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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 23:00

 

     Le regard est ce génie perceptif au-dessous du sujet pensant qui sait donner aux choses la réponse juste qu'elles attendent pour exister devant nous.

 

Maurice Merleau-Ponty 

Phénoménologie de la perception

 

Paris, Gallimard, Collection Tel n° 4,

p. 305 de mon édition de 2001

 

 

 

 

 

Linteau-E-25681--vu-de-droite--SAS-.jpg

 

 

  (Un merci tout particulier à la conceptrice du blog Louvreboîte qui, une fois encore - et ce ne me semble pas être la dernière ! - a aimablement pallié ma carence photographique en acceptant de réaliser le cliché ci-dessus et de l'offrir à mon blog.)

 

 

 

     Lors de notre antépénultième rendez-vous devant ce superbe linteau provenant du mastaba de Metchetchi exposé dans la plus petite des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention, souvenez-vous amis lecteurs, sur un des concepts cardinaux de l'art égyptien qu'après le terme allemand inventé par l'égyptologue Emma Brunner-Traut, il est convenu d'appeler en français aspectivité.

 

     J'aimerais aujourd'hui poursuivre la description de la scène de gauche présentée sur ce grand fragment de calcaire en mettant en exergue les codes qu'elle sous-tend.

 

     Vous me permettrez de commencer mon intervention par la lecture des hiéroglyphes qui  identifient le personnage de droite comme étant, de haut en bas,

 

 

Metchetchi et son fils Ptahhotep (Linteau E 25681)

 

 

à la première ligne :  son fils aîné ; en dessous : qu'il aime et, au troisième et dernier niveau : Ptahhotep .

 

     Gravée au-dessus de lui, il est manifeste que cette annotation le concerne. D'autant plus que, selon une des conventions de l'écriture en vigueur sur les rives du Nil, elle est tournée vers la droite : elle se lit donc de droite à gauche, ce qui, je le rappelle au passage, constitue la direction dominante. Vers la droite, comme Ptahhotep lui-même ; ainsi d'ailleurs que Metchtchi ; et que toutes les inscriptions de cet imposant monument ...

 

     Ceci posé, j'insiste une nouvelle fois sur le fait que peu de gens, à l'époque, étaient à même de lire semblable inscription. Qu'à cela ne tienne, le lapicide s'organisera pour que tout le monde comprenne !

 

     Si la position du corps est mêmement représentée chez chacun des deux hommes, vous aurez évidemment remarqué que leur taille diffère complètement. Donc, en déduiront peut-être certains d'entre vous, ce premier personnage plus petit que le second est un enfant !

 

     Que nenni ! Là ne réside absolument pas la raison  : elle ressortit en fait  à une codification dont il nous faut être à nouveau conscients. Car si l'artiste égyptien avait voulu faire comprendre à l'immense majorité de ceux qui ne savaient ni lire ni écrire que le premier des deux  n'était point encore pubère, il l'aurait représenté nu, avec cette mèche particulière - dite mèche de l'enfance - retombant sur la joue que nous verrons prochainement sur un des fragments peints de la vitrine voisine (E 25524), ou encore avec le doigt à la bouche.

 

     Ici, Ptahhotep portant le même pagne que son père doit donc déjà être considéré comme un adulte.

 

     Qu'est-ce alors qui motive cette dimension réduite ? L'application de la simple convention que l'on représente traditionnellement le propriétaire d'une tombe en taille héroïque, selon la terminologie habituellement employée par les égyptologues, - le maître se doit d'être ainsi reconnu en tant que tel -, et que tous les autres personnages, quels qu'ils soient par rapport à lui, quels que soient leur âge, leur sexe, leur condition sociale, doivent obligatoirement paraître plus petits.

 

     Vous constatez également que, sur le linteau exposé ici devant nous, Ptahhotep est physiquement gravé devant son père. Autorisez-moi à derechef rapidement revenir sur le concept d'aspectivité évoqué précédemment : cette règle de la combinaison des points de vue fut ici impérativement appliquée car si l'artiste l'avait figuré exactement où il eût dû se trouver dans la réalité, c'est-à-dire aux côtés de son père, nous ne l'eussions point vu ! Le premier plan aurait caché le second. Ce qui, dans l'art égyptien, est proprement impensable car alors, cela signifierait qu'il ne désirait pas représenter ce fils aîné que le défunt tenait manifestement à avoir à ses côtés.

 

     C'est dans ce même état d'esprit qu'il faut d'ailleurs comprendre les scènes récurrentes des époux apparemment assis l'un derrière l'autre. Vous souvenez-vous, à ce propos, de l'excellent dessin qu'avait en son temps réalisé mon ami Jean-Claude Vincent à partir du splendide bas-relief des convives du banquet funéraire de Ramose figurés sur les parois de son hypogée de Cheik Abdel Gournah ? Parmi d'autres personnages, on y voyait Ouret assise derrière son époux. Pouvez-vous les imaginer un seul instant tous installés ainsi les uns derrière les autres, un peu comme dans le métro cairote ? Bien sûr que non ! Les deux sièges sont évidemment côte à côte. Mais si l'artiste les avait ainsi disposés, l'un eût tout naturellement dissimulé l'autre. Ce qui aurait  privé cette scène de tout son sens symbolique ...

 

     N'oubliez jamais, amis lecteurs, qu'enfoui au tréfonds des sépultures, cet art funéraire, à connotation magico-religieuse, n'était pas destiné à notre regard irrespectueux, intrusif et que, dès lors, il n'aurait jamais dû supporter notre présence profanatrice ! Ces scènes ne nous étaient pas adressées : alors que, le plus souvent, nous les considérons comme une simple décoration pariétale, ayant une finalité documentaire, elles ont en fait raison d'être pour permettre aux défunts, uniquement par la magie de l'image et du verbe aussi, parfois, d'accéder dans des conditions optimales à sa seconde vie, dans l'Au-delà, espérée bien plus agréable que la première, ici-bas.

 

     Avec feu l'égyptologue belge Roland Tefnin, je ne le répéterai jamais assez : l'image égyptienne est par essence utilitaire, fonctionnelle. Le regard, la perception, l'entendement du sujet pensant que nous sommes se doivent de la comprendre comme une écriture.  

 

 

    Accordons à nouveau notre attention à Metchetchi et à son fils qui ont la jambe gauche en avant, dans l'attitude de la marche apparente. Ici aussi, nous devons considérer ce détail qui, par parenthèse, est déjà présent dans l'art de la statuaire, sous le seul angle de la symbolique iconographique. Car cette posture ne signifie nullement qu'ils sont en mouvement et se dirigent vers un endroit précis. En réalité, et la traduction du substantif qui la désigne dans la langue égyptienne le prouve philologiquement, la jambe avancée exprime la capacité d'action des deux hommes. Cette position physique est donc emblématique de leur condition sociale, de leur statut de dignitaires.

 

     Une autre particularité, malgré la cassure de la pierre, n'a certainement pas dû vous échapper : la position du pied du Ptahhotep qui se confond avec celui de Metchetchi.

 

Salle 5 - Vitrine 4 - Linteau E 25681

 

     Dans un récent article, l'égyptologue polonais Karol Mysliewiec a étudié ce détail empreint d'une forte symbolique que l'on retrouve fréquemment dans ce type de scène aux Vème et VIème dynasties. Et d'en conclure qu'il s'agit de la volonté d'accentuer le lien familial originel en donnant l'impression que le fils aîné - le seul d'ailleurs à être ainsi représenté - émerge bien du corps de son père, ici fictivement et véritablement si l'on se réfère à la réalité biologique.

 

    Au vu de cet important détail iconographiquement désiré par son père, nous devons idéellement conceptualiser Ptahhotep en tant qu'alter ego de Metchetchi, en tant que sa réincarnation puisque son successeur, en tant que son Ka vivant.

 

     Codes également que le fait de tenir le long bâton-medou dans la main gauche - dont la représentation hiéroglyphique définit le terme "parole" - et le sceptre sekhem dans la droite qui, lui, est synonyme de "pouvoir".

 

     De sorte que tous ces éléments associés (jambe gauche avancée, pieds se chevauchant, canne et sceptre dans les mains) expliquent, sans nul besoin d'un supplément écrit, à tous ceux qui de toute manière n'eussent pu le déchiffrer, que non seulement, Ptahhotep est bien le fils aîné de Metchetchi mais en outre, et parce que, artifice de l'artiste, il s'agrippe au même bâton, que les deux hommes détenaient un statut supérieur caractérisé par une capacité d'action, ainsi qu'un pouvoir de décision qu'ils exprimaient par la parole, par les ordres qu'ils proféraient. N'avons-nous pas vu dernièrement que parmi ses fonctions à la cour d'Ounas, Metchetchi était directeur du bureau d'un groupe précis de serviteurs du souverain, les khentiou-she ?

 

     Toute personne qui passait ainsi devant sa tombe, qui voyait ce linteau couronnant la porte d'entrée était à même de lire sans savoir vraiment lire ... Toute personne comprenait que Metchetchi et son aîné étaient de respectueux "magistrats", au sens étymologique du terme magister, à savoir : des maîtres.  


 

     Un dernier point, si vous me le permettez. Comment puis-je être aussi péremptoire quant à la position de ce bloc de calcaire à l'extérieur de la tombe ?

 

     Les plus fidèles d'entre vous, les plus anciens lecteurs aussi, répondront sans  hésitation aucune.

Aux autres, qu'un point d'interrogation rend muets, je mentionnerai simplement - (en conseillant de retourner à ce vieil article évoquant les deux plus importants types de reliefs que les artistes égyptiens employèrent et, surtout, les raisons qui motivèrent le choix de l'un plutôt que de l'autre) - que puisque ce fragment de monument est gravé en creux, il se situait bien à l'extérieur de la tombe.        

 

 

      Compliqué l'art égyptien ? Certes pas ! Pour autant toutefois que l'on connaisse un peu les codes permettant de le décrypter car, et j'aime asséner cette notion, rien n'y était jamais fortuit !  

 

 

 

 

(Farout : 2009, 3-22 ; Malaise : 1992, 78-168 ; Mysliewiec : 2010, 306 ; Ziegler : 1990, 122)

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commentaires

François 27/05/2011 18:34


C'est toujours avec ravissement que je viens ici prendre ma leçon... Merci Richard !

Une amusante conséquence de l'aspectivité a été évoquée, aussi, lors de l'émission "des racines et des ailes" de mercredi, lorsque Vassil Dobrev faisait remarquer sur un montant de porte la
présence du propriétaire de la tombe - dont le nom ne m'est pas resté - en taille magistrale, suivi de son épouse, plus petite.
Et il nous faisait remarquer une personne, beaucoup plus petite encore, située ENTRE M. et Mme, charmante jeune femme ornementée d'une fleur de lotus... Dès lors, nul ne pouvait ignorer que le
Maître, s'il avait une épouse, avait aussi une maitresse et qu'il comptait bien la retrouver aussi dans l'au delà !

Amusante application de lecture de l'image qui tombait juste après ton excellent article !


Richard LEJEUNE 01/06/2011 15:04



     La semaine dernière, deux fidèles lecteurs m'ont effectivement signalé cette émission dont j'ai eu le temps de programmer l'enregistrement
juste avant de partir à Paris. Rentré hier soir, je ne l'ai pas encore visionnée. 


 


     Dans plusieurs articles consacrés au décodage de l'image égyptienne, j'eus l'occasion d'évoquer ces scènes récurrentes de pêche et de chasse dans les marais, porteuses de
connotations érotiques, partant, d'une symbolique ressortissant au domaine de la régénération du défunt.





     Participant de ces scènes, la jeune femme humant une fleur de lotus était habituellement reconnue - en fonction du texte hiéroglyphique qui
l'accompagnait - comme une des filles du couple en présence. Si je te comprends bien, Vassil Dobrev, dans l'émission "Des racines et des ailes" y voit la maîtresse en titre du défunt
???


 


     J'ai hâte de découvrir ce reportage ...



FAN 25/05/2011 10:18


J'ai bien saisi la symbolique mais ce qui semble étrange, c'est la lecture "droite vers gauche" alors que les personnages regardent vers la gauche! Pourquoi? Encore un mystère égyptien ou une
volonté de cette écriture que l'on a peine à déchiffrer!! Ce soir, programme TV France3 "les racines et les ailes" nous offre deux reportages sur des découvertes égyptiennes!! BISOUS FAN


Richard LEJEUNE 25/05/2011 10:53



     Je pense que vous avez placé votre écran à l'envers, chère Fan !


 


     Comme je l'ai d'ailleurs indiqué dans mon texte, Ptahhotep, le fils et Metchetchi, le père regardent tous deux vers la droite. Les animaux
présents dans l'annotation hiéroglyphique surmontant le petit personnage sont eux aussi tournés vers la droite ; ainsi que, si vous regardez attentivement le cliché complet au-dessus de
l'article, tous les autres animaux dans les cinq lignes gravées.


 


     De sorte que je ne comprends pas bien votre commentaire ...



etienne 24/05/2011 03:18


merci Richard pour cette démonstration magistrale avec ce rappel des règles de la sculpture en creux et en relief!
toujours aussi intéressant de vous retrouver à chaque rendez-vous et d'en finir la lecture apportant toujours iun meilleur éclairage sur cette superbe civilisation à l'apogée de son art!


Richard LEJEUNE 24/05/2011 09:25



     Ce fut un immense plaisir pour moi, une carrière durant, un peu plus de 33 ans en fait, d'avoir été un passeur de mémoire, un ouvreur de
chemins ; et cela le reste au travers de ce blog ...


 


     Merci à vous Etienne - comme tant d'autres ici -, de me permettre, par votre lecture, par vos commentaires, par vos questions d'ainsi
poursuivre dans ce sens ...



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  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
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