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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 23:00

 

Tombe-de-Roy---Purification-par-le-lait.jpg

 


     Je suis celui qui purifie pour toi le chemin devant toi avec du bon lait.

 

     C'est, amis visiteurs, ce que vous pouvez lire dans les deux colonnes ci-avant, de droite vers la gauche, juste avant le visage du dernier des trois personnages en long pagne blanc : celui qui tient une situle dans la main gauche et un faisceau de fins branchages avec lequel il asperge, dans la droite.

 

     Ce tableau provient de la tombe de Roÿ (TT 255), dans la Vallée des Nobles, à Dra Abou el-Naga, à l'ouest de Thèbes.

 

     La scène entière, au registre inférieur de la paroi nord de la chapelle funéraire,


  Tombe de Roÿ (TT 255) - Cliché V. Euverte

 

propose le cortège des funérailles avec les pleureuses s'épanchant à l'avant et à l'arrière du traîneau tracté par quatre vaches portant l'embarcation sur laquelle a été posé le catafalque de ce scribe royal de la XIXème dynastie ; convoi devant lequel donc un serviteur répand du lait sur le sol à seule fin de le purifier.

 

 

     (Grand merci à Vincent Euverte de m'avoir non seulement permis d'exporter son cliché reconstituant la scène complète ci-dessus, mais également de m'avoir proposé des photographies de détails en plus grande résolution, comme celle qui chapeaute la présente intervention.) 


 

    Si dès l'Ancien Empire, il fut coutumier d'asperger d'eau le chemin qui menait ainsi le défunt à son tombeau et cela, prosaïquement, pour faciliter la progression des patins, ce ne sera qu'à partir du Nouvel Empire que se développera un rituel semblable mais, de purification cette fois et avec du lait.

 

     Dans sa tombe TT 100, - souvenez-vous, nous y avons quelque peu déambulé quand, de conserve, nous avons visité, au Quadrilatère Richelieu en septembre 2011, l'exposition dédiée à Emile Prisse d'Avennes à la Bibliothèque nationale de France -, Rekhmirê, vizir à la fin du règne de Thoutmosis III et au tout début de celui d'Amenhotep II, soit environ 1470 à 1445 avant l'ère commune, précise que ce lait spécifique était fourni par les vaches mêmes de l'attelage. Bovidés que, selon Gustave Lefebvre, les Égyptiens appelaient les Belles ou les Bonnes ; sous-entendez : bêtes.

 

     Autorisez-moi une courte parenthèse pour attirer votre attention sur le fait qu'à la même époque, et pour les mêmes raisons purificatrices, un officiant tel que celui que vous venez de voir ci-avant dans le tombeau de Roÿ effectue le même geste d'aspersion - c'est à tout le moins ce que nous présentent certains bas-reliefs de la grande colonnade du temple de Louxor - avant le passage de la triade divine de Karnak sur une des nombreuses voies processionnelles thébaines, lors des différentes fêtes qui ponctuaient l'histoire religieuse de la ville :

 

     Purifier le chemin, purifier, deux fois, précise le texte accompagnant ces scènes.

(deux fois : une à l'aller, l'autre au retour des statues.)

 

     Il est évident que c'est à la blancheur du lait répandu qu'est liée la notion de purification. Il en est de même de celle des temples : nous le prouve un extrait des Lamentations d'Ipou-Our, texte célèbre que, pour d'autres raisons, j'avais déjà évoqué en mai 2009 :

 

     Souvenez-vous d'ériger des mâts et de graver des stèles, tandis que le prêtre-pur est en train de purifier les temples et que la demeure est blanchie à l'égal du lait.

 

 

 

     Prenant prétexte de la figuration de la traite d'une vache, geste banal que nous avons rencontré le 5 mai dernier grâce au fragment E 25515 ici devant nous, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,

 

(Paris) 109

 

et après avoir déjà évoqué l'utilisation du lait en général et du lait maternel en particulier pour des besoins tout à la fois alimentaires, prophylactiques et thérapeutiques, j'ai souhaité aujourd'hui avec vous envisager son emploi  notamment dans certains rituels ayant toujours, peu ou prou, un rapport avec les défunts.

 

     Pour ce faire, après avoir à l'instant attiré votre attention sur son usage pour rendre pur le chemin qui conduisait le cortège funèbre vers la tombe ou le cortège processionnel des statues des dieux thébains lors de fêtes religieuses, il m'agréerait que nous montions immédiatement à l'étage supérieur et que nous nous rendions en salle 24, une de celles du parcours chronologique consacrées au Nouvel Empire, pour y découvrir, dans la vitrine 3, parmi d'autres de cette époque, la stèle C 211 d'un certain Pentchény en adoration devant Osiris.


 

Stele-C-211.jpg

 

 

      Se lisant de droite vers la gauche, l'inscription qui s'étire sur sept niveaux en dessous des personnages nous restitue le classique proscynème commençant par Veuille le roi accorder une offrande à Osiris qui est à la tête des Occidentaux ..., avant d'énumérer quelques-unes des nécessités assurant la survie du défunt dans l'Au-delà.

 

     Et parmi elles, indiquée quasiment à la fin de la troisième ligne,


 

Libation-C-211.jpg

 

 

celle de lui permettre de bénéficier d'une libation de vin et de lait.

 

     Il vous faut en effet savoir que parmi les différents rites pratiqués en Égypte antique, celui de la libation - qui consistait à répandre sur le sol (ou sur un autel) quelques gouttes d'un liquide s'écoulant d'un vase d'une forme déterminée selon son contenu (eau, vin, lait, huile ...) - avait une destination essentiellement purificatrice ; la pureté étant synonyme d'ordre (maât), l'impureté de chaos (isefet), toujours susceptible de renaître, partant, de troubler le bon déroulement de la vie sociale.

 

     Sur cette stèle, toutes ces offrandes étaient destinées au Ka du grand prêtre-pur, Pentchény, (fils de) la dame Touiou ...

 

     Ici, proche de la fin de la troisième ligne donc, c'est, comme vous pouvez le constater, une aiguière, premier hiéroglyphe de droite, qui nous fait comprendre que libation il y aura ; les quatre signes suivants (avec les deux jarres côte à côte dans leur support correspondant au terme désignant le vin et les cinq derniers à celui que vous connaissez déjà maintenant (irtchet) nommant le lait.

 

     Si la libation, comme ici, pouvait être dédiée à son propre Ka par le défunt propriétaire de la stèle, d'autres monuments nous indiquent que les enfants du mort tenaient également à pratiquer semblable rituel en l'honneur de leurs parents : c'est ce que nous prouve, un peu plus loin sur notre gauche en cette même salle 24, dans la Galerie d'étude n° 2,

 

 

Salle-24---Galerie-d-etude-2--Cliche-E.-Revault-.jpg

 

 

la stèle C 63, troisième à partir de la gauche, posée sur le sol contre le mur du fond de cette grande vitrine.

 

      Sur cette pierre de calcaire de 80 centimètres de hauteur et 60 de large,


 

Stele-de-Djehouty---Louvre-C-63.jpg

 

 

vous remarquerez sans peine, à droite du premier registre, Djehouty et son épouse Henout, assis côte à côte recevant une libation de leur fils : de l'aiguière qu'il tient de la main droite s'échappe le lait purificateur qui remplit un vase en forme de fleur de lotus, matrice primordiale puisque, comme vous ne l'ignorez plus je présume, de cette corolle renaissait chaque matin le soleil ...

 

     Et à gauche, une scène analogue qu'effectue, cette fois, sa soeur, à nouveau pour leurs parents. 

 


     Bien évidemment, c'est dans le monde des dieux qu'il vous fait aller quérir l'origine de semblables pratiques.

 

     Dès lors, retrouvons-nous, voulez-vous, le 5 juin prochain pour me permettre de quelque peu détailler cette dernière assertion ... 

 

     A mardi. 

 

 

 

(Cabrol : 2001, 164-70 ; Cauville : 2011, 21-40 ; Guilhou : 2001-2002, 6 ; Lefebvre : 1960, 59-65)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Cendrine 24/06/2012 01:48

Bonsoir monsieur,
Je poursuis, grâce à vous, mon voyage à travers les rites de la fascinante Egypte et je vous en remercie.

Je dois vous confier quelque chose de particulier à propos du lait. Je suis née en rejetant violemment ce fluide de vie et je ne me nourrissais pas. Mon organisme me pouvait pas assimiler le lait.
J'ai été élevée avec du jus de fruits mêlé d'eau et je ne peux être en contact avec la moindre goutte de lait. Je suis en revanche passionnée par tout ce qui concerne la symbolique des fluides
vitaux et vos exposés me ravissent.

Je vous souhaite un excellent dimanche. Bien cordialement.

Cendrine

Richard LEJEUNE 24/06/2012 08:47



     Bonjour Madame,


     Merci à vous pour ce commentaire élogieux.


 


     Autorisez-moi une petite mise au point : bizarreries de l'informatique, pour une raison que j'ignore, mes abonnés ont été hier à nouveau prévenus par Overblog de la parution de l'article que vous avez lu et qui, en fait, comme l'indiquait la date
qui l'introduisait, était sorti le 29 mai dernier.


Bien évidemment, cela n'a pas grande importance mais, personnellement, j'aimerais en comprendre les raisons techniques.


Dans ce cas précis, vous qui venez tout récemment de vous joindre à mes lecteurs assidus, cette "erreur" de manipulation vous aura permis d'effectuer un petit retour
en arrière dans cette série que j'ai consacrée au lait égyptien, commencée le 1er mai dernier et qui se terminera le dernier mardi de ce mois de juin.


 


     Que vous ne puissiez ingurgiter une seule goutte de lait constitue je présume un certain nombre de contraintes alimentaires : cela
signifie-t-il que ne vous sont autorisés aucun des produits qui, peu ou prou, en contiennent ? Je pense évidemment à la glace, aux pâtisseries, à toutes ces petites douceurs qui agrémentent notre
vie ... 




JA 23/06/2012 11:10

en réalité je me suis retrouvée sur un article précèdent sans le vouloir, excusez moi pour le mélange des 2
A bientôt
JA

Richard LEJEUNE 23/06/2012 11:19



     Mais il n'y a pas à vous excuser, Jocelyne : pour une raison que j'ignore, il semblerait qu'Overblog ait
aujourd'hui à nouveau proposé à mes abonnés cet article de fin mai dernier ...


 


     Cela nous aura au moins permis de converser tous les deux.


 



JA 23/06/2012 10:23

Je retrouve les pleureuses avec leurs belles robes blanches( encore du blanc...) ,que j'avais vu sur le papyrus d' ANI
Eau, huile,lait, vin pour eux ce devait être formidable d'avoir ces ingrédients naturels, pour nous c'est désormais des produits d'une banalité quotidienne, quel chemin parcouru...
merci pour le lien Rosette, je vous informerais quand la maison Champollion ouvrira rénovée à Vif en Isère

Bonne journée et merci pour ce voyage dans le temps,
JA

Richard LEJEUNE 23/06/2012 10:36



     Effectivement pour nous d'une banalité quotidienne, tous ces ingrédients étaient marqués au coin d'une symbolique essentielle aux yeux des
Égyptiens.


 


     Merci à vous d'avoir pris la peine de revenir lire un article du 29 mai dernier, ainsi que de penser à m'avertir de la réouverture de la
maison de Vif.



Christiana 01/06/2012 11:49

La fleur de lotus, matrice primordiale comme pour les bouddhistes... de cette corolle renaissait chaque matin le soleil...Comme les japonais...Décidément rites et croyances sont liés et sont un
perpétuel recommencement sur l'échelle des temps.

Richard LEJEUNE 04/06/2012 08:15



     C'est surtout le commun grand questionnement des hommes des différentes civilisations qui nous ont précédés devant les transformations de
Nature qui est à l'origine des mythes cosmogoniques et autres ...


 


     Il est donc tout à fait logique, Christiana, que l'on constate entre les unes et les autres, quel que soit leur emplacement géographique sur
notre Terre, un certain nombre de points de convergence.



etienne 30/05/2012 00:49

Bonjour cher Richard,

le lait est effectivement très intéressant en égypte ancienne de parts son rôle prophylactique: thot guérit l'oeil gauche blessé d'horus avec du lait je crois; et bien sûr tout les pharaons en
buvaient sous la vache Hathor ou et au sein d'isis l'associant ainsi à l'horus enfant.

Je suis avide de découvrir la suite et m'abreuver ainsi au sein des pages de ton blog et de boire tes mots comme du petit lait!
lait ici nourriture spirituelle, étanchant ma soif de connaissances égyptologiques!

Sur ce, je bois un verre à ton ka!
V,S,F cher ouvreur des chemins!
et surtout que la magie du lait apaise tes maux.

Fidèlement!
Etienne.

Richard LEJEUNE 30/05/2012 10:12



     Merci à toi, Etienne pour cette gentillesse qui anime régulièrement tes commentaires ...



le-gout-des-autres 29/05/2012 18:36

Eh bien, en 1516, il s'est passé plein de choses.
Mais finalement rien d'important.
En effet, ils ne parlent pas de moi...

Richard LEJEUNE 30/05/2012 08:32



      J'aime cet humour qui me rappelle la définition même de l'égoïste : C'est quelqu'un qui ne pense pas à moi !!


 


     Pour ma part, humour pour humour, la réponse à la question que je vous posais sur votre blog était :


 


1516 : premier anniversaire de la bataille de Marignan. 



FAN 29/05/2012 16:59

Le lait purificateur?? sans doute à cause de sa blancheur et de ses vertus et sans doute pour que le défunt est une variété de boissons!! Osiris n'était pas un dieu facile!!!Qu'on se le dise!! A
Mardi cher Richard!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 30/05/2012 08:26



     Tout à fait, Fan : si vous avez lu quelques ouvrages à ce sujet, vous aurez tout de suite compris combien Osiris, ainsi que tout le monde
des divinités égyptiennes d'ailleurs, sont d'une complexité extrême ...  



Carole 29/05/2012 15:07

Encore une lecture intéressante, et encore une promenade agréable dans ces salles du Louvre où je n'ai guère l'occasion de me rendre.
On trouve mention du lait, je crois, dans les rituels funéraires des Romains ? Faut-il lier cette substance vitale liée à la naissance à l'idée de renaissance, ou ne s'agit-il que de purification ?

Richard LEJEUNE 30/05/2012 08:23



     Vous n'ignorez évidemment pas que le lait constitue la première nourriture de tout homme.


 


     Dans certaines sociétés antiques, qu'elles soient méditerranéennes ou plus orientales, il intervient évidemment - pour l'Egypte, il est
prévu que nous le découvrions ces prochains mardis -, dans le monde des dieux.


Ainsi en Inde, l'Amrita, source de toute vie, naît du barattage de la mer de lait par Vishnou.


 


     Pour les Romains, notamment - Plutarque y fait souvent allusion dans plusieurs de ses ouvrages - le sang, l'eau et le lait constituent des
sources de vie parfaitement équivalentes.


 


     Souvenons-nous, pour ce qui concerne plus spécifiquement le lait, de la symbolique louve allaitant Romulus et Remus.


 


     Toutefois, je soulignerai qu'à la différence des Égyptiens, indépendamment bien sûr du lait maternel, les Romains préférèrent le lait de brebis
et de chèvre pour la simple raison qu'ils n'élevèrent pas systématiquement de vaches laitières.


 


     Dans les pratiques religieuses romaines, le lait, parmi d'autres produits, intervenait en tant qu'offrande, libations et sacrifices, à la fois
aux divinités mais également au sein des cultes domestiques que rendait le Pater familias aux Lares, aux Mânes et aux Pénates.


 


     On sait que ces pratiques sacrificielles étaient réalisées pour diverses raisons - expiation, connaissance de l'avenir, entre autres -, mais
ne correspondaient pas vraiment aux modes de pensée des Égyptiens.


 


     Pour ce qui concerne plus précisément les rituels funéraires des Romains, j'avoue ne pas avoir connaissance d'utilisation de lait.


 


     Mais j'ajouterai que je ne suis pas spécialiste de la civilisation romaine, alors que sur ce point vous avez peut-être bien plus de
connaissances que moi ...    



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