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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 00:00

 

     Tiens ses deux cornes ! ...

     Retourne la tête de ce boeuf, dépêche-toi ! ...

     Fais que nous puissions égorger ...

 

Injonctions écrites dans certains mastabas de la VIème dynastie

 

Citées par Pierre MONTET

Les scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire

 

Paris, Librairie Istra, 1925

p. 163

 

 

 

    Véritable topos iconographique qu'inévitablement ceux parmi vous qui se sont déjà rendus en terre pharaonique auront remarqué au détour d'une visite de la nécropole de Guizeh, le thème du sacrifice d'un boeuf que j'ai introduit lors de notre dernier rendez-vous devant la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre faisant d'ailleurs partie de ce que la littérature égyptologique nomme "scène de boucherie", se retrouve sur un des fragments peints (E 25519), de 34 cm de haut pour 27 de long, provenant du mastaba de Metchetchi.

 

  Fragment E 25519 (2009)


 

      Au registre inférieur de ce nouvel éclat exposé seul approximativement au milieu du meuble vitré ici devant nous,

 

Vitrine-4----Gros-plan--SAS-.jpg

 

immédiatement sous la figuration du gavage d'une oie, ne subsiste malheureusement qu'une infime partie de l'ensemble : en effet, visible uniquement jusqu'à mi-corps, un homme maintient levée une des pattes antérieures de l'animal qu'il s'apprête à dépecer grâce à la probable utilisation - nous sommes à l'Ancien Empire - d'une lame de silex incurvée, nommée dès par les textes. 

 

     Bien qu'ici disparu dans la mutilation affectant la partie inférieure du registre, j'indique probable dans la mesure où ce type d'instrument - couteau à soie,  comprenez : dont la partie effilée de la lame se prolonge dans le manche - fut abondamment représenté sur les parois murales d'autres chapelles funéraires et tout aussi abondamment exhumé lors de fouilles archéologiques.

 

     Ainsi, cet exemplaire, exposé au Musée royal de Mariemont (Belgique) et dont je dois le cliché à l'extrême amabilité d'un membre du forum d'égyptologie que tous deux nous fréquentons. (Grand merci à toi, Corinne)

 

 

Couteau à soie - Mariemont (Photo : Corine Smeesters).jpg

 

    Parce que très présent dans le sous-sol, parce que de grande qualité, le silex (dès, en langage vernaculaire) fut largement utilisé dans le quotidien de divers corps de métiers, dont les bouchers, mais également dans des gestes ritualisés d'officiants-sacrificateurs, de souverains ou de divinités s'attaquant aux forces négatives susceptibles d'entraver la bonne marche du pays.

 

     Probablement aurez-vous noté, amis lecteurs, que ce couteau pointu à manche court et le terme silex en tant que matériau portèrent à l'époque exactement le même nom (dès = T 30 de la liste de Gardiner  T31  )  ;  tout comme d'ailleurs, et ce n'est pas un hasard, le même hiéroglyphe  ( T33, T 33), servit tout à la fois pour désigner le boucher et le fusil avec lequel il aiguisait ses instruments.

 

 

      En vous référant - comme souvent je le fais (grand merci Thierry !) -, au programme iconologique et épigraphique du mastaba de Ty remarquablement étudié sur le site OsirisNet, vous pourrez, sans trop conjecturer, comprendre les différentes étapes de l'opération d'abattage du boeuf que pratiquaient ces hommes dans leur atelier.

 

     La scène ci-dessous, dessinée jadis par l'égyptologue français François Daumas d'après l'original figuré au premier registre de la paroi est du second couloir - (que son étroitesse et le manque de lumière empêchent de photographier -), vous permettra non seulement de visionner l'évolution de leurs actions mais aussi, grâce aux séquences hiéroglyphiques des différentes colonnes, de déterminer l'activité précise de chacun, ainsi que de prendre conscience des dialogues ou injonctions qui parfois s'échangent.

 

(Pour la forme, permettez-moi de rappeler qu'au-dessus de chaque personnage, les hiéroglyphes le concernant se lisent de droite à gauche si son visage est tourné vers la droite et de gauche à droite s'il est tourné vers la gauche. Et d'ajouter ce moyen simple pour mémoriser cette "règle" : commencez à lire en vous dirigeant vers la tête des hommes ou des animaux.


 

Ty---Sacrifice-du-boeuf--2--Corridor-2--paroi-est.gif

   

 

      Dans un premier temps donc, il s'agissait d'enserrer ensemble les pattes postérieures au moyen d'un solide lien et de passer un noeud coulant autour de l'antérieure gauche de manière à la soulever quand, de toutes ses forces, un aide s'agrippait à la corde. Déséquilibré sur trois pattes dont deux totalement paralysées, subissant en outre des torsions manuelles au niveau de la queue et des cornes, le boeuf s'affaissait alors et était maintenu entravé, tête renversée sur le sol et gorge à la merci du couteau qui n'avait plus qu'à y pénétrer.

 

     Pendant ces préliminaires, un homme - le premier à l'extrême gauche du croquis ci-dessus - affûte son instrument de découpe avec la pierre attachée à sa ceinture. C'est ce qu'indiquent les hiéroglyphes le surmontant (n° 8) : Aiguiser le couteau par le boucher

 

     Dans un second temps, assuré que ses aides avaient tout mis en oeuvre pour que l'animal soit dans l'impossibilité de réagir d'une quelconque manière, le boucher enfonçait donc son couteau dans la gorge offerte d'où giclait le sang qu'un acolyte recueillait et emportait dans un récipient.

Non représenté ici, nous avons, rappelez-vous, précédemment rencontré ce porteur de vase chez Metchetchi.

 

     En n° 9, le texte nous explique : Dépeçage d'un jeune boeuf par les bouchers du domaine.

 

     Ensuite, insérant la lame entre les os, il sectionnait la patte restée libre d'entraves - l'antérieure droite, en l'occurrence -, maintenue à la verticale par un de ses compagnons. (Dépecer un jeune boeuf par le boucher, nous indique le n° 12.)

 

     Par probité intellectuelle, je me dois - malheureusement - d'introduire ici une notion qui en attristera plus d'un parmi vous : selon certains égyptologues qui ont analysé cette scène, l'ordre dans lequel je viens de vous présenter le début des opérations serait tout autre.

 

     ... il est probable que le khepech qu'on doit offrir au mort était parfois coupé sur l'animal vivant. Sans doute la viande était-elle considérée comme meilleure ..., écrit notamment l'égyptologue français Jacques Vandier dans son étude sur le sujet.

 

     "Cabochiens" avant la lettre, nos sacrificateurs égyptiens auraient donc coupé la patte antérieure droite avant d'occire la victime !

 

     A l'appui de cette terrible suspicion, le fait que le boeuf soit entravé. Car quel besoin d'ainsi le ligoter, argumente-t-il, si on lui avait préalablement tranché la gorge ?

 

     Sans toutefois qu'il soit ici question d'une symbolique liturgique, mythologique ou astrale telle que nous l'avons rencontrée à propos du sacrifice de l'oryx mis en rapport avec l'acte séthien d'attenter à l'intégrité de l'oeil d'Horus, tel que je l'ai expliqué dernièrement, cette ablation, premier acte du repas d'un défunt, parce qu'indubitablement codifiée, ressortissait à l'évidence au domaine du rite : aussi, dans certaines tombes voit-on des prêtres-lecteurs réciter les formules rituelles  sur la bête sacrifiée. Et dans d'autres, il semblerait que soit vérifiée la pureté de l'animal. 

 

      Venait aussi l'instant de retirer le coeur de la poitrine : Arracher le coeur par le boucher, lit-on au n° 10 et de le déposer dans un récipient. Et les mêmes exégètes d'affirmer qu'ici encore, ce geste pouvait être exécuté du vivant de la bête à immoler.


     Le sacrifice du bovidé, aussi ritualisé soit-il, participe pleinement de la volonté de matériellement permettre au propriétaire de la tombe de bénéficier de la pérennité de sa subsistance dans l'Au-delà. Raison pour laquelle deux serviteurs du ka quittent l'abattoir emportant chacun la patte antérieure prélevée sur les animaux mis à mort. Les textes définissent alors l'action générale elle-même (n° 17) : Apporter ..., et la spécificité de l'offrande :

 

-  n° 14 : ... la découpe - entendez les morceaux de choix - à l'ami unique, Ty ;

-  n° 15 : ... la nourriture du matin, par le prêtre funéraire du mois ;

-  n° 16 : ... la nourriture du soir, par le prêtre funéraire du mois.

 

     Il est aussi important de savoir que quand procession de ces serviteurs  il y avait, ceux présentant le khepech marchaient en tête : généralement, ils étaient membres de la famille du défunt.


      Cette patte précise constituait indubitablement l'offrande la plus estimée, la plus souhaitée par les Égyptiens pour leur repas funéraire : ainsi, dans la liste des vivres que décline le "menu" souvent peint ou gravé dans les mastabas, - la "pancarte", comme la nomment aussi certains linguistes -, ce morceau de choix, est mentionné avant tout autre.  

  

    Les premières opérations rituellement menées à bien, essentielles et éminemment symboliques quant à leur ordre d'éxécution, vous l'aurez compris, il revenait aux bouchers le soin de poursuivre la découpe du boeuf telle qu'ils l'entendaient, plus aucun geste prioritaire ne leur étant alors imposé : fendre la peau, séparer les chairs, extraire boyaux et viscères, lever les filets, trancher les pattes postérieures à hauteur de la jointure du tibia et du fémur, débiter cuisses, jarrets, côtes et côtelettes, enlever tête, foie, reins ...


     Retenait ainsi leur attention tout ce qui était consommable, partant, susceptible de figurer sur la table des victuailles offertes au défunt où attendaient déjà pains, fruits, légumes, volailles, jarres de bière ou de vin ; en un mot comme en mille, tout ce qui lui assurerait la pérennité de sa subsistance post mortem.

 

     Quant à certaines parties de l'animal qui ne lui étaient point proposées, elles revenaient directement aux sacrificateurs ritualistes et à leurs aides : c'était, par exemple, le cas de la peau-meseka que se partageaient officiants mais aussi divers artisans ...

 

 

      


(Jean : 1999, 34-6 ; Midant-Reynes : 1980, 40-3 ; Montet : 1910, 41-65 ; ID. 1925, 161 sqq. ; Vandier : 1969, 128-85)

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commentaires

J
cet article est d'actualité chez nous en France..... et donc pour les Egyptiens la viande serait meilleure si l'animal etait tué vivant ....pour moi ce serait plûtot l'inverse....<br /> <br /> A bientôt<br /> JA
Répondre
R
<br /> <br />      Je sais, oui, j'ai vu et lu la presse française récente.<br /> <br /> <br /> J'avais d'ailleurs hésité, que ce soit pour l'oryx dernièrement ou pour les bovidés dans cet article, quant à la décision d'aborder ou non ce sujet épineux.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />     Puis, - hasard de rites pourtant séparés par des milliers d'années -, j'ai décidé de poursuivre mon investigation des fragments peints provenant<br /> du mastaba de Metchetchi en n'en tenant nullement compte et en n'y faisant même aucune allusion pour ne pas m'associer au monde politique qui, période électorale oblige, s'est malheureusement<br /> emparé du sujet ...<br /> <br /> <br /> <br />
F
Cher Richard, bien sur, l'être humain est un carnassier, il lui faut sa dose de protéine animale et en cette période électorale, on relance "l'apprentissage" pour les élèves qui n'aiment plus faire<br /> de longues études intellectuelles!!Pourquoi boucher, puisque c'est un rite ancestrale qui n'a rien de désohorant et s'il cela permet aux jeunes d'avoir du travail, il serait bon de leur apprendre<br /> toutes les manières de tuer l'animal sacrifié pour nourrir l'être huamin, ainsi, moins de chômage!! Comme le Printemps arrive, j'espère que vous allez nous parler de rites moins sanguignolants!!Les<br /> défunts aimaient les fleurs, non?? BISOUS FAN
Répondre
R
<br /> <br />      J'aime beaucoup votre conclusion visant à quelque peu me forcer la main, chère Fan : oui, bien sûr, les Égyptiens aimaient les<br /> fleurs.<br /> <br /> <br /> Et, si d'aventure, il s'en trouve dans l'un quelconque fragment de peinture provenant du mastaba de Metchetchi que nous découvrons pour l'instant, je vous promets<br /> que je ne manquerai point de m'épancher sur leurs pétales.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />      Pour le reste, rassurez-vous : comme je l'ai récemment écrit à Tifet, c'est la dernière fois que je proposerai une bête en sacrifice<br /> ...<br /> <br /> <br /> Mieux : à la mi-avril, après le prochain congé de Printemps, c'est, plutôt que de mort, de naissance animale qu'il s'agira cette fois ...<br /> <br /> <br /> <br />
E
Merci Richard,<br /> <br /> Quoique un peu saignante, ce billet est très intéressant et comme à l'habitude tes explications sur les scènes de boucherie si souvent représentées dans les tombes sont limpides.<br /> Merci et à bientôt!<br /> Etienne.
Répondre
R
<br /> <br /> Merci Etienne.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Je constate, avec une certaine touche d'humour, que dans un article où le sang est plus que présent, tu termines ton commentaire par le terme "limpide"<br /> ...<br /> <br /> <br /> <br />

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