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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 23:00

 

                Or donc, ce que l'on appelle "art" par le fait qu'il apaise les esprits de tous les hommes et qu'il produit l'émotion chez les grands et les humbles, pourrait constituer le point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ...

 

 

 

ZEAMI

La tradition secrète du Nô

(1418)

 

(Traduction René SUFFERT)

 

Connaissances de l'Orient

Paris, Gallimard/Unesco, 1960

pp. 92-3

 

 

 

 

     Au terme de nos différents rendez-vous à Tepemânkh consacrés, et alors que se profile, à l'horizon de la présente semaine, le congé scolaire belge de Toussaint, partant, de nouvelles vacances pour ÉgyptoMusée, je voudrais dans cette quatorzième et ultime rencontre, amis visiteurs, envisager avec vous quelques considérations conclusives. 

 

     Les moments que j'ai accordés à ce dignitaire palatial ayant vécu à la fin de la Vème dynastie et au tout début de la VIème, je les ai voulus placés sous l'aspect d'une double initiation : la première, générale, conformément aux finalités que je me suis fixées au sein de ce blog, envisagea une lecture minutieuse de l'image égyptienne ; la seconde, particulière, ressortit au domaine de la recherche des critères stylistiques des éléments qui la composent, aux fins de permettre un classement chronologique le plus précis possible des tombes - mastabas comme hypogées - de l'Ancien Empire. 

 

     Sans évidemment d'emblée vous en céder toutes les clés, je vous ai néanmoins entrouvert en son temps l'une ou l'autre porte menant dans les coulisses de cette quête en matière de datation, essentiellement sous la férule de l'égyptologue belge Nadine Cherpion : c'est donc en ayant encore à l'esprit mes quelques propos introductifs du 19 février dernier que, à tout le moins je l'espère, vous aurez appréhendé mes interventions des mardis 26 février, 5 et 12 mars dévolues à la seule table d'offrandes de Tepemânkh, ainsi que celle du 16 avril plus spécifiquement dédiée au siège sur lequel il était assis.

 

     Les trois dernières nous ont permis, souvenez-vous, de nous concentrer sur la représentation du défunt lui-même, entendez : sa tenue vestimentaire et sa perruque, le 1er octobre ; les gestes qu'il pose, le 8 et, le 15, la position qui est sienne dans la scène du repas funéraire qui fait l'objet de son bloc de calcaire E 25408 exposé ici devant nous au centre du grand mur-vitrine n° 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Vitrine 5

 

 

     Ce matin, en vue d'apposer le point final à l'étude qu'ensemble nous avons menée, et avant que tous, nous nous tournions bientôt vers de nouvelles vitrines, j'aimerais, conscient que mes propos vous sembleront peut-être quelque peu indigestes parce que relativement théoriques, m'avancer néanmoins plus avant dans l'explication des enquêtes réalisées par Madame Cherpion, tant en Égypte que dans plusieurs musées américains et européens.

 

     Lors de la rencontre du 19 février dernier que je viens de rappeler, j'avais très rapidement fait allusion à l'égyptologue américain d'origine allemande Klaus Baer qui, dans un ouvrage magistral de 1960 plus spécifiquement axé sur les mastabas et les hypogées des Vème et VIème dynasties, - Rank and title in the Old Kingdom. The structure of the egyptian administration in the fifth and sixth dynasties -, avait établi un système de datation à partir des titres portés par les dignitaires qui en étaient propriétaires. 

 

     C'est à ce prédécesseur que Madame Cherpion emprunte l'expression latine qui caractérise ses recherches. En effet, des quelque 600 tombeaux qu'elle a étudiés, 234 affichent au moins un cartouche avec le nom d'un souverain. Dans ces sépultures-là, elle a relevé 64 critères pour établir ses propres données chronologiques qui n'ont la valeur que de ce qu'après K. Baer elle appelle un terminus ante quem non, signifiant ainsi qu'un mastaba ne date pas nécessairement de l'époque du roi mentionné mais, à tout le moins, pouvons-nous être assurés qu'il ne lui est pas antérieur.

 

     Permettez-moi de simplement citer quelques-uns des critères figurés que l'égyptologue belge a recensés et listés au sein de quatre catégories bien distinctes. 

 

     A propos des sièges sur lesquels les défunts sont assis, (première catégorie retenue par Nadine Cherpion) : disposent-ils ou non d'un dossier ? Sont-ils garnis ou non d'un coussin ? Et dans l'affirmative, de quelle forme est-il ?

Leurs pieds, thériomorphes, figurent-ils des pattes de lion ou de taureau ?

Ces sièges sont-ils ou pas décorés d'une ombelle de papyrus ?

 

     Considérant les tables d'offrandes et leur environnement, (deuxième catégorie étudiée) : de quoi son plateau se compose-t-il ? Pains, roseaux ou victuailles diverses ?

Ce plateau précisément, dispose-t-il ou non d'un pied ? Si oui, quelle forme a-t-il ?

Quant à l'environnement : qu'y a-t-il sous la table ? Des vases ? Une formule d'offrandes ?

 

     La troisième catégorie envisagée par Madame Cherpion ressortit au domaine des vêtements et/ou des accessoires portés par le défunt : de quelle sorte de pagne est-il vêtu ? Quel type de perruque porte-t-il ? Arbore-t-il ou non des bijoux ?

 

     Enfin, en quatrième position, elle se penche sur la typologie de la stèle fausse-porte : comment ses montants se présentent-ils ? Quels sont les détails de son décor ? Que donne à voir le tableau central ?      

 

     Il ne faut toutefois pas oublier que pour peaufiner une datation, pour être certain de celle que l'on avance, à ces différents critères, à ces différentes questions posées, il faut nécessairement que l'égyptologue en associe d'autres, relevant par exemple des caractéristiques architecturales du monument funéraire, des particularités du "menu" du défunt ou de sa liste d'offrandes, des types de scènes choisies par lui pour figurer sur les parois de sa chambre sépulcrale.

Sans oublier que des notions d'onomastique sont aussi à prendre en considération ...

 

     Un dernier regard posé sur le bloc E 25408 accroché dans la vitrine 5 ici devant nous vous convaincra, amis visiteurs, que certains des critères recensés par Madame Cherpion dans les trois premières catégories que je viens de très rapidement évoquer sont parfaitement repérables : ce sont eux que j'ai voulu, rappelez-vous, mettre à l'honneur tout au long de nos rencontres, certes pas dans l'intention de vous apprendre à dater une sépulture, mais plus simplement dans celle de vous permettre d'appréhender l'art égyptien avec des yeux semblables à ceux des artistes de l'époque et non, comme c'est trop souvent encore le cas, au travers du prisme de nos conceptions contemporaines.

 

     L'art, quel qu'il soit, constitue toujours - comme une langue, d'ailleurs -, le reflet des contingences d'un temps et d'un espace circonscrits : tous deux sont des langages dont la substance est imageante pour l'un et sonore pour l'autre. Tous deux se doivent donc d'être réfléchis à l'aune des modes de penser de cette époque et de ce lieu déterminés, et pas des nôtres ...      

 

 

     Avant de nous quitter, il me reste à espérer que de m'avoir suivi aux côtés de Tepemânkh vous aura invités à pleinement approuver les paroles de ce grand théoricien japonais du Nô que fut Zeami à propos de l'art, qu'il voit comme "point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ..."

 

 

      Belle fête d'Halloween et bon congé de Toussaint à tous.

     Au plaisir de vous retrouver pour de nouvelles aventures au Louvre - sans plus de Jack O'Lantern, voire l'un quelconque Belphégor dans nos parages - le mardi 5 novembre prochain.

 

 

 

(Cherpion : 1989, 7-75)

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Carole 30/10/2013 22:49

Merci pour cette nouvelle exploration, non pas seulement de la pensée égyptienne, mais d'un aspect essentiel de la pensée humaine. A bientôt pour les prochains articles, que je pourrai lire
maintenant que je vais mieux.

Richard LEJEUNE 04/11/2013 11:15



     Je suis ravi, Carole, que vous vous portiez mieux.


 


     Le prochain article, comme vous vous en doutez, paraîtra demain ...



Cendrine 30/10/2013 01:52

Merci, cher professeur, de nous avoir emmenés en voyage et d'avoir décrit tant de petits détails qui fondent la vie, les habitudes quotidiennes, les plaisirs et les croyances d'un personnage passé
à la postérité. Vous avez rendu hommage à des égyptologues émérites et cela nous rappelle combien le travail et la passion sont mêlés.
Je lève mon verre de cidre à la santé de Tepemânkh et à la vôtre et promis, si je croise Belphégor je lui demanderais une interview!
Bien amicalement
Cendrine

PS: Cette sublime phrase sur l'art et sa nécessité vitale, sacrée m'amène à vous demander si vous avez l'intention d'écrire des articles au sujet des talismans et des formules de magie dans
l'ancienne Egypte. Peut-être l'avez-vous déjà fait? Si tel est le cas, j'aimerais beaucoup les lire et si vous avez des ouvrages à m'indiquer je serais ravie.

Richard LEJEUNE 04/11/2013 11:13



     Vous l'aurez évidemment remarqué, Cendrine, mes articles suivent essentiellement les pièces exposées dans au Département des Antiquités
égyptiennes du Musée du Louvre, salle après salle, vitrine après vitrine ou, si cela se présente, d'un autre musée, comme cette année celui de Mariemont.





     Mais parmi les monuments exposés je n'ai pas encore vraiment eu l'opportunité d'en rencontrer qui m'eussent permis d'aborder ce sujet en
profondeur. 


Il est bien évident que quand l'occasion s'en présentera, je le ferai.


 


     Dans cette attente, je puis déjà vous conseiller de lire l'excellente étude sur le sujet publiée par Yvan KOENIG en 1994 aux
éditions Pygmalion, Magie et magiciens dans l'Égypte ancienne.


(Neuf, il coûte actuellement une vingtaine d'euros à la Fnac et chez Amazon, où là, sont proposées des occasions à partir de 8 €). 



Christiana 27/10/2013 10:53

Si l'art constitue le reflet d'un temps et d'un espace, d'un mode de penser d'une époque, d'un lieu déterminé, et non pas des nôtres ... Cette phrase de Zeami en 1418 au Japon "l'art, point de
départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ..."est pourtant universelle et toujours d'actualité et j'y souscris pleinement.
Bonnes vacances de Toussaint. (je suis plus réservée concernant halloween)...

Richard LEJEUNE 04/11/2013 10:16



     Si les formes d'art, les écoles artistiques sont d'un temps, Christiana, il est bien évident - vous le savez, vous en tant qu'artiste, beaucoup
mieux que moi qui ne suis qu'historien -, que le concept, que la notion d'Art est de toute éternité.





     Merci pour ces souhaits qui terminent votre commentaire : ces vacances furent excellentes, comme vous l'apprendrez (un peu) demain, si vous venez
lire l'introduction de mon nouvel article ... 



FAN 26/10/2013 16:14

Bonnes vacances à vous cher professeur!!Revenez-nous avec autant de passion qu'avant celles-ci!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 04/11/2013 10:05



     Merci à vous, chère Fan, de m'avoir adressé ces souhaits que je lis seulement ce matin, après mon retour.





     Autorisez-moi à vous écrire, sans forfanterie aucune, que mes passions - car j'en ai plusieurs, et vous allez en introduction à mon article de
demain, en découvrir une sur laquelle je ne me suis pas souvent ici exprimé -, sont restées intactes au point que je me réjouis chaque semaine d'arriver au mardi pour proposer à tous un nouveau
rendez-vous ; ainsi que pour éventuellement lire les questions ou les commentaires qui me sont adressés.


 


     Merci pour votre fidélité à EgyptoMusée.  



Alain 23/10/2013 15:20

Il est toujours passionnant d’étudier l’évolution du langage imagé depuis les premières gravures préhistoriques jusqu’à l’art moderne.
L’art… Au-delà du besoin de s’exprimer, celui-ci possède une dimension spirituelle dont l’homme a besoin pour aimer, s’émouvoir, s’évader de sa modeste condition humaine : moment de bien-être, de
bonheur, comme le dit Zeami, qui permet certainement de prolonger la vie, ou, pour le moins, la rend plus agréable.
Bonnes vacances Richard.

Richard LEJEUNE 24/10/2013 07:50



     Entièrement d'accord avec ta première phrase, Alain, pour autant que l'ouvrage dans lequel on se plonge soit rédigé par plusieurs historiens de
l'art différents qui, chacun, s'est spécialisé dans une époque, dans une civilisation, dans un courant artistique donnés.


Car j'ai malheureusement parfois rencontré dans certaines sommes réputées "sérieuses" des bourdes pour, précisément, ce qui concernait la civilisation égyptienne -
notamment quand il s'agissait de traduire des hiéroglyphes gravés sur un bas-relief funéraire ou un mur de temple ...


 


     D'accord aussi, - sans restriction aucune cette fois -, avec le reste de ton commentaire : l'art, dans quelque domaine que ce soit, constitue à
mes yeux une nécessité quotidienne vitale.


 


     Merci pour ton souhait, Alain, et à bientôt ...  


 


 



François 23/10/2013 11:14

Tepemânkh, grâce à toi aura vu son nom évoqué de multiples fois et son éternité doit s'en trouver améliorée...
Du coup, me voici parti faire un tour au Louvre dans cette salle 5 grâce aux visites virtuelles ( http://musee.louvre.fr/visite-louvre/index.html ) normalement ce lien devrait vous amener à me
suivre s'il vous en prend l'envie, afin de quitter Tepemânkh, et de chercher où nous conduira notre ami Richard après ces damnés congés de Toussaint qui, encore, vont user notre patience...
Bon repos, Richard, dont je gage qu'il sera nourri de lectures édifiantes...
Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 23/10/2013 12:11



     Il est un fait, François, tu le sais aussi bien que moi, que selon les conceptions égyptiennes, citer le nom d'une personne lui assure une
éternité post-mortem. Je pense que Metchetchi et Tepemânkh n'ont à ce niveau plus rien à craindre ...


 


     J'ai ici beaucoup apprécié ton jeu de mots quand tu fais allusion aux damnés en évoquant la fête de tous les saints !! Certains
doivent se retourner dans leur tombe, comme on l'exprime populairement chez nous ...


 


     Merci pour le lien que tu offres à mes lecteurs. Je ne l'ai pas encore consulté et ne sais donc ce qu'il propose. Ceci posé, si d'aventure il
fait mon "travail", ÉgyptoMusée n'aura plus qu'à prendre des vacances perpétuelles .


 


     Celles-ci seront nourries - et bien plus encore ! - de lectures, oui, tu as deviné : quelques pages de Saint-Exupéry (que j'ai envie de
"retrouver") et ... beaucoup beaucoup d'étiquettes de divins breuvages que me soumettront les viticulteurs bourguignons chez lesquels nous nous "invitons", un village proche du nôtre étant en
effet jumelé avec Nolay, près de Saint-Aubin - que de saints, ce matin !! -, pas loin de Beaune ... 


 


     Merci à toi aussi pour ton indéfectible fidélité, François, et à bientôt ... si je reviens  .



etienne 23/10/2013 00:26

Merci pour ce beau voyage en compagnie de Tepemankh Richard,

Bons congés à toi et à très bientôt pour de nouveaux chemins du Louvre égyptien que tu nous ouvriras...

amitiés,
Etienne.

Richard LEJEUNE 23/10/2013 07:53



     Merci pour tes voeux, Etienne, et à bientôt - dans deux semaines très exactement - au Louvre ...



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