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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 23:00

     

     Heureux de vous retrouver tous, amis lecteurs, fidèles à ce rendez-vous exceptionnellement proposé ce jeudi. J'espère sincèrement que les quelques bulles de Champagne qui ont accompagné notre petite fête de mardi ne vous auront pas fait oublier que samedi dernier, prenant prétexte du fragment E 25519 exposé ici devant nous dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et en guise de prémices à l'intervention de ce matin, j'avais cru bon de distinguer les deux types de basses-cours qu'à l'Antiquité, à tout le moins au temps de l'Ancien Empire, les Égyptiens aisés disposaient au sein de leurs domaines ruraux : les herout dans lesquels évoluaient volailles et volatiles en semi-liberté autour d'un plan d'eau reconstituant vraisemblablement le biotope des marais nilotiques, et les chétébou, qu'il vous faut comprendre comme étant plus spécifiquement des lieux dévolus à l'engraissement.

 

      Lors de cette rencontre, j'avais aussi d'emblée plus particulièrement mis l'accent sur l'oie, laissant sous-entendre que de suralimentation forcée il serait question très prochainement : aujourd'hui, en l'occurrence. 

 

 

     Parce que, plumées ou troussées, elles sont fréquemment représentées sur les tables d'offrandes mises au jour dans les mastabas d'Ancien Empire ; ou prêtes à rôtir comme ces quatre modèles que nous découvrirons un jour sur le sol de la vitrine 6, un peu plus loin dans cette même salle,

 

 

Oies-du-Louvre.jpg

 

il est indéniable que les appréciant de leur vivant, à l'instar de quelques autres volailles d'ailleurs - souvenez-vous de ces scènes de chasse dans les marais, de ces filets hexagonaux dont ils se servaient pour les capturer ; souvenez-vous aussi de ces théories de porteuses et porteurs d'offrandes croisés ici ou à l'automne 2008 chez Akhethetep ; souvenez-vous enfin des nombreuses scènes d'élevage que j'évoquai dernièrement -, les Égyptiens désirèrent s'assurer de leur présence dans l'Au-delà : la "pancarte" du mastaba de Ptahhotep ne stipule-t-elle pas l'apport de 121 200 oies ro et, dans les mêmes proportions, d'oies tcherep ?

Et comme si cela ne suffisait pas encore, ajoute 11 100 oies semen !

 

     C'est ce que prouve également cette scène, dans la tombe de Nakht que vous rencontrerez sur l'excellent site d'OsirisNet   



Volaille---Tombe-de-Nakht.jpg

 

 

où, après la capture, oies et canards sont préparés avant d'être rôtis : il appert en effet que, plutôt que bouillis, c'est ainsi que l'on préférait déguster les succulents volatiles.

Comme ici, dans la tombe d'Antefoker, étudiée sur OsirisNet à nouveau.

 

 

Rôtisseur--Tombe-de-Antefoker-.jpg

 

 

      Loin de tout anachronisme incongru, j'ai la nette conviction que ces brasiers de plein air peints ou gravés dans certaines tombes du Nouvel Empire autour desquels s'affairaient des hommes rôtissant d'une main une oie embrochée et de l'autre agitant une sorte d'éventail en vue d'attiser les braises, constituent, mutatis mutandis, les ancêtres de nos modernes barbecues.

 

 

     Les égyptologues relèvent cinq catégories d'oies différentes évoluant sur les rives du Nil antique : aux trois que je citai à l'instant, il vous faut encore ajouter les oies serou et geb.

 

     L'engraissement de tous ces volatiles - j'entends également associer, pigeons, canards et grues ! -, fut donc essentiel pour la cuisine égyptienne, toutes catégories sociales confondues.

 

     Parce que vous et moi n'avons point trouvé traces de cette pratique ni dans le mataba d'Akhethetep ni dans celui d'Ounsou visités jadis dans les salles précédentes, pour compenser l'incomplétude de l'éclat provenant de chez Metchetchi, c'est à nouveau dans le tombeau de Ty qu'il m'agréerait de vous emmener aujourd'hui grâce, toujours, à OsirisNet.

(Merci à toi, Thierry, pour tous ces documents dont chaque fois tu m'autorises l'emprunt.)

 

     Sur la paroi sud du portique, à gauche de l'entrée, cinq scènes successives ressortissant au domaine de l'engraissement gravées au registre central vous permettront donc de mieux comprendre l'ensemble des étapes dont le fragment de Metchetchi ne nous fournit qu'une bien infime partie : le gavage proprement dit.

 

     Dans un premier temps, nécessité s'imposait de préparer ce avec quoi les bêtes allaient être nourries : pour ce faire, il convenait de cuire, dans une marmite, de la pâte à pains à partir de laquelle les pâtons seraient modelés. Un homme avait pour mission de régulièrement touiller l'ensemble à l'aide d'un bâton. 


     La pâte refroidie, un autre roulait des portions entre ses mains aux fins de leur donner la forme d'une petite saucisse qu'il rangeait alors dans des récipients qui pouvaient différer d'un mastaba à un autre : souvent, c'étaient des assiettes plates aux bords légèrement relevés soit munies de petits pieds, soit posées sur un seul dont la hauteur était également variable suivant les tombes.


 

Gavage-d-oies---Mastaba-de-Ti--OsirisNet-.jpg

 

     D'un côté de ce plat donc, un personnage accroupi qui prépare la nourriture et de l'autre, celui qui l'introduira dans le gosier de l'animal.

 

     A gauche, un homme assiste debout à l'opération : dans cette même attitude, vous pourriez sans peine imaginer notre Metchetchi ...

 

     Il arrive de trouver, dans l'entourage immédiat de ces préparateurs affairés, quelques vases coniques remplis d'eau prévue tant pour humecter les pâtons que pour régulièrement désaltérer les bêtes.

 

     Parfois, comme chez Mererouka, l'artiste s'est offert le luxe de rompre la "monotonie" de la scène en représentant une oie qui, impatiente, voire peut-être plus individualiste que ses congénères, se sert elle-même dans le plateau à provisions.

 

      Que ce soit pour le gavage des grues ou celui des oies, des inscriptions hiéroglyphiques précisent les phases successives du processus : Cuire le pain et le préparer en boulettes, lit-on chez l'un ; Préparer des boulettes de pain pour le nourricier des oiseaux, trouve-t-on chez un autre.

 

     Engraisser, gaver, constituent des annotations souvent répétées, avant de mentionner, in fine : Promener canards et oies blanches après le repas.

 

     Cette sortie "digestive" terminée, les volatiles plus que rassasiés réintégraient leur étroite cabane de manière à s'engraisser jusqu'au prochain "repas" ...

 

     Mais pour quelle raison semblable pratique généralisée, me demanderez-vous ?

 

     Au risque de contredire certains d'entre vous, je me dois de préciser que rien, absolument rien dans le corpus des inscriptions hiéroglyphiques traduites à ce jour ne permet de déceler la moindre trace d'une quelconque tradition de cuisiner le foie gras.

 

     En fonction des connaissances actuelles, il semblerait même qu'après avoir été vidés et préparés pour la table, les animaux recouvraient coeur, gésier et foie, tout naturellement replacés dans leur corps.

 

     Et donc que cette suralimentation forcée apparue sur les rives du Nil voilà près de 4500 ans n'avait vraisemblablement d'autre raison d'être que le seul plaisir de déguster des volailles bien dodues !


 

     Réel topos des programmes iconographique et épigraphique des sépultures memphites de l'Ancien Empire, se raréfiant déjà fortement au Moyen Empire, la scène du gavage proprement dit disparaîtra complètement à partir de la XVIIIème dynastie : sachez toutefois qu'il ne vous faut pas y voir preuve de cessation de la pratique en elle-même, mais plus simplement suppression de cette thématique dans le chef des artistes ou, plutôt, dans celui des défunts qui décidaient des sujets à représenter sur les parois de leur maison d'éternité ...   

 

 

 

(Montet : 1925, 114 ; Peters-Destéract : 2005, 76-7 et 225-6 ; Vandier : 1969, 83-6, 410-8 et 445)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Christiana 27/04/2012 10:02

Oui, j'avais vaguement souvenance que vous l'ayez évoqué (mais pas que j'aie répondu...)mais je ne le retrouvais plus dans les archives.
Pastoureau ne parle que de l'Europe, dommage car c'est intéressant que l'histoire de cette couleur si méconnue longtemps et aujourd'hui la plus aimée. Il parle seulement de l'indigo, plante qui ne
poussait pas en Europe, et du lappi-lazulli, tous deux fort chers car fort rares, venant de loin...

Richard LEJEUNE 27/04/2012 11:01



     Il faut évidemment se souvenir du titre pour retrouver un article dans les archives, ou de sa date de parution : ce qui, vous en
conviendrez, est pratiquement impossible pour un lecteur, fût-il fidèle et attentif.


 


     Parallèlement, vous avez également l'opportunité d'introduire, dans le rectangle "Rechercher", au-dessus à droite sur ma page
d'accueil, un mot - bleu, ici en l'occurrence - pour voir alors apparaître, après avoir cliqué sur "OK", ceux des articles où je l'ai employé. Et quand il vous semble détenir le bon, vous pointez
votre souris dessus pour l'obtenir à l'écran ...  



Christiana 26/04/2012 15:23

Peut-être qu'ils n'avaient pas eu l'idée de goûter le foie de leurs volatiles dodus...Et ne savaient donc pas combien c'est délicieux?
Les représentations des 4 oies à rôtir sont magnifiques de stylisation et complémentarité.
L'artiste s'est offert le luxe de rompre la "monotonie" de la scène, chez Mererouka, en représentant une oie qui se sert elle-même dans le plateau à provisions. Il donne à voir ainsi un petit
contraste amusant et esthétique dans l'unité de la scène.

J'ai recherché (mais pas trouvé) sur votre blog des explications au sujet de la couleur bleue souvent présente dans les peintures, contrairement à l'Europe où le bleu n'existait pratiquement pas et
n'était pas apprécié jusqu'au Moyen-âge. Je suis en train de lire "Bleu" Histoire D'une Couleur de Michel Pastoureau et j'avais envie de savoir s'il y avait une histoire du bleu-forcément
différente- en Egypte.

Richard LEJEUNE 27/04/2012 07:19



     Peut-être en effet, Christiana : l'on ne saura jamais, sauf à retrouver un document qui préciserait leur position à ce sujet. Mais ce qui
est certain, c'est que le foie n'était pas retiré de l'animal préparé pour la dégustation.


 


     J'ai très rapidement évoqué le bleu, plus spécifiquement du point de vue de sa composition,
dans cet article du 3 décembre 2011 que,
par ailleurs vous aviez commenté, souvenez-vous.


 


J'ai évidemment conscience que ce n'était pas suffisant : je me promettais d'ailleurs d'y revenir un jour, une étude circonstanciée restant à effectuer sur son
emploi dans l'art égyptien, en partant de Djoser et des plaquettes de faïence bleue retrouvées dans sa pyramide (actuellement en possession du Metropolitan Museum of Art de New York) et en
mettant plus particulièrement l'accent sur le bleu de l'époque amarnienne (Akhenaton et Nefertiti).


 


     Ce que, malheureusement, n'a pas fait Michel Pastoureau dans son ouvrage. Seul "défaut", à mon sens, de cette remarquable somme dont, dans
mes commentaires à l'article précité, j'avais à l'époque vivement conseillé la lecture.


Ouvrage pointu, assorti d'un apparat critique extrêmement dense pour ceux qui veulent en savoir plus ...



TIFET 26/04/2012 09:47

Alors en fait ces oies n'étaient gavées que pour les rendre plus dodues ? c'est plutôt étonnant mais je dois dire que les Egyptiens étaient quand même plein de sollicitude car ils leur faisaient
faire une petite sortie digestive après le gavage, alors que de nos jours, ces pauvres bêtes ne sont plus considérées de la même façon !......

Richard LEJEUNE 27/04/2012 07:31



     Il semblerait en effet que, d'un point de vue gastronomique, il n'y eut que l'aspect bien dodu qui intéressât les Égyptiens ...



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