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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 00:00

 

     L'ennemi de l'oeil est massacré devant toi, et je répands son sang à terre.

 

Inscription du temple d'Edfou

 

dans Philippe DERCHAIN

 

  Le sacrifice de l'oryx

Rites égyptiens I

Bruxelles, F.E.R.E., 1962

p. 40

 

 

 

     Ce mardi, dans le cadre de notre conversation à propos des animaux du désert proposés en guise d'offrande à Metchetchi, peints sur quelques-uns des quarante-trois fragments que nous ne cessons d'admirer dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai évoqué pour vous la raison essentielle de leur capture apparue dès les prémices de la civilisation des rives du Nil, à savoir : le primordial besoin de nourriture.

 

     Si nous délaissions un instant le mastaba de ce haut-fonctionnaire du temps d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, nous constaterions qu'à plus grande échelle, cette nécessité atavique se traduit également sur les parois de l'un ou l'autre temple qu'il vous a peut-être été donné de déjà visiter. Ainsi celui de Ramsès II en Abydos.


 

Oryx-et-gibier---Offrandes--Abydos-Temple-Sethi-Ier---Kair.jpg

 

 

     En effet, sur le côté nord-ouest du mur sud du portique s'ouvre une chapelle dédiée à Osiris - définie par la lettre H sur les plans dressés par les égyptologues qui ont scientifiquement exploré les lieux -, dans laquelle une scène gravée en relief dans le creux, puis peinte, nous montre le souverain honorant la déesse Hathor. Et devant lui, près du meuble supportant un monceau de vivres, ont été rangées différentes pièces animales, - dont au moins un oryx -, le plus souvent ligotées quand ce n'est pas, pour les dernières, bizarrement étêtées.

 

     Il est donc incontestable que le défilé devant un défunt d'oryx vivants, parmi d'autres congénères d'ailleurs, comme nous l'avons vu en début de semaine chez Metchetchi, puis leur immolation, ressortissaient essentiellement au domaine de l'offrande alimentaire.

 

     Quant au sens rituel que ce geste meurtrier acquit à partir du Nouvel Empire - apparemment pour la première fois dans le temple d'Amenhotep III, à Louxor -, il relève d'une symbolique religieuse bien particulière dans laquelle certains textes funéraires le cantonnent et qu'il m'agréera de vous expliquer lors d'une prochaine rencontre. 

 

     Car pour l'heure, - le hasard du calendrier et non une volonté délibérée d'entamer par de cruelles pratiques ce mois dédié jadis à la guerre par les Romains, partant, à la violence -, c'est des méthodes d'abattage que je voudrais vous entretenir en répondant à une question simple : comment l'animal fut-il sacrifié ?

 

 

     Pour une première approche, c'est-à-nouveau dans la tombe de Ty, remarquablement étudiée par Thierry Benderitter sur son site OsirisNet que je vous convie de m'accompagner, notamment devant la partie droite du deuxième registre de la paroi sud de sa chapelle funéraire.

 

 

Mastaba de Ty - Chapelle - Sacrifice animaux du désert

 

     Apparaissent là bouquetins et oryx renversés et maintenus au sol, pattes postérieures entravées de manière que les bouchers et leurs aides puissent les saigner en leur tranchant le cou avec un couteau de silex, avant de s'affairer à les dépecer. Et, comme souvent dans ce type de scène, ne nous sont épargnées ni l'extraction du coeur en plongeant la main dans la poitrine ni la découpe de la patte antérieure droite, le khépech, considérée comme morceau de choix.

     S'ensuivra l'ablation complète de la tête qui, à l'instar de celle du veau, constituait un mets apprécié.

 

     Pour ceux d'entre vous qui lisent couramment l'écriture hiéroglyphique ou d'autres que ces signes intrigueraient, le site OsirisNet - (Merci Thierry !) - donne à voir une reconstitution au trait, assortie d'une traduction.


 

Mastaba-de-Ty---Mur-sud-de-la-chapelle.jpg

 

     Le numéro 1 est attribué à l'idéogramme personnifiant le boucher : il s'agit en réalité du même dessin que celui qui identifie la pierre à aiguiser munie d'une boucle permettant sa fixation à la ceinture du pagne ; le 6, concerne le serviteur du Ka quittant l'abattoir, la patte antérieure droite sur l'épaule ; les 8 et 11, l'action de dépecer l'oryx par le boucher ... 

 

     Entre les deux, vous aurez remarqué un personnage semblable à celui déjà rencontré chez Metchetchi : un serviteur portant un vase contenant le sang recueilli ...

 

    Par la suite, ce sacrifice deviendra un rite qui se déclinera selon trois méthodes bien distinctes qu'a relevées l'égyptologue belge d'origine verviétoise Philippe Derchain : les deux premières, essentiellement "décrites" dans les temples d'Edfou et de Denderah, la dernière dans celui de Philae.

 

     Alors que, nous venons de le voir, dans les mastabas d'Ancien Empire, le boucher se faisait aider par l'un ou l'autre apprenti, quand l'abattage de l'oryx devint un rite officiel se dégageant des contingences alimentaires, un seul "sacrificateur" égorgeait puis décapitait l'animal en le maîtrisant par les cornes sur un autel ou une table, de manière à le contraindre à avoir la tête en arrière.

 

     Une autre technique réquérait un être doté d'une vigueur exceptionnelle dans la mesure où, sans trembler, cet homme soulevait sa victime en lui agrippant les cornes de la main gauche, l'obligeant à rester en équilibre sur ses pattes postérieures, quasiment à la verticale, puis, de sa main libre, lui enfonçait le couteau sacrificateur dans le corps.

 

     Au registre supérieur de la paroi nord de la salle dite "de la naissance" dans son temple de Louxor, ce procédé est prêté à l'époux de la reine Tiy, le très sthénique Amenhotep III réputé avoir rapporté quelque 102 lions, évidemment terrifiants - (voire même 110, selon d'autres sources "officielles" fleurant bon la propagande) - qu'il aurait ainsi occis de ses propres flèches dans la force de l'âge des 10 premières années de son règne.

 

     Quant à la troisième des méthodes auxquelles l'iconographie égyptienne fait allusion, c'est donc à Philae que vous pourrez la trouver, notamment sur le second pylone du temple d'Isis : le roi Ptolémée XII Neos Dionysos y terrasse d'un magistral coup de lance transperçant le dos un oryx couché par terre.

 

      Dans ces trois cas de figure, le sang se devait d'être copieusement répandu sur le sol aux fins d'assurer le bon respect du cérémonial. 

 

     Mais qu'avait-elle donc bien pu faire, cette si belle gazelle blanche, pour mériter un sort aussi peu enviable ?

 

     Autorisez-moi, amis lecteurs, à développer ce point lors d'un nouvel entretien que je vous fixe le 6 mars prochain. 

      

     A mardi ?

 

 

 

(Derchain : 1962, passim ; Montet : 1925, 158

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

François 05/03/2012 14:53

Voilà une nouvelle qui me sidère et me désole à la fois en faisant dégringoler de son piédestal ce cher Richard !
Il n'a pas lu B. Cartland !!!
Comment dès lors vais-je bien pouvoir me fier à son analyse de la vitrine de Metchetchi, comment continuer à me régaler de la lecture que tu en fais...
Je vis un drame, cher Richard !
Vivement ton post de mardi que je me remette ;)

Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 05/03/2012 15:19



     Et tant que j'y suis, cher François, à étaler ainsi sans pudeur mes manquements littéraires, j'ajouterai que, dans une célèbre collection de
la même eau de rose, je n'ai lu que celui " ... poli par l'amour", de Pierre Carlet de Chamblain ...


 


     Oserais-je espérer que le seul dodo qui te sépare d'autres confidences - point fausses, celles-là, puisque concernant
à nouveau le bel oryx -, amenuira ton incommensurable déconvenue ?



christiana 05/03/2012 11:58

Cioran était un grand désepéré. Après l'avoir lu, il n'y avait plus qu'à se suicider...Pourtant il est mort à 84 ans...

Richard LEJEUNE 05/03/2012 12:43



     S'il fallait être tout à la fois sceptique, stoïcien, épicurien ou cynique avec les philosophes grecs, nihiliste avec Nietzsche, suicidaire
avec Cioran mais aussi Schopenhauer ou franchement antisémite avec Céline ou Heidegger, pour ne prendre que quelques exemples marquants, plus personne ne professerait de cours philosophiques,
plus personne n'aprocherait les penseurs d'antan, plus personne, à vrai dire, ne lirait rien d'autre que Barbara Cartland ... et encore !!!


 


     Rassurez-vous Christiana, même en ayant étudié et dévoré et les uns et les autres - non, pas Miss Cartland !! -, n'étant clône de qui que ce
soit, je ne suis nullement suicidaire.


Et bien que souvent dépité par le monde qui m'entoure, je n'ai, à l'instar de Gilles Deleuze - dont pourtant j'apprécie la pensée -, nulle intention de me
défenestrer ...


 


     L'intérêt d'avoir rencontré l'oeuvre écrite de tous ces idéologues réside dans la faculté que l'on doit posséder, après les avoir assimilés, de
se forger sa propre opinion, de conduire sa vie selon ses propres critères éthiques.


 


     Le reste n'est que cours universitaires prodigués ou babillages de salons ... 



christiana 05/03/2012 09:44

C'est désespérant! Que de progrès techniques et scientifiques accomplis durant tous ces siècles et pourtant l'homme n'a pas changé... C'est qu'en fait, nous ne sommes que des "animaux dénaturés"
(pour citer Vercors)...Seule la forme a changé, pas le fond... Hélas...

Richard LEJEUNE 05/03/2012 10:28



     A méditer, ces deux aphorismes de Cioran, philosophe français d'origine roumaine, extraits de son "De l'inconvénient d'être né"
(Gallimard, 1973) :


 


     En tant qu'orang-outang proprement dit, l'homme est vieux ; en tant qu'orang-outang historique, il est relativement récent : un parvenu, qui
n'a pas eu le temps d'apprendre comment se tenir dans la vie.


 


     Le Progrès est l'injustice que chaque génération commet à l'égard de celle qui l'a précédée.



FAN 04/03/2012 17:14

Sacrifice rituel ou simplement manière de tuer un animal pour nourrir l'homme??? Depuis quelques temps nous revenons à la manière "halal" dans les abattoirs occidentaux!!comme quoi l'âme
sanguinaire de l'humain au nom de je ne sais quel rituel revient au pas de charge!!! Non, non, rien n'a changer!!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 05/03/2012 08:08



     Et pourquoi voudriez-vous que cela changeât, Fan ?


 


     Des penseurs égyptiens, grecs et latins à Freud en passant par Jean-Jacques Rousseau, les philosophes nous ont toujours démontré que l'Homme
n'était point bon et, si d'aventure, l'un ou l'autre lui reconnaissait une quelconque once de bonté, c'était tout de suite, tempérant le propos, pour ajouter que, de toute manière, la société
dans laquelle il allait évoluer ne manquerait pas de très vite le corrompre !



J-P.Silvestre 03/03/2012 18:38

Voilà un récit qui relativise le niveau de la civilisation égyptienne

Richard LEJEUNE 05/03/2012 07:59



     Et il n'est ni le premier ni le dernier d'une vision des faits qu'une vie entière de "Passeur de mémoire" j'ai tenté de rendre la
plus proche possible de la réalité historique ... avec les documents laissés par les civilisations qui nous ont précédés.



TIFET 03/03/2012 18:08

Bon voilà, je m'attendais bien à cela !!! c'était déjà le régime "halal".....bon appétit tout le monde !

Richard LEJEUNE 05/03/2012 07:52



     J'espère que cet article, Tifet, n'aura en rien perturbé votre repas d'anniversaire ...



christiana 03/03/2012 14:03

Pauvre gazelle... Mais bien sûr au 21ème siècle nous sommes civilisés nous, avec nos abattoirs, nos chasses sportives et nos corridas...

Richard LEJEUNE 05/03/2012 07:50



     Il est d'évidence là le problème à résoudre et non pas de le voir devenir le fer de lance de l'affrontement verbal d'animaux politiques en
mal de pouvoir ... et de réélection.



Alain 03/03/2012 11:29

L’abattage de ce pauvre oryx, le cou tranché et la tête ensuite coupée, me fait penser à ce qui fait l’actualité en France actuellement.
Les français s’interrogent sur cette viande halal qui correspond à un abattage rituel du même genre que celui de l’oryx. Beaucoup pensaient manger des animaux ayant été étourdis auparavant pour
leur éviter la souffrance et ne pas stresser la viande. Ton article démontre pourtant que depuis la nuit des temps les hommes ne se posaient guère de questions sur la souffrance éventuelle de
l’animal.

Richard LEJEUNE 05/03/2012 07:27



     Que les hommes ne se posent pas trop de questions sur la souffrance des animaux à l'abattoir est effectivement, Alain, une constante qui
remonte à la nuit des temps, surtout si une connotation rituelle est sous-jacente au mode d'abattage.


 


     Bien qu'évidemment importante à notre époque, pour l'heure, dans le cadre de la campagne électorale française, à écouter ou lire les
réflexions des uns et des autres candidats à la présidentielle, je trouve que cette question prend malheureusement une tournure politico-sociale qui ne remet nullement la bête sacrifiée au centre
des préoccupations ...



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