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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 00:00

 

        La beauté, quand elle s'en vient vers nous, ne s'embarrasse jamais de prévenir, c'est à nous d'être prêts, et souvent nous ne savons pas la voir, parce qu'elle n'est pas à la place où nous l'attendions. 

 

Carole CHOLLET-BUISSON

 

Couchant sur pylônes

 

 9 octobre 2013

 

 

     Lors de notre rendez-vous du 5 mai 2009, j'avais eu l'occasion d'énoncer pour vous, amis visiteurs, quelques considérations introductives à propos de ce qu'il est convenu d'appeler, dans le vocabulaire des égyptologues, des "modèles". Autorisez-moi à ne point me répéter et à conseiller à ceux d'entre vous que le sujet pourrait intéresser, de relire cette intervention et, éventuellement, celles qui ont suivi, répertoriées ci-après.   


     En vue d'accroître le corpus des petits monuments que j'avais alors évoqués quelques semaines durant, - les maquettes de scènes de labour, de greniers, les statuettes de bovidés -, je voudrais ce matin partir à la rencontre de trois figurines que vous apercevez de quelque côté que vous vous placiez, posées les unes derrière les autres au sommet du panneau intérieur scindant véritablement en deux parties distinctes la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  

 

 

E-25212---E-25213-et-E-17238.jpg

 

 

     Elles entrèrent dans les collections en 1947 pour l'une (E 17238) - la dernière de la rangée -, et en 1951 pour les deux autres (E 25212 et E 25213), suite aux donations accordées par le gouvernement égyptien du roi Farouk en partage des fouilles successivement menées par Raymond Weill de 1946 à 1948 et par Jean Vercoutter en 1950 et 1951 sur le site de Kom ed-Dara, en Moyenne-Égypte, entre habitations et terres cultivées des villageois de l'époque et hautes terrasses du désert libyque.

 

     Là, dans une imposante nécropole, s'alignent notamment des mastabas rectangulaires de briques crues ayant vraisemblablement appartenu à des fonctionnaires subalternes de la VIème dynastie, voire du tout début de la Première Période Intermédiaire (P.P.I.), dans lesquels un puits, - le plus profond atteignait 12,50 mètres -, menait à une chambre sépulcrale voûtée. A l'intérieur, les deux égyptologues qui s'y sont succédé mirent au jour, parmi les pièces d'un mobilier funéraire non négligeable heureusement délaissé par les pillards, les trois domestiques que nous apercevons ici à l'oeuvre.

 

     Un brasseur tout d'abord (E 25212), 

 

 

E-25212---Brasseur-de-biere.jpg

 

 

en calcaire légèrement sableux peint par endroits, exhumé par Jean Vercoutter le 25 janvier 1951 des déblais provenant de la chambre 10 du mastaba III où les voleurs l'avaient jadis abandonné, l'estimant vraisemblablement peu lucratif à emporter.

       

     Derrière lui, une première meunière (E 25213),   

 

 

E-25213---Boulangere.jpg

 

 

sculptée dans le même matériau, présentant également des parties colorées, repérée déjà par Jean Vercoutter quelques jours auparavant, le 31 décembre 1950, devant l'ouverture de la porte de la chambre 2 du même mastaba III, ignorée elle aussi qu'elle fut par les pillards antiques.

 

     Terminant l'ensemble, en troisième position donc, bien qu'étant arrivée au Louvre la première comme en atteste son numéro d'inventaire (E 17238), une seconde meunière

 


E-17238---Boulangere.jpg

 

 

toujours en calcaire sableux mais quant à elle découverte par Raymond Weill dans le fond du puits A du mastaba I.


     Malaxant, pressant, broyant, brassant, inséparables les uns des autres, - vous en regardez un, vous apercevez la silhouette de ses deux partenaires -, immanquablement associés dans leur tâche journalière comme dans leur éternité qui les mena jusqu'à nous, ces trois serviteurs en pleine action, aujourd'hui engrillagés au Louvre - image métaphorique quasiment subliminale de la prison que peut, pour certains, paraître le labeur au quotidien - méritent grandement que nous les prenions en considération.

 

     Comparés à la statuaire de l'Ancien Empire à laquelle nous sommes habitués, ces trois personnages se démarquent par une évidente faiblesse d'exécution dont les égyptologues rendent la situation ambiante responsable, partant du principe, déjà ici souvent invoqué, que l'art égyptien constitue l'image spéculaire de l'histoire du pays. En effet, à une carence de l'autorité royale, à une instabilité politique, à des désordres sociaux correspondait un savoir-faire en régression - ce fut le cas à partir de la VIème dynastie précisément et pendant la P.P.I. qui s'ensuivit -, tandis qu'aux époques de stabilité intérieure réapparaissaient des oeuvres beaucoup plus élaborées, beaucoup plus riches. Ce sera plus tard le cas de celles du Nouvel Empire.

 

     Nonobstant cette indéniable simplification de leur aspect général, il n'en demeure pas moins que la gestuelle de nos trois personnages au travail, aussi "grossièrement" rendue qu'elle apparaisse, est éminemment porteuse d'une lourde signification sociale, nous permettant d'appréhender tout le poids de leur condition de laborieux.     

 

      Ces rondes-bosses se démarquent également par le thème exprimé : vous aurez noté qu'elles ne représentent nullement un défunt, propriétaire de la tombe, mais des gens exécutant une tâche ; domesticité qui, je le rappelle incidemment, fondait aux dynasties précédentes la thématique de très nombreuses scènes gravées en bas-relief et de plus rares qui, comme chez Metchetchi par exemple, étaient peintes sur les parois des chapelles funéraires.

 

     Même si certaines figurines semblables peuvent ici ou là nommément être identifiées - je pense entre autres à une meunière du Musée du Caire, (JE 87818) provenant du mastaba d'un certain Ankhtef, à Gizeh, qui n'immortalise pas une de ses servantes mais bien son épouse en son rôle de maîtresse de maison responsable de l'alimentation familiale -, je précise que nos trois exemplaires n'incarnent en rien une quelconque personne réelle, qu'ils ne présentent aucunement des portraits individualisés : considérez-les en tant que membres anonymes d'une catégorie sociale que l'artiste a côtoyée et à laquelle il a voulu rendre hommage ; considérez-les aussi - et surtout ? -, en tant que figuration d'une action générique dont, par sa seule présence, cette domesticité assurait journellement les produits à un maître, pour son éternité post-mortem ; pain et bière, ici, en l'occurrence.  

 

     Au sein de ce petit monde de meunières et de brasseurs, voulez-vous me retrouver, amis visiteurs, plusieurs semaines encore ?

 

     A mardi ... peut-être.

 

            

(Vercoutter : 1952, 98-107 ; Wildung : 1985 ,14-5 ; Ziegler : 1997, 236-48

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Carole 21/11/2013 00:41

Je les trouve très belles, en effet, ces statuettes laborieuses. Merci de m'avoir citée : je ne pouvais rêver meilleure illustration de mon propos !

Richard LEJEUNE 21/11/2013 07:53



      Merci surtout à vous Carole, de me fournir sur votre blog, par des réflexions sur l'art empreintes d'une philosophie et d'une poésie qui me siéent pleinement, matière à constituer certains de mes exergues.


 


     Merci aussi d'avoir la bonté de considérer que mon choix accompagne judicieusement ces petites statuettes de service.


 


     Et sans vouloir déflorer la teneur de mon intervention de mardi prochain, comme je viens de l'écrire à Jean-Pierre, je puis déjà vous
indiquer que j'ai retenu un autre de vos aphorismes pour l'introduire.  



J-P.Silvestre 20/11/2013 23:25

Les positions de ces trois travailleurs sont étrangement semblables. Peut-on considérer qu'il s'agit de l'oeuvre du même artiste ?

Richard LEJEUNE 21/11/2013 07:30



     Sans vouloir déflorer la teneur de mon intervention de mardi prochain, je puis déjà vous indiquer, Jean-Pierre, qu'il semblerait effectivement
que l'artiste qui a réalisé les deux dernières statuettes ici présentées - les meunières, donc - soit le même, bien que quelques détails diffèrent.


J'y reviendrai ...


 


     Nonobstant, ce type de figurines se retrouve dans bien d'autres tombes égyptiennes que celles de Kom ed-Dara - notamment dans des mastabas de
Gizeh -: toutes rendent peu ou prou une gestuelle précise : celle de pétrir une pâte pour fabriquer des pains à base d'orge destinés soit à la seule alimentation, soit à constituer le point de
départ d'un travail de brasserie.


J'y reviendrai ...





     Considérez dès lors que ce n'est nullement la position de ces deux dames qui pourrait faire songer à la main d'un même sculpteur, mais plus
certainement le côté "sommaire" de l'oeuvre.


 


     Et sur ce point-là aussi, il me sera donné de revenir ... 



FAN 20/11/2013 08:59

Cher Richard, j'aurai du lire ce post ce matin!!(ce que j'ai fait)Il me semble qu'hier, mon humeur était quelque peu directive! Merci de m'avoir fait "souligner" que les personnages masculins
étaient représentés avec le teint foncé, ce qui est avéré pour la "brasseur"! En fait, ma méprise était à cause de celui-ci! Vous n'êtes pas en cause ,cher Richard, je ne vous ai jamais trouvé
"machiste", c'est mon interprétation qui fut mise en erreur! Acceptez mes excuses et continuez à me faire avancer dans l'étude de ce monde d'une Egypte à jamais révolue mais que vous savez si bien
faire revivre!! Amitiés BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 20/11/2013 17:15



     Ne vous excusez surtout pas, chère Fan : le ressenti de tout lecteur peut différer suivant le moment où il m'accorde attention, suivant sa
sensibilité propre par rapport à l'un ou l'autre événement de son quotidien.


Tellement de paramètres entrent ainsi en compte qui peuvent, parfois, nous donner une idée quelque peu faussée de ce que nous lisons.


 


     Raison pour laquelle, parfois, une deuxième lecture s'imposerait presque ...  



Cendrine 20/11/2013 03:33

Bonsoir Richard,
C'est une vive émotion que je ressens en contemplant ces figurines. Je ne les trouve pas "grossières" au sens péjoratif du terme. Elles sont rudement taillées, elles accomplissent un travail qui
demande de la force, elles sont bien campées sur leurs jambes. On ressent leur implication dans l'effort et la noblesse du geste car en bout de course c'est une alchimie de nourriture et de vie qui
va s'opérer, sans oublier l'alchimie de mort et les repas des défunts.
C'est comme si elles surgissaient de la matière brute pour accomplir des gestes qui s'inscrivent dans une longue lignée de gestes etc...
Merci pour vos explications et de nous montrer ces figurines d'où émane une grande beauté que certains jugeront inattendue. Elles me font penser au travail de sculpture d'une de mes amies qui crée
des formes "grossières" de cet acabit, inachevées ou enfantines afin d'exprimer le geste. Elle subit souvent les commentaires désobligeants de personnes qui ont une idée très précise du "beau", du
"fini", du "léché"... Ne devrait-il pas y avoir liberté dans l'art?
Respect envers ces figurines, profondément!
Bien amicalement
Cendrine

Richard LEJEUNE 20/11/2013 17:09



     Très heureux, non seulement de "redécouvrir" ces statuettes avec vos mots tout empreints de poésie et de sensibilité féminine, Cendrine, mais
également de constater combien cette première approche augure un regard autre sur ce qui constitue, aussi, l'art égyptien antique.


 


     J'espère que nos prochains rendez-vous, détaillant chacune de ces figurines, confirmeront à vos yeux et à ceux d'autres lectrices et leceurs
apparemment eux aussi touchés par leur gestuelle, toute l'expressivité que l'artiste a été capable d'exprimer.  



christiana 19/11/2013 23:39

Si les trois personnages sont assez "grossièrement" sculptés, le mouvement est pourtant si bien observé et si bien rendu!

Richard LEJEUNE 20/11/2013 16:45



     Tout à fait d'accord avec vous, Christiana.


 


     Ces trois figurines  - comme beaucoup d'autres pièces de musées, d'ailleurs, - font partie de ces petits monuments devant lesquels la
majorité des visiteurs ne s'attardent guère.


Quand en plus, ces personnages sont sommairement façonnés, quand leurs visages n'épousent pas les traits de la reine Tiy ou de Cléopâtre - parangons de la beauté
égyptienne faite femme ! -, vous pensez bien que, malheureusement, ils n'intéressent pas grand monde.


 


     C'est précisément ce type de réaction que je tente, à mon modeste niveau, de combattre ici sur le blog, à l'instar de ce que j'ai
fait, quand le sujet s'y prêtait, tout au long de mes quelque trente-cinq années d'enseignement . 



FAN 19/11/2013 17:45

Intéressantes ces trois servantes!!oui, je pense que c'est "une" brasseuse"!! Cette représentation montre bien que la servilité culinaire est souvent réservée aux femmes!! Je me demande si il y
avait de grand chefs cuisiniers?? J'aime beaucoup ces statuettes un peu grossières qui démontrent que ces servantes étaient bien ancrées dans leur emploi et pour longtemps!! Heureusement que
l'évolution fait que la femme peut devenir désormais aussi de vraies chefs de cuisine en plus fines!! Excusez-moi, Richard, ce post un peu machiste me fait réagir!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 19/11/2013 18:26



     Non, du tout, Fan.


 


     J'ai déjà expliqué qu'il y avait en Égypte antique une symbolique des couleurs et, notamment, une codification de celles de la peau : en effet,
les artistes réservaient l'ocre brune pour le teint des hommes et l'ocre plus pâle pour celui des femmes (ce qui, convenez-en, renverse complètement la mode actuelle où le bronzage doit être le
plus foncé possible aux yeux des belles).


 


     Quand on a la chance, comme ici avec la première figurine, d'avoir une pièce peinte en brun-rouge, il n'y a aucun doute possible quant à son sexe
: il s'agit sans contestation possible d'un homme. 


 


     Pour la connotation de machisme que vous prêtez à mes propos, je suis, je vous l'avoue, fort étonné dans la mesure où je croyais avoir vraiment
pris toutes les précautions d'usage, n'étant en outre, d'après mon épouse, nullement du tout machiste.


 


     Dès lors, il m'agréerait vraiment, chère Fan, que vous me précisiez quelque peu votre pensée en m'indiquant au besoin dans quel(s) passage(s)
vous avez eu ce sentiment.


 


     A bientôt vous lire.


 


 


     Très amicalement, 


      Richard



Richard-Alain JEAN 19/11/2013 11:08

Figurines impersonnelles, oui, mais combien émouvantes !

Richard LEJEUNE 19/11/2013 11:25



     Tout à fait, oui, Monsieur le Professeur.


 


     Et cette émotion - que je traduisais déjà aujourd'hui par cette assertion : " ... éminemment porteuse d'une lourde signification sociale,
nous permettant d'appréhender tout le poids de leur condition de laborieux." - se révélera plus prégnante encore mardi prochain quand nous nous pencherons plus avant sur les deux
meunières. 



François 19/11/2013 09:43

Du grain à moudre, pour nous aujourd'hui !

Intemporelles, ces broyeuses de grains, puisque dès le néolithique (-38000 ans chez "Cro-Magnon") on retrouve des plateaux à moudre et leurs meules, et qu'encore de nos jours tant en Amérique du
Sud - avec les metates pour broyer le cacao - qu'en Afrique ce geste immémorial persiste... (encore un lien entre le chocolat et la bière !!!)

Ces représentations sont charmantes malgré leur rusticité !

Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 19/11/2013 10:25



     Intemporelles, évidemment François puisque bien que considérées comme effectuant des tâches subalternes - Menial Labor, disent
les égyptologues anglais -, ces femmes participent à l'essentiel de toute vie : assurer la subsistance des vivants, ainsi que, notamment en Égypte antique, celle des défunts. 



Selkis 19/11/2013 07:07

Un belge qui nous parle de bière... quoi de plus logique!? Bien sûr que nous allons te suivre dans ta visite aux brasseurs ...
Et la dégustation ? c'est où ?

Richard LEJEUNE 19/11/2013 08:15



     Au risque de te décevoir, chère Selkis, à ce point de vue, je suis un bien piètre Belge : je ne bois en réalité que très très très
exceptionnellement de la bière - pour ne pas dire jamais et je n'aime pas plus le chocolat ! Un comble, non ?


Bon, pour ce qui concerne les frites, cinq ou six fois l'année quand même ...


 


     En revanche, pour les vins d'Alsace, de Loire et surtout de Bourgogne ...


 


     Ce qui me donne à penser que j'ai dû jadis être volé dans une maternité française et proposé à un jeune couple belge en vacances
... 



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