux minutes : il faudrait que j'y cours

le long du quai Malaquais jusqu'au pont des Arts.

En deux minutes, c'est impossible : je serai en retard.

Juliette est une diva, Juliette n'attendra pas ...

 

Il manque un pont à Paris :

le pont oblique qui relie la Cour Carrée à la rue des Saints-Pères.

Pourquoi diable aurait-on inventé la Seine,

si ce n'est pour qu'elle coule sous des ponts ?

Il manque un pont à Paris :

le pont Juliette qui relie la Cour Carrée à la rue des Saints-Pères ...

 

 

Amélie NOTHOMB

 

Le Pont Juliette

 

Extrait de Ça se traverse et c'est très beau

 tout récent album CD de Juliette GRÉCO

 

 

 

 

 

 

     Nous nous sommes quittés, vous et moi amis lecteurs, samedi dernier,  près de la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes devant laquelle, depuis le 15 novembre déjà, nous devisons à propos des fragments peints arrachés jadis à l'une des chambres du mastaba de Metchetchi, sur le plateau de Guizeh, dans le périmètre de la pyramide d'Ounas, dernier monarque de la Vème dynastie

 

     Mais avant de vous inviter à une nouvelle fois vous engager sur un de ces ponts qui semblent suturer les rives de Seine aux fins de nous permettre de franchir les portes de l'ancien palais des rois de France, le Passeur de mémoire que je suis s'est autorisé à entamer ce qui constituera notre rendez-vous de ce matin par un extrait d'une vibrante déclaration lue par le comédien français Guillaume Gallienne et composée par l'écrivain belge Amélie Nothomb à l'intention de Juliette Gréco qui, pour sa part, sur son superbe et très atypique dernier opus paru chez Deutsche Grammophon, célèbre précisément quelques-uns des ponts de Paris. Et notamment ceux qui mènent droit ici, au Louvre, tels le pont des Arts et celui du Carrousel que j'ai choisi pour caractériser mon blog, comme vous le rappelle la reproduction du tableau de Van Gogh dans la colonne de droite, ci-contre.

 

     Après avoir interprété des écrivains tels que Raymond Queneau, Pierre Mac Orlan, Jules Laforgue, Françoise Sagan, Boris Vian, Jacques Prévert, Robert Desnos et ... Jean-Paul Sartre, mais également Léo Ferré, Serge Gainsbourg et Jacques Brel, trois "petits", futurs grands qu'elle a jadis fait connaître, Juliette Gréco, pour son nouvel album, se tourne vers d'improbables paroliers pour chanter les mélodies avec lesquelles, Gérard Jouannest, son époux, par ailleurs en son temps compositeur et accompagnateur piano de Brel, pare les mots d'Abd al-Malik, de Marie Nimier, de Philippe Sollers et d'Amélie Nothomb, nous offrant ainsi dans tout l'éclat adamantin de ses 85 ans, un réel bijou - leçon d'histoire comme de poésie - que je vous invite vraiment à découvrir toutes affaires cessantes.


 

     Lors de nos derniers rendez-vous, ce furent les "porteuses d'offrandes" qui retinrent entièrement notre attention, conscients que nous fûmes que ces attrayantes personnes ne devaient nullement être considérées comme de véritables jeunes femmes - et encore moins des fermières ! - amenant de la nourriture, mais en tant qu'allégories anthropomorphes des domaines agricoles appartenant à Metchetchi ; domaines dont une partie de l'exploitation visait à produire les vivres qui, grâce à la magie de l'image à laquelle croyaient les habitants de l'ancienne Kemet, seraient régulièrement fournis au défunt, en guise d'offrandes lui assurant subsistance éternelle.

 

     C'est la raison pour laquelle, je pris soin de toujours assortir le syntagme "porteuses d'offrandes" de guillemets. Vous aurez évidemment remarqué qu'aujourd'hui, dans le titre de cette intervention, pour ce qui concerne leurs collègues masculins, ces signes typographiques ont disparu. Ce qui signifie qu'il n'y a plus ici de symbole à déchiffrer et donc qu'il ne s'agit plus d'une procession des domaines ruraux personnalisés que Metchetchi gérait de son vivant mais de personnes réelles, serviteurs du défunt, détenant des fonctions définies.


 

Fragments-E-25508-et-E-25509--Louvre-.jpg

 

 

     Et d'ailleurs, ne remarquez-vous pas l'absence d'un élément précis sur les éclats E 25508 et E 25509 ici devant nous - par rapport à ce que je vous ai expliqué lors de notre précédente rencontre ?

 

Oh ! Pas tous en même temps, je vous prie. On va finir par ne plus s'entendre, ici !

Notez-moi plutôt votre réponse en commentaire, sur un bout de papier.

Non, nul besoin de tracer une marge pour mes annotations : ceci ne constitue pas une interrogation, mais un petit brouillon informel ... Simplement pour m'assurer que tout le monde reste bien attentif ...

Oui,  vous y compris, Madame et Monsieur, là-bas, qui préférez admirer la coupole de l'Académie Française, au-delà du pont des Arts, au travers de la grande fenêtre grillagée qui nous impose tant d'inconfortables reflets ...

 

    

01.-Fragments---Ensemble-des-premiers--a-gauche--SAS-.jpg

 

     (Merci à SAS, pour cette photo difficile ; ainsi que pour celle qui suit.)

 

     Un peu comme les pièces d'un puzzle, les concepteurs de la vitrine disposèrent ces grands fragments à la droite de celui de Metchetchi assis (E 25507), encensé par son fils Ptahhotep, que vous reconnaitrez sans peine, j'espère, puisque nous lui avons consacré deux importantes interventions les 6 et 10 décembre derniers.

 

     Bien qu'évidemment plausible, la reconstitution se révèle parfaitement arbitraire : ce n'est pas cette théorie de porteurs d'offrandes que, dans la réalité du tombeau, le défunt regarda mais bien, comme je vous l'avais indiqué à l'époque grâce à la colonne de hiéroglyphes tracés devant lui, les travaux des champs et tous les beaux divertissements.

 

     En revanche, l'assemblage des autres morceaux, correct pour sa part, nous fournit quelques détails intéressants.


 

25.-Fragments-E-25508---E-25509---E-25515---E-25-532-et-E-2.jpg

 

 

     Ces scènes hautement colorées - l'ocre rouge pour restituer la chair des hommes, rappelez-vous -, se développaient sur quatre registres devant le défunt qui devait se trouver à gauche.

 

     Toutefois, il me semble que la notification picturale ici la plus importante réside dans l'épais bandeau rouge bordé de noir que vous ne pouvez manquer de distinguer en dessous des derniers éclats : limitant géométriquement la fin du registre, elle prouve que l'ensemble avait obligatoirement été réalisé au bas d'un mur de la pièce du mastaba dans laquelle les pillards, un jour, s'introduisirent. Et probablement, si je m'en réfère aux études consacrées aux tombes de l'Ancien Empire ou, plus pragmatiquement, si je vous convie à me suivre à nouveau dans la salle précédente afin de pénétrer à l'intérieur de la chapelle funéraire d'Akhethetep, sur la paroi nord.

 

     Mais que nous disent-ils, ces serviteurs de Metchetchi qui là devant nous défilent ?


 

Fragments-E-25508-et-E-25509--Louvre-.jpg

 

 

     Au registre supérieur s'étendant sur les fragments E 25508 (44 cm de haut pour 66 de long) et E 25509 (44 x 34 cm) qui le suit, cinq hommes, dont le dernier, à l'extrême droite, a presque entièrement disparu du support sur lequel l'artiste l'avait peint, s'avancent dans le but, comme nous l'apprend le texte néanmoins fort abîmé les chapeautant, d'apporter les morceaux de choix. Entendez : canards et autres palmipèdes encagés qu'ils tendent fièrement à Metchetchi avant de les déposer sur une table basse, vraisemblablement placée devant lui, perdu suite à la brisure mutilant la gauche du tableau.

 

     Même s'ils ont partiellement subi les dégradations des hommes et du temps, les quelques hiéroglyphes encore présents identifient parfaitement certains des protagonistes de la scène : parmi eux, nous rencontrons Ptahhotep et Ihy, deux des fils du défunt.

 

     Dans la seule partie gauche du registre inférieur du premier fragment car, sur la droite et par la suite, sur le second morceau, l'ensemble se subdivise en portions distinctes et font donc état de nouvelles scènes qu'un jour j'aurai tout loisir de vous présenter, deux derniers personnages ferment la marche des porteurs de canards : les textes encore lisibles nous indiquent que le dernier est le prêtre funéraire Metchou, précédé par son propre chef hiérarchique, l'inspecteur des prêtres funéraires Iouenptah. Entre eux deux, sur le sol, une cage de laquelle dépassent trois têtes d'autres volatiles.

 

     Accroupi sur le côté, un dernier homme semble comptabiliser tout ce qui est apporté au propriétaire de la tombe, les hiéroglyphes devant lui spécifiant qu'il s'agit encore de Ptahhotep, son fils qu'il aime, selon la formule que vous avez maintenant appris à connaître.  

 

    Tous, portant perruque courte et vêtus du simple pagne caractéristique de cette époque, évoluent vers Metchetchi, bien sûr, mais aussi en direction de la paroi ouest, partant, des deux probables stèles fausses-portes ; probables puisque, souvenez-vous, j'ai précisé samedi que c'est approximativement à la fin de la IVème dynastie que se répandit l'habitude de peindre parfois deux fausses-portes côte à côte sur le mur du fond, celui qui sépare la pièce de la nécropole proprement dite. Sans oublier que nous avions déjà pris conscience de cette double porte dans la chapelle du mastaba d'Akhethetep, salle 4.

 

    Une ultime remarque avant de nous séparer : la disposition de ces différentes scènes thématiques les unes par rapport aux autres, ainsi que le fait d'y retrouver à plusieurs reprises le même personnage prouvent que les artistes qui les composèrent ne prirent nullement en compte la fameuse règle des trois unités dont seront friands la dramaturgie grecque, d'abord, puis, plus près de nous, le théâtre dit classique avec les unités de lieu, de temps et d'action.  


 

Oui ?

Excusez-moi, mais je n'ai pas bien entendu tous les termes de votre question ...

Si je suis dérangé par la monotonie de ce tableau de porteurs d'offrandes ?

Non, absolument pas ...

Pourquoi le serais-je ? A quoi faites-vous réellement allusion ? 

La pose identique de ceux du registre supérieur ? Les trois canards qu'ils tiennent tous ?

Et vous m'affirmez qu'à maintes reprises déjà vous avez vu exactement la même scène dans d'autres mastabas que vous avez visités sur le plateau memphite  ? 

En êtes-vous absolument certain ?


 

     Parce qu'aujourd'hui les arguments que je voudrais vous soumettre pour que vous vous départiez de cet a priori négatif me semblent particulièrement longs, vous accepterez, j'espère, que je vous invite à nous rejoindre, ici, devant cette même vitrine 4 ², le 4 février prochain ?

Nous aurons alors plus de temps à notre disposition pour évoquer votre question ...

 

     A samedi ?


 

 

(Ziegler : 1990, 128 ; ID. : 1993, passim)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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