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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 00:00

 

     Et Râ dit à Horus : "Laisse-moi voir ton oeil, après ce qui lui est arrivé". Et il l'examina, et lui dit : "Regarde ce trait, mais en couvrant de ta main l'oeil sain". Et Horus regarda ce trait et dit : "je le vois blanc, blanc".

     C'est ainsi que fut créé l'oryx.

 

Textes des Sarcophages, II, 336-338

 

dans Philippe DERCHAIN

  Le sacrifice de l'oryx

 

Rites égyptiens I

Bruxelles, F.E.R.E., 1962

p. 29

 

 

 

 

      Parmi les quarante-trois fragments peints qui composent l'échantillon du programme iconographique du mastaba de Metchetchi proposés dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que, depuis le 31 janvier, nous découvrons dans le cadre de notre approche des porteurs d'offrandes, il en est un d'une finesse de traits qui, chaque fois que je le regarde, a grand pouvoir de me séduire :

 

  Fragment E 25512 (2011)

 

 

il s'agit de celui (E 25512) de 32 cm de haut pour 48 de long figurant des serviteurs maintenant par leurs cornes quelques animaux du désert, deux oryx de part et d'autre d'une gazelle.

 

     Permettez-moi, amis lecteurs, une petite parenthèse aux fins d'attirer votre attention sur deux points que les plus fidèles d'entre vous, forts de précédentes interventions, auront déjà remarqués : le carroyage préparatoire au dessin, bien visible ici ; et la preuve, une fois encore, que même dans le cadre de consignes inhérentes à certaines règles de l'art égyptien, des artistes s'autorisèrent - en réalité, bien plus souvent qu'on l'imagine ! - l'une ou l'autre fantaisie : il en est ainsi de ce petit défilé dont la monotonie, qui une fois encore eût pu paraître gênante à d'aucuns, a été élégamment brisée grâce, d'une part, à la fine gazelle grise qui n'a manifestement nulle envie d'avancer dans la même direction que ses compagnons d'infortune et, d'autre part, aux gestes du personnage central qui, tout naturellement, prend garde aux animaux sous sa responsabilité mais aussi à celui, plus récalcitrant, de son collègue.

 

     Maintenant, autorisez-moi cette question : avez-vous été sensibles à un détail particulier ?

Au niveau des bêtes elles-mêmes ...

 

     Non ? Regardez-les bien une nouvelle fois, cela me paraît pourtant flagrant ... 

     Oui ! Vous avez raison, Madame : toutes portent un collier autour du cou. Sauf l'insoumise !

Toutes, vraisemblablement, sont en captivité, voire domestiquées. Sauf l'insoumise !

Toutes respectent donc naturellement l'ordre intimé. Sauf l'insoumise !

 

     Et si, pour "s'excuser" d'avoir osé semblable digression scénique, ce scribe des contours s'était prudemment retranché derrière le détail de l'absence du collier chez l'adorable antilope grise ? Ainsi, plus aucune suspicion d'avoir délibérement transgressé les codes imposés ne pèserait sur lui ; plus aucun reproche ne pourrait dès lors lui être adressé : il n'aurait jamais fait état que d'une logique animalière entre les uns, habitués à obéir et l'autre, gambadant au gré de son humeur.

Habile, non ?

Très habile, même ...

 

 

     Parce qu'ils évoluent cette fois vers la droite, il appert que ces serviteurs faisaient partie de tableaux peints sur le mur sud de la chambre dont ils ont un jour du siècle dernier été arrachés ; parce que le présent fragment se termine par un bandeau rouge entre deux épaisses lignes noires, il appert encore qu'il constituait le bord inférieur du registre de soubassement ; et parce que le Conservateur en charge de l'agencement de ces pièces a placé celle-ci immédiatement après le petit éclat (E 25513), quant à lui nettement bien moins conservé puisque n'y subsistent que mollet et chevilles du conducteur et l'extrémité des pattes graciles des mammifères convoyés,

 

 

50. Fragment E 25513 (SAS)

 

 

 

et précédant un autre (E 25524)

 

 

Fragment E 25524 (2011)

 

 

sur lequel apparaît, en taille héroïque, la jambe du propriétaire de la tombe devant laquelle se tient Ihy, un de ses fils, il appert enfin que ces hommes conduisaient ce cheptel particulier en guise d'offrandes à Metchetchi.

 

 

      Les trois morceaux assemblés côte à côte,

  

49. Fragments E 25513 - E 25512 - E 25524 (SAS)

  sont exposés à l'extrémité de la partie droite du long meuble vitré ici devant nous.


 

Gros plan (SAS)

 

     (Mes remerciements les plus appuyés à  SAS pour avoir à mon intention effectué un nombre considérable de clichés de ces éclats ; ceux signés de ma main évidemment exceptés.)

 

 

     Lors de notre rendez-vous du mardi 14 février dernier, admirant de conserve l'aristocratique beauté d'un ruminant semblable sur cet autre fragment (E 25514 ), j'avais terminé notre conversation en vous promettant, amis lecteurs, de nous retrouver après la semaine du congé de carnaval dans le but d'être plus disert concernant l'un d'entre eux : l'oryx.

 

     A nouveau les plus fervents d'entre vous se souviendront certainement qu'en juillet 2010 déjà, en nous attardant dans cette même salle devant le grand mur central immédiatement derrière nous, nous avions longuement porté nos regards sur une cuillère à offrandes (E 3678) datant de la XVIIIème dynastie. 

 

 

E 3 678.jpg

 

 

     Retournons-nous un court instant, voulez-vous, pour la redécouvrir et ainsi constater que la pièce, mesurant 12,9 cm de long et 5,5 de large, figure précisément un oryx couché, probablement ligoté comme souvent c'est le cas dans l'art égyptien, dont les pattes ont malheureusement disparu dans la cassure et dont seul le haut de la cuisse est resté intact. Ses longues cornes parallèlement incurvées dans le prolongement du museau, touchant le dos de leurs extrémités, poursuivent de la sorte et terminent même, avec la queue, la courbe gracieuse imprimée par l'artiste à l'ensemble de sa composition.

 

     S'il nous faut ici concevoir la représentation d'un animal capturé, c'est simplement parce que bouquetins, ibex et autres bubales des confins désertiques de l'Égypte constituèrent eux aussi aux temps les plus anciens un gibier recherché qu'il devint intéressant non seulement de chasser mais également d'engraisser pour bénéficier d'un apport non négligeable quand, d'aventure, une battue n'offrait pas le butin initialement escompté.


 

     Souvent associé à la gazelle mais aussi à l'antilope, alors qu'il ne fait pas véritablement partie de la famille de cette dernière, l'oryx fut donc, dès l'époque archaïque, prisé à la Cour ainsi qu'au sein des classes privilégiées en tant que ressource alimentaire de premier ordre tout à la fois pour les repas ici-bas mais également pour ceux de l'Au-delà, de manière à, comme le précisent les textes, nourrir le ka du défunt. 

 

     C'est évidemment sous cet angle particulier qu'il nous faut considérer nos deux serviteurs menant troupeau à Metchetchi. 

 

     Mais peut-être aussi sous un autre. En effet, vous n'ignorez plus, vous qui me suivez depuis tant d'années, que maints détails gravés ou peints sur les parois des tombes font référence à la régénération du défunt, à la reconstruction de son intégrité corporelle pour l'éternité.

 

     Et à ce propos, être conscients que ces animaux furent très souvent associés à Anoukis, la déesse d'Assouan, à laquelle il n'était point rare d'attribuer les mêmes fonctionnalités que celles d'Hathor, à savoir : présider à la naissance et à la renaissance en favorisant la sexualité post mortem du défunt dans un but de fertilité.

 

     Dès lors, en plus de la raison alimentaire évidente, leur présence dans l'iconologie des tombeaux pourrait très bien se concevoir dans cet esprit d'apporter certitude au propriétaire de recouvrer toutes les capacités physiques qui furent siennes ici-bas.

 

     Mais quel fut donc le funeste sort de ces agiles herbivores ?

 

     Le même apparemment, si j'en crois les représentations qui se sucèdent dans les mastabas d'Ancien Empire et que les égyptologues ont pris l'habitude de définir du titre de "scènes de boucherie", que pour les boeufs, les veaux, voire même, parfois, certaines volailles.

 

     En effet, toutes proposent, dans un premier temps, la vision de l'animal maintenu renversé sur le sol de manière à être rapidement entravé ; toutes montrent l'ablation de la patte antérieure droite ; toutes donnent à voir l'apport de ce morceau de premier choix - selon ce qu'indiquent les textes -, au maître des lieux. 

 

     Concernant plus spécifiquement notre bel oryx, ce qui n'était aux premiers temps de la civilisation égyptienne qu'un geste ressortissant au seul domaine de la cynégétique visant à approvisionner la table prit, par la suite, dès le Nouvel Empire et plus largement encore à Basse Epoque, une connotation liturgique, cérémonielle, rituelle.

 

     C'est précisément des raisons de son sacrifice représenté dans certains temples tardifs, d'époques ptolémaïque et romaine, qu'il m'agréerait de vous entretenir, amis lecteurs, lors d'un futur rendez-vous.

 

     Préalablement toutefois, au risque de quelque peu ébranler votre sensibilité, j'aimerais, le 3 mars prochain,  évoquer  les techniques de sa mise à mort elle-même.

 

     A samedi ?


 

 

(Derchain : 1962, passim ; Warmenbol : 1999, 120 ; Ziegler : 1990, 134)

    

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Selkis-C@t 04/02/2015 08:40

pas réveillée moi ... la lacune à combler : gouter des chocolats de cet artisan...

Richard LEJEUNE 04/02/2015 09:10



     Pierre Marcolini n'aurait pas un point de vente à Genève, lui qui en crée un peu partout dans le monde ?


     Si un jour je passe devant chez toi, je t'apporterai un de ses écrins ...



Selkis-C@t 04/02/2015 08:38

mais c'est davantage un bovidé...

Richard LEJEUNE 04/02/2015 09:06



     C'est effectivement ce que je lis dans toute la documentation consultée ...



Selkis-C@t 04/02/2015 08:37

Au Kenya, il y a des Oryx beisa, avec une grande liste noire sur le chanfrein
Pour le chocolatier, il est mentionné dans la réponse au commentaire 4..

Richard LEJEUNE 04/02/2015 09:04



     Ok. Je n'avais pas pris garde au fait que tu avais déposé ton commentaire à la suite de l'article original d'il y a trois ans ! Et donc, je
n'avais pas relu ces propos d'époque ... 



Selkis-C@t 04/02/2015 08:01

Lors de mes safaris au Kenya et en Tanzanie, j'ai fait connaissance de loin de ces jolies antilopes.. Une lacune reste à combler: Pierre Marcolini... ( j'ai vu sur sa page des adorables petits
cœurs pour la St Valentin...)

Richard LEJEUNE 04/02/2015 08:23



     Je ne voudrais pas pinailler dès le matin, chère Selkis, car je ne m'y connais absolument pas en la matière mais, comme je l'ai lu à plusieurs
reprises, il semblerait que les scientifiques ne considèrent pas l'oryx comme faisant partie de la famille des antilopes.


     Les Égyptiens, quant à eux, la nommaient déjà "gazelle blanche" ...  


 


     L'on connaît donc Pierre Marcolini à Genève ?


     J'avoue toutefois ne pas avoir compris ton allusion à ce chocolatier belge à propos de l'oryx dans ta phrase commençant par :"Une lacune
reste à combler", sauf à penser que tu souhaiterais qu'il confectionne des chocolats en forme d'oryx ... ???



TIFET 01/03/2012 23:11

oh merci Richard pour cette tentation belge de renom !!! la gourmandise virtuelle ne peut pas faire de mal.........

Richard LEJEUNE 02/03/2012 07:06



     Virtuelle ou réelle, j'estime, chère Tifet, que s'offrir une praline Marcolini de temps en temps - voire même une par jour, d'ailleurs ! - ,
ne représente pas vraiment ce que j'appelle de la gourmandise ...


 


    Ceci posé, si à 23 H. déjà, vous avez succombé à la boîte que je vous ai adresée le matin ...


 



FAN 29/02/2012 17:46

Chacun sa vision et interprétation!cher Richard, cette chevrette gazelle,me fait penser d'un premier abord à la chèvre de M.Seguin évidemment mais si je me poste sur l'interprétation qu'à exposer
l'auteur à cette époque, elle représenterait la proie à conquérir même si elle est placée milieu des autres avec collier, celle-ci ne pouvant vivre seule!!Elle représente le présent et l'avenir!!
J'y vois une source de joie, d'espérance!!Je ne ferai aucune allusion à ce qui se passe actuellement en Egypte mais l'histoire étant un éternel recommencement, pourquoi pas!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 01/03/2012 07:36



     Sans vouloir apporter de l'eau à votre moulin, chère Fan, fût-il provençal, je crains bien quà l'instar de cette brave chèvre de M. Seguin,
la liberté que prend ici la petite gazelle grise ne sera que d'un instant : quelque part dans un atelier égyptien, un boucher-loup l'attend à la pointe de ses couteaux acérés ...



TIFET 29/02/2012 10:11

en ce qui concerne ce curieux défilé d'oryx, on voit bien que le premier personnage a déjà les 2 mains occupées pour guider ces 2 animaux dans la bonne direction, donc la petite gazelle peut faire
ce qu'elle veut et prendre un chemin opposé, ça me plait bien cette idée que l'artiste a voulu peut-être faire passer et sortir un peu du carcan habituel ! à samedi donc Richard peut-être car
apparemment vous n'allez pas me gâter pour mon anniversaire !!

Richard LEJEUNE 01/03/2012 07:30



     Sauf à vous penser végétarienne, - voire même végétalienne -, je crains bien, chère Tifet, que ce ne sera pas tant les petites pattes de
gazelle caramélisées au miel thébain ou le fin filet d'oryx aux légumes du Fayoum dans votre assiette qui vous déplairont que de savoir la manière dont ces braves bêtes auront été préalablement
occises ...


Car là sera bien le sujet de mon billet de votre samedi d'anniversaire ... que je vous souhaite néanmoins le plus agréable possible.


 


     Aussi, et ceci pour compenser cela, permettez-moi de virtuellement offrir à votre palais ébloui quelques palets de chez Pierre Marcolini, place du Sablon à Bruxelles ...



etienne 28/02/2012 18:59

le collier de l'animal montre qu'il a un propriétaire puisque nos chhens sont domestiques,
mais de là à dire que nous soumettons nos femmes en leur parant le cou de divers bijoux, je ne suis pas du tout du même avis.

etienne

Richard LEJEUNE 29/02/2012 07:38



     Pas plus qu'éthologue, comme je l'expliquai voici quelques instants à N@n, je ne suis psychanalyste et donc je rejoins ta position, Etienne
: je ne vois pas vraiment en quoi offrir un collier à son épouse pourrait-être synonyme d'une quelconque soumission ; sauf à penser qu'au bout, il y a une laisse ! Mais là, nous entrons dans un
domaine que la bienséance et mon amour de la femme m'empêchent même d'envisager ...



J-P.Silvestre 28/02/2012 17:21

Les colliers symboles de soumission ! Voilà pourquoi les hommes modernes, pour les faire accepter, les offrent à leurs conquêtes enrichis de pierreries...

Richard LEJEUNE 29/02/2012 07:28



     Hommes modernes ou pas, je ne suis pas vraiment certain, cher Jean-Pierre, qu'un Axel von Fersen, par exemple - et lui pour ne pas toujours
parler de moi - offrit le célèbre collier pour "soumettre" Marie-Antoinette. Je pense que la reine avait besoin de ce
prestigieux cadeau pour tomber sous le charme du comte suédois que nous décrivent les textes d'époque.



N@n 28/02/2012 13:36

Insoumise, l'antilope grise..? Parce qu'elle n'a pas de collier ?
Mais peut-être n'a-t-elle plus besoin de collier... Et qu'elle est orientée dans le sens opposé afin de vérifier que les autres animaux suivent bien... Non ? ;-)

Vivement la suite de tes explications, cher Richard !
C'est toujours un bonheur de lecture, de découverte :-)

Bises,
N@n
(qui n'a pas de collier... tout au plus une chaînette avec un signe "ankh")

Richard LEJEUNE 29/02/2012 07:20



     Je ne suis pas éthologue et ne connais nullement les moeurs des animaux en général et encore moins de ces espèces en voie de disparition en
particulier : je puis donc me tromper du tout au tout dans mon analyse du comportement de la petite gazelle grise de Metchetchi.


 


     Nonobstant, le fait qu'antilopes, ibex ou apparentés furent à l'antiquité égyptienne des animaux sauvages capturés, puis en quelque sorte
gardés un temps en captivité, voire apprivoisés pour les diverses raisons que j'ai relevées ou qui se révéleront au fil des prochains articles, me donne à penser que les gambadements parfois peu
canalisés de l'un d'entre eux ne correspondent pas à une volonté de "diriger" un groupe de congénères.


 


     Merci, chère N@n, pour ces propos aimables concernant mes articles.


Pour la suite - qui ne sera malheureusement pas aussi "guillerette" que celui d'hier -, il te faudra patienter jusqu'à samedi. Plus que quelques dodos avant,
probablement, le cauchemar !



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