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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 00:00

 

      Partir à la découverte des hommes du passé, c'est d'abord vouloir s'abstraire, autant qu'il est humainement possible, de ce que notre propre civilisation a imprimé en nous.

 

Dimitri MEEKS

  Approche de la civilisation égyptienne


dans Egypte et Provence -

Civilisation, survivances et "Cabinetz de curiositez"

Avignon, Fondation du Museum Calvet, 1985

p. 15

 

 

Porteurs-offrandes--E-25508----H.-Lewandowski.jpg

 

 

     C'est après avoir examiné ce défilé masculin sur le fragment E 25508 exposé dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous nous sommes quittés mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, avec apparemment dans la bouche de l'un d'entre vous le goût amer d'un réel malaise esthétique. 

 

     Très heureux que vous vous soyez à nouveau joint à nous, Monsieur, vous qui avez soulevé ce problème voici quatre jours : cela me permettra de vous soumettre à tous mon opinion en la matière de façon qu'ensuite nous puissions éventuellement débattre.


 

     Abondamment représentés à l'intérieur des chapelles funéraires des mastabas d'Ancien Empire ou, plus précisément, sur leur paroi nord ; évoluant vers les stèles fausses-portes gravées et peintes sur le mur ouest, celui censé séparer la sépulture de la nécropole elle-même, les porteurs d'offrandes égyptiens - les serviteurs du ka, comme les nomment les textes hiéroglyphiques accompagnant leur représentation dans différents tombeaux -,  participèrent incontestablement du rite cardinal maintes fois réitéré du repas du défunt auquel bien d'autres scènes font d'ailleurs également allusion ; - j'aurai l'occasion d'y revenir une autre fois ...

 

     En ne vous référant qu'à la position du bras droit des hommes du registre supérieur, impeccablement dessiné pour tous à l'horizontale, ainsi qu'à ce qu'ils tiennent chacun de la même manière, un ensemble de trois canards, il vous a donc paru que la scène exsudait un relent de monotonie.

    

     Mon intervention de ce samedi n'a d'autre raison que celle de prouver que votre ressenti me semble n'être qu'un a priori non-fondé, de vous assurer qu'il n'est que le fruit d'un trop rapide regard porté sur ce type de tableau.  Mais aussi, peut-être, si vous me le permettez, qu'il ressortit à une méconnaissance de certaines codifications en vigueur.

 

     Vous devez en effet savoir que dans la langue égyptienne, partant, dans les représentations figurées, la marque de l'abondance s'exprime par la présence de trois éléments répétés : pour ce qui nous concerne, nous parlerions de "pluriel". Ici, c'est un trio de volatiles que nous voyons entre les mains des porteurs : l'un tenu par le cou, l'autre par les ailes et un troisième non maintenu - (ce qui se révèle déjà bien bizarre à nos esprits cartésiens !)

 

     En fait, vous ne devez nullement considérer cette représentation telle que vos yeux la perçoivent, à savoir que trois bêtes furent capturées et bien maîtrisées : ce nombre est purement fictif ! Il ne renseigne sur aucune réalité. En revanche, si votre esprit envisage simplement cet ensemble comme une preuve tangible de la quantité importante des offrandes faites à Metchetchi, la notion d'uniformité s'estompe et la répétition voulue d'une même figuration prend alors tout son sens !  

 

     Transposée dans un texte en français, je gage que vous la considéreriez, en vous extasiant, comme une remarquable figure de style !

 

     Aux fins de vous assurer que nulle monotonie il y eut, j'ajouterai que, dans d'autres tombeaux, il peut arriver que le serviteur ne porte aucune offrande en sa main droite de manière à mieux agripper des deux mains semblable volatile quelque peu insoumis, volontiers rebelle, franchement récalcitrant.


     Il est en effet illusoire de croire - comme ce fut parfois aussi le cas dans le chef de certains critiques d'art - que, bien que récurrente de mastaba à mastaba, la procession se décline exactement dans la même formulation iconographique chez tous ceux qui désirèrent sa présence dans leur tombe.

 

     Dès lors, vous devez être conscient, Monsieur, que des gestes bien différents d'un porteur d'offrandes à l'autre sont à remarquer qui briseront complètement votre sentiment de régularité, de symétrie, de "déjà vu" qui, selon vous, frise la redondance.

 

      Et donc, suivez-moi voulez-vous, dans une autre sépulture que celle de Metchetchi. Rendons-nous chez Kagemni , ministre de la Justice et vizir de Téti, premier souverain de la VIème dynastie, que d'ailleurs vous avez peut-être déjà eu l'heur de rencontrer lors d'un séjour dans la nécropole memphite.

 

     Dans un premier temps, nous allons y détailler les victuailles offertes au défunt : que de produits différents, représentant évidemment l'éclectisme d'une nourriture qu'il voulait riche et variée pour son éternité post mortem, peuvent être là étalés !

 

 

 

Porteurs-d-offrandes---Kagemni--OsirisNet-.jpg

 

 

      Pains et bière, bien sûr, les deux éléments essentiels, ceux que l'on rencontre dès les premiers termes gravés ou peints de la célèbre formule d'offrande ; nombreux plateaux débordant de vivres mais aussi différents types de volailles : canards, oies, grues ; et d'animaux, en laisse : vaches, taureaux ; ou sur les épaules : veaux, moutons ; domestiqués ou sauvages du désert : antilopes, gazelles, oryx, ibex ...


     Sans oublier d'évoquer, dans un second temps, celles des offrandes qui ne relèvent pas du domaine alimentaire : je pense, par exemple, au mobilier funéraire, coffres, pièces de tissus ou vases, comme ci-après. 

 

 

Porteurs-d-offrandes-chez-Kagemni--OsirisNet-.jpg

 

 

     Bref, si en vue de vous convaincre définitivement, Monsieur, je devais tutoyer l'exhaustivité, il me faudrait bien plus d'un rendez-vous comme celui de ce matin pour énumérer tout ce que les artistes se sont plu à convoquer dans ces processions de porteurs d'offrandes.

 

     En 1964, l'égyptologue français Jacques Vandier, dans le quatrième tome de son imposant et inégalé - bien que parfois devenu quelque peu obsolète au regard des progrès des fouilles effectuées - Manuel d'archéologie égyptienne, ne relève pas moins de 123 attitudes différentes !

 

     En voici quelques-unes dessinées d'après une scène de la tombe de Ty.


 

Porteurs-d-offrandes---Ty.gif

 

     Nous côtoierons certaines d'entre elles, - pas toutes évidemment -, parmi les fragments du mastaba de Metchetchi qu'ensemble nous découvrirons encore au fil de nos prochains entretiens. 

 

     Pour l'heure, vous ai-je convaincu, Monsieur ? Je ne sais. Mais si d'aventure tel n'était pas le cas ou, plus simplement, s'il vous agréait de continuer à parcourir avec nous ce chemin, je vous convie à nous retrouver ici même, mardi 7 février pour rencontrer de nouveaux porteurs d'offrandes ...

 

     Car vous pensez bien que je suis loin d'avoir épuisé ce très intéressant sujet ...  

     

 

 

(Vandier : 1964, 113-26) 

 

 

 

      (A Thierry Benderitter, d'OsirisNet, je réitère mes remerciements les plus appuyés pour les trois précédents clichés importés de son dossier consacré au mastaba de Kagemni.) 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

annie josselin 07/02/2012 10:40

Les porteurs d'offrandes sont nommés "serviteurs du Ka", leurs bras trop rectilignes, au goût de certains, du point de vue esthétique, ne seraient-ils pas une évocation du signe hiéroglyphique du
Ka, signe au bras levés.

Annie

Richard LEJEUNE 07/02/2012 10:59



     Bonjour Mademoiselle,


 


     Non, je ne pense pas qu'il faille aller dans ce sens. Pour la simple raison - à mes yeux d'amateur, à tout le moins - que le signe du Ka est
figuré les bras
tendus, certes, mais vers le haut ; et non à l'horizontale. Et tous les deux, de surcroît !


Ce qui, vous en conviendrez, ne correspond absolument pas à ce que nous voyons ici ...



JA 06/02/2012 20:08

le troisième illustration est splendide, on a presque envie de la toucher car le relief est très apparent
A bientôt
JA

Richard LEJEUNE 07/02/2012 08:29



     Vous avez raison, Jocelyne : mais il faut absolument qu'en tant que visiteurs, en tant que touristes nous réfrénions cette envie et nous
nous gardions de toucher semblables oeuvres d'art, déjà suffisamment abîmées avec le temps ...



TIFET 05/02/2012 20:25

Je ne regarderai plus les porteurs ou porteuses d'offrandes du même oeil maintenant quand je retournerai visiter Louxor, grâce à vous cher Richard, je m'attarderai peut-être davantage sur ces
détails et leur signification plutôt qu'à mon habitude sur le travail des artistes, bien que !!......on ne se refait pas.......bonne soirée à vous. TIFET

Richard LEJEUNE 06/02/2012 08:11



     Oh, non, Tifet, ne changez surtout pas vos habitudes : je ne le répète peut-être pas assez souvent pour ne point lasser, - bien qu'ayant
néanmoins ici sur mon blog fréquemment épinglé la beauté de petites pièces "perdues" dans des vitrines à peine regardées par certains visiteurs -, mais c'est avant tout le savoir-faire
exceptionnel de ces "scribes des contours", de ces graveurs, de ces sculpteurs aussi, de tous les artistes égyptiens en fait qu'il nous faut prioritairement saluer !



christiana 05/02/2012 10:13

Effectivement, je m'en souviens...Excusez-moi (mauvaise élève inattentive ou alzheimer?)j'ai bêtement réfléchi avec mon cerveau d'occidentale du XXIème siècle alors qu'il faut toujours dans la
mesure du possible essayer de se placer dans le contexte. Honte à moi!

Richard LEJEUNE 05/02/2012 10:44



     Honte ? Sûrement pas ! Alzheimer ou mauvaise élève ? Encore moins, Christiana !


Eu égard à l'abondance des signaux qui lui arrivent en permanence, notre cerveau n'est simplement pas capable de tout mémoriser ...


 


     En revanche, ce qu'il me plaît d'épingler ici et qui est effectivement une réflexion d'une profondeur capitale, c'est quand vous évoquez
cette vérité fondamentale que peu accréditent : il faut nous départir de considérer quelle que civilisation antique que ce soit avec notre esprit contemporain.


 


     Et c'est la raison pour laquelle, dans la mesure du possible et de ma connaissance des résultats des recherches actuelles, j'essaie
d'initier mes lecteurs à la notion de décodage de l'image égyptienne. Pour la rendre plus "visible", j'ai même pris la peine, vous l'aurez remarqué dans la colonne de droite, de
créer une rubrique spécifique aux fins de mieux mettre en évidence encore cet aspect incontournable des choses : au sein de cette section, il suffit de cliquer sur l'un ou l'autre titre en
fonction du sujet désiré pour découvrir une démonstration étayée qui remet en cause bien des idées reçues des premiers égyptologues du XIXème siècle ...   



FAN 05/02/2012 08:57

Cher Richard, l'image est revenue!! Magnifique!!! Fresque presqu'intacte!! J'allais aller sur mon lien d'Osiris.net mais plus la peine (quoique)!!je plaisante Richard!!! Bon Dimanche BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 05/02/2012 09:16



     C'est bien ce qu'il me semblait, Fan : ni vous ni moi n'étions responsables de cet inconvénient. C'était encore un problème lié à
Overblog.


 


     Je vous conseille effectivement, quand vous en avez l'occasion et l'envie, de visiter le site d'OsirisNet : c'est une mine inépuisable pour
ce qui concerne notamment les tombes égyptiennes ...


     D'ailleurs, vous aurez probablement remarqué que tout en bas de la colonne de droite, ici sur mon blog, il vous suffit de cliquer sur
l'image pour accéder à ce site ...



christiana 04/02/2012 23:51

J'ai dit "dernier festin" mais je sais que c'était pour l'éternité...
Mais les porteurs, apportaient-ils ces offrandes une seule fois à la mort et la sépulture était fermée ou revennaient-ils régulièrement le ravitailler? Si c'est le deuxième cas, alors c'est bien le
dernier festin car tout a une fin...
Oups! J'ai loupé un paragraphe explicatif?

Pour l'image manquante, tout est à présent arrangé!

Richard LEJEUNE 05/02/2012 08:58



     Peut-être pas un paragraphe, Christiana, mais l'essence même de l'image égyptienne que, très souvent, je mets en évidence dans mes
interventions dans la mesure où, si l'on n'a pas compris cela, l'on ne peut interpréter les scènes peintes ou gravées dans les tombeaux ou sur les parois des temples.


 


     En effet, en elle-même détentrice de ce qu'elle désigne, de ce qu'elle représente, l'image funéraire égyptienne contient magiquement le
pouvoir de permettre au défunt, dans ce cas précis, de bénéficier d'une subsistance assurée pour sa seconde vie : c'est ce qu'après le philosophe Austin, l'on définit par le terme
"performatif" ...


     (Ceci, je l'avais notamment expliqué dans cet article à la suite duquel vous m'aviez laissé un commentaire ...)


 


     En principe - et vous avez raison de le rappeler -, c'est à la famille, au fils aîné notamment, qu'incombe, entre autres, tâche de pourvoir
régulièrement aux besoins du défunt en déposant de la nourriture sur la table d'offrandes au pied de la stèle fausse-porte, Mais si d'aventure, après quelques années, ou pour d'autres multiples
raisons, ce devoir n'était plus effectué, grâce aux scènes d'apport d'offrandes alimentaires qui se déroulent sur les murs du tombeau, leurs propriétaires étaient malgré tout assurés d'avoir de
quoi se sustenter ; et cela, en fonction de la valeur performative que détenait à leurs yeux l'image égyptienne. 


 


     (J'avais aussi longuement développé ce point dans un billet à propos des
relations père-fils ...)



christiana 04/02/2012 18:53

Quel défilé de bonnes choses à manger pour ce dernier festin... J'aime beaucoup cette frise des porteurs, cette farandole gourmande. Contrairement à votre interlocuteur, je trouve qu'il y a une
vraie dynamique dans cette succession de porteurs avec offrandes toutes différentes.
Comme tifet, il me manque une image, dommage...

Richard LEJEUNE 04/02/2012 19:22



     Permettez-moi de quelque peu rectifier votre propos, Christiana : il ne s'agit nullement d'un "dernier festin" ! 


Pas de dernière Cène dans l'art égyptien ...


 


     La valeur performative que détenait l'image égyptienne est ici telle que ces figurations étaient destinées à assurer - pour l'éternité post mortem - la subsistance régulière du défunt.


 


     M'intrigue votre réflexion, tout autant que celle de Fan d'ailleurs, à propos de l'iconographie qui aurait disparu de mon article. Nouvelle
vérification faite à l'instant, tous les liens - au départ de mon ordinateur, à tout le moins - sont parfaitement effectifs ...


 


     Ceci posé, tributaires d'Overblog pour ce qui me concerne, Fan et vous êtes vraisemblablement parents pauvres quant à disposer d'un article
complet.


Veuillez m'en excuser ...



     Instruisez-moi de l'image qui vous manque (entre quelle et quelle phrase) et je me ferai un plaisir de vous l'adresser demain matin par
courriel privé.



FAN 04/02/2012 16:21

J'ai bien aimé les dessins de la tombe de ty qui nous montrent avec exactitude ce que l'on peut pas voir sur les fragments précédents!!C'est dommage que l'on ne puisse voir une image d'Osiris.net
(Kagemni)Mystère informatique!! Merci Richard de vos explications des ofrandes!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 04/02/2012 16:35



     Bizarre ce que vous m'écrivez là, Fan !


Dans l'article, vous avez lu cette phrase :


 


"Et donc, suivez-moi voulez-vous, dans une autre sépulture que celle de Metchetchi. Rendons-nous chez
Kagemni , ministre de la Justice et
vizir de Téti ..."


 


     Je viens de vérifier et le lien que j'y ai proposé en cliquant sur "Kagemni" fonctionne chez moi parfaitement : vous arrivez chez
"OsirisNet" et vous pouvez visiter à votre aise l'intérieur de ce mastaba en positionnant votre souris sur chacune des photos présentes et sur les liens rouges mis entre parenthèses ...



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