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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 00:00

 

     La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœur siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ses fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

 

     Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 


 

Francis PONGE

 Le Pain


dans Le Parti pris des choses 

Paris, Gallimard, 1942,

p. 39 

 

 


 

     Si les murs de nombreuses tombes égyptiennes, mastabas d'Ancien Empire comme hypogées du Nouvel Empire, qui font état des phases successives de la production de céréales - souvenez-vous, amis visiteurs, de certains des fragments peints de la chapelle d'Ounsou que nous avions admirés voici 5 ans dans les deux vitrines 3 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre -, nous intéressent tant ; si différents outils agricoles exposés dans la vitrine 10 de la même salle ont, le 28 avril 2009, retenu notre attention ; si quelques-uns des modèles que nous avions croisés le mois suivant - je pense notamment à la scène de labour de la vitrine 11 -, nous ont interpellés, c'est parce que toutes ces manifestations de l'art égyptien nous permettent de non seulement nous familiariser avec le travail du paysan (semailles, moissons, etc.) mais également de comprendre la finalité première de cet immense labeur : produire, à partir des céréales récoltées,  pains et bières nécessaires à toute vie dans l'Au-delà, à l'instar de celle ici-bas, que ce soit celle du souverain, de sa famille et des fonctionnaires qui gravitent dans cet entourage privilégié ou celle de paysans, d'ouvriers ou d'artisans sans lesquels cette élite n'aurait jamais pu subsister.

 

     Ce matin, c'est à deux bas-reliefs accrochés l'un en dessous de l'autre sur la gauche du panneau central de la partie Nord de la vitrine 6 de la salle 5, que je vous propose de nous intéresser. 


 

Vitrine-6--Face-Nord---Gros-plan-des-bas-reliefs-.jpg

 

      (Merci à SAS pour la photo de ce côté de la vitrine 6 qu'elle avait prise à mon intention en mars dernier et à partir de laquelle je me suis permis d'en extraire ce seul gros plan des deux bas-reliefs.) 

 

 

     Découvrons, voulez-vous, le premier d'entre eux.

     Il s'agit d'un bloc de calcaire peint, (E 17499), au relief fort peu prononcé, que j'estime être de forme approximativement carrée mais qui, selon la notice de Madame Christiane Ziegler, page 292 du catalogue référencé ci-dessous, mesurerait 13,3 centimètres de haut et 38,5 de longueur.

     Pour ce qui concerne la hauteur, m'est avis qu'il faudrait plutôt lire 33,3 centimètres !

 

 

E-17499---Scene-de-boulangerie.jpg

 

 

     Ce fragment qui, selon les assertions de son vendeur, proviendrait d'une paroi d'un mastaba de Saqqarah, fut acquis au Caire en 1951. Il date vraisemblablement de la seconde moitié de la Vème dynastie, voire du commencement de la VIème.


     Vous aurez d'emblée remarqué sa particularité : bien que vieux de quelque quatre millénaires et demi, il nous est parvenu avec de substantielles traces de couleurs : du bleu pour certains hiéroglyphes, de l'ocre pour d'autres ; de l'ocre brun rouge pour les chairs des deux personnages ; du blanc pour leur pagne ; un mélange d'ocre et de blanc de plâtre pour le chaudron ; de l'ocre orangé pour les pierres sur lequel il a été posé et les flammes allumées entre elles, ainsi que pour les moules à pain partiellement visibles sur la partie gauche, mutilée suite à l'arrachage par les vandales.

     Sans oublier le gris de la vannerie des paniers encore décelables au registre supérieur.

 

     Immédiatement en dessous, un second relief, (E 13481 ter), ne peut lui aussi que susciter notre intérêt,

 

E 13481 ter

 

 

à tout le moins les deux sous registres de sa portion droite, les porteurs d'offrandes occupant la gauche n'ayant aucune incidence sur la teneur de mes propos futurs.

 

     Permettez-moi une simple petite remarque au sujet de ce monument : si un thème précis en distingue les deux parties, force est de constater, - sans être à même d'avancer une explication plausible, sauf à envisager l'apport d'artistes distincts -, que la facture de chacune d'elles se révèle également très différente : soignée, détaillée apparaît la théorie des prêtres funéraires et du personnel des cuisines, ainsi que les nomment les hiéroglyphes dominant l'ensemble, qui, les bras chargés de victuailles, s'avancent indiscutablement vers le propriétaire de la tombe dont nous a privés la cassure des pillards, alors que bien plus sommaire s'avère la scène de boulangerie de droite.  

 

     Ce bloc de calcaire de 35 centimètres de hauteur, 86 de longueur et 11 d'épaisseur datant de la VIème dynastie ou du début de la Première Période intermédiaire (P.P.I.) connut bien des péripéties avant d'aboutir au Louvre en janvier 1907.


     De provenance totalement inconnue, il fut rapporté du Caire quelque 150 ans plus tôt, - vers 1750 probablement -, par un capitaine de vaisseau anglais. Ensuite, celui-ci le vendit à un certain Majors, un compatriote, graveur et collectionneur. A son tour, ce dernier s'en départit, en juin 1764, au profit du célèbre antiquaire français Anne-Claude Philippe de Tubinières de Grimoard de Pestels de Lévis, - cela ne s'invente pas ! -, marquis d'Esternay et baron de Branzac, plus connu sous le nom de comte de Caylus.


     Peu avant son décès en 1765, Caylus l'offrit avec la plupart des pièces de sa collection d'antiquités égyptiennes au Cabinet du roi Louis XV, devenu ensuite Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France.


     Enfin, comme d'autres monuments égyptiens de la BnF, cette pièce quitta le Quadrilatère Richelieu pour entrer au Louvre au début du XXème siècle où, vous et moi, amis visiteurs du XXIème, allons apprendre à la découvrir ...

 


     Qu'effectuent toutes ces personnes ?  Que nous indiquent ces deux reliefs sur les étapes des tâches qui sont leurs ?


     C'est ce que je me propose de vous faire découvrir lors de notre prochaine rencontre que, vacances scolaires obligent, je vous fixe au mardi 7 janvier 2014, ici, devant la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Mais d'ores et déjà, à toutes et à tous, je souhaite la plus belle fin d'année qu'il vous sera possible ...

 

     Richard

 

 


(Tallet : 2003, passim ; Ziegler : 1990, 292-7

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Cendrine 08/01/2014 15:27

Une extraordinaire évocation du pain par Francis Ponge dont je n'oublierai jamais le texte sur le mimosa! Je sens la mie en fleur fondre dans ma bouche et enchanter mes papilles et quand la belle
croute dorée croustille, c'est le paradis!
Je vous souhaite de très belles vacances et des fêtes délicieusement réussies et partagées avec les personnes que vous aimez. A bientôt Richard, bien amicalement...
Cendrine

PS: Je vous avais écrit ce commentaire au moment de mon "accident" épileptique, écrit sur du papier car je n'arrivais pas à taper sur le clavier. Je vous l'envoie enfin, mieux vaut tard que jamais!

Richard LEJEUNE 09/01/2014 09:15



     Et vous m'accorderez, je pense, que le mimosa n'est pas l'unique pièce à retenir dans ce magnifique recueil de Francis Ponge !!
(Le Parti pris des choses)


 


     Votre PS constitue la plus belle preuve d'intérêt pour mon blog que vous puissiez me donner.


 


     Merci Cendrine. Vraiment.



Alain 23/12/2013 12:39

Il se pourrait bien, comme tu le dis, que la scène de boulangerie ait été réalisée par un autre artiste que celui des prêtres. Ces deux dessins ne semblent pas avoir de rapport ente eux…
Une année de plus bientôt… Impossible de les empêcher de fuir sans nous emporter avec elle…
Alors, excellente fin d’année à toi et tes proches.

Richard LEJEUNE 04/01/2014 13:04



     Merci Alain.



christiana 19/12/2013 17:48

En ce qui concerne le bloc peint du mastaba de Saqqarah (les couleurs sont magnifiques) j'ai bien ma petite idée... Le personnage mélange dans la bassine à confiture, confiture pour accompagner le
pain évidement :-) je plaisante bien sûr...

Concernant l'autre bas-relief, il me semble apercevoir un pain dans les mains du personnage assis en-dessous, à droite, à moins que cela ne soit une boule de pâte encore à cuire.

Merci pour la fin d'année, je suis contente qu'elle se termine, je n'en pouvais plus... J'espère beaucoup de la prochaine.
A mon tour, je te souhaite de bonnes fêtes de Noël et Nouvel-an et à l'année prochaine sur ce blog.

Richard LEJEUNE 20/12/2013 17:06



     Merci Christiana.


 


     Belle fin d'année à toi également, et à ton entourage.


 


     Je te souhaite aussi de nouvelles et belles réussites artistiques : à toi de choisir le domaine qu'en 2014 tu plébisciteras pour nous démontrer
une fois de plus l'étendue de tes talents.



J-P.Silvestre 19/12/2013 17:07

Le mythe du pain ne date pas d'hier ! Bonnes fêtes de fin d'année :

Richard LEJEUNE 20/12/2013 17:01



     Merci Jean-Pierre.


 


     Excellente fin d'année à vous, ainsi qu'à celles et ceux qui vous sont proches. 



François 18/12/2013 11:23

Voilà qu'il nous faut attendre l'année prochaine pour en savoir plus...
Bonne fin d'année à toi, Richard, et à tous tes lecteurs, et vivement le retour de notre pain hebdomadaire !

Amicalement !
François

Richard LEJEUNE 18/12/2013 11:39



     Eh oui, François. Ainsi présentée, l'année prochaine semble bien lointaine ...


 


     Notre pain hebdomadaire, écris-tu. Et notre bière quotidienne, ajoutaient certainement les Égyptiens.


 


     Excellente fin d'année à vous deux également et à ceux qui vous sont chers ...



Carole 18/12/2013 01:19

Il fallait bien ce pain-univers de Ponge pour compléter ce parcours nourricier. Je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année.

Richard LEJEUNE 18/12/2013 11:32



     Merci, Carole.


 


     Egalement à vous et à ceux qui vous sont chers ...



Louvre-passion 17/12/2013 21:03

Mais je m'aperçois que j'oublie l'essentiel :
Joyeuses fêtes de fin d'année et tous mes voeux pour 2014 !

Richard LEJEUNE 18/12/2013 11:19



     Merci L.-P.


 


     Tous mes voeux également à toi et aux tiens.



Louvre-passion 17/12/2013 21:01

L'anecdote sur le bloc de calcaire datant de la VIème dynastie ou du début de la Première Période intermédiaire me rappelle cette histoire romancée de Nicolas Flamel le fameux alchimiste ou supposé
tel.
Selon l'auteur l'épitaphe gravée de la tombe de Nicolas Flamel aurait abouti, après la destruction de l'église Saint Jacques de la Boucherie en 1797, chez un fruitier. Ce marchand s'en servait
comme billot pour hacher ses épinards et ses herbes. Un antiquaire lui acheta et la vendit longtemps après au musée de Cluny où elle réside désormais.

Richard LEJEUNE 18/12/2013 11:18



     Ah, Nicolas Flamel.


     Je l'ai "rencontré" il y a bien longtemps dans L'Oeuvre au noir, le célèbre roman de l'écrivain(e) belge Marguerite Yourcenar.
Mais, si mes souvenirs sont bons, il n'y est pas fait allusion à cette anecdote ...


     Intéressant que tu l'aies signalée ici, en rapport avec le relief du Louvre ; et surtout, que tu aies indiqué son usage un temps chez un marchand
...


 


     L'on se dit après cela qu'il subsiste peut-être encore, chez un particulier qui l'ignore, de semblables monuments historiques d'un passé révolu
ayant complètement été détourné de sa fonction originelle  ...


 


     Passionnant. Cela permet de rêver ...  



Etienne Remy 17/12/2013 20:35

Bonsoir Richard,
Merci pour tes voeux,
Joyeuses fêtes de fin d'années
cher ami.

Richard LEJEUNE 18/12/2013 10:46



     Merci.


 


     A toi aussi, Etienne, et à tous ceux qui te sont chers ...



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