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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 23:00

 

     Prier Toueris des palmiers-doum, se prosterner devant la dame des Deux Terres, qu'elle accorde une belle sépulture après la vieillesse, que mon nom demeure dans son sanctuaire ...

 

 


 

RAMOSE

Stèle de Dorpat


dans Nathalie BAUM,

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne

 

 Louvain, OLA 31, 1988,

 pp. 286-7.

 

 

16.-Palmier-doum--Temple-de-Louxor-.JPG 

 

 

     Mardi dernier, amis visiteurs, poursuivant nos réflexions à propos des noix-doum exposées ici, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à la fois sur l'étagère accrochée à gauche du panneau central de la vitrine 6, côté Seine, ainsi que dans la coupelle 13 de la neuvième et dernière, j'ai une nouvelle fois évoqué un des membres importants du panthéon égyptien, Min ithyphallique, aux fins d'attirer votre attention sur les rapports qui, après la laitue, étaient siens avec le palmier-doum, un des arbres gages de survie pour ceux qui s'aventuraient dans les contrées arides. 

 

     Ce matin, toujours dans ce même esprit, il m'agréerait de vous entretenir d'une autre déité. En effet, au sein de cette manifestation de présences divines parmi les vivants que personnifièrent certains végétaux aux yeux des Égyptiens, le palmier-doum, outre qu'il l'était de Min, fut également une hypostase de Taouret, - comprenez : La Grande -, la Thouéris (ou Touéris) des Grecs, personnalité gravide, à l'anthropomorphisme pour le moins singulier : une tête d'hippopotame sur un corps de femme à la poitrine flasque, se tenant debout sur ses pattes postérieures, qui sont de lion, comme ses "mains" d'ailleurs, et queue de crocodile dans le dos.

 

     Plusieurs pièces furent mises au jour - table d'offrandes et stèles originaires de Deir el-Médineh -, certifiant cette complicité entre l'arbre et la déesse, à laquelle, pour la circonstance, il fut donné le nom de Taouret n mâmâouTaouret des palmiers-doum. 

 

     L'une d'elles, une stèle cintrée d'une quarantaine de centimètres de hauteur, conservée au Museum de Tartu, en Estonie, - l'ancienne Dorpat -, publiée en 1894 par l'égyptologue allemand Alfred Wiedemann (1856-1936) donne à découvrir les propos du dédicant, le scribe Ramose, que je vous ai lus d'emblée ce matin.

 

     De l'étude de ces monuments, il appert qu'au Nouvel Empire, et plus spécifiquement à l'époque de Ramsès II, Taouret fut perçue comme protectrice des défunts de la nécropole thébaine pour pallier l'éventuel manque d'eau qui pourrait survenir ; liquide qui, nous l'avons vu, était contenu dans l'amande au centre du fruit que donnait le palmier-doum.

 

     Ce "détail" botanique mis à part, quel était donc le lien entre cet arbre nain et un imposant hippopotame ? Ou plutôt, pour être précis, une femelle hippopotame.

 

     De manière à répondre à cette interrogation, je vous renvoie d'abord à un très ancien article de juin 2008 qui, déjà, vous conseillait de distinguer, dans ce cas d'espèce, le mâle, ennemi mortel de l'homme, voué au redoutable et redouté dieu Seth, de la femelle, déesse qui était censée assister et protéger toute parturiente lors d'une naissance.

 

     Ici au Louvre, parmi plusieurs figurations, j'ai retenu pour vous la petite statuette en faïence siliceuse (AF 2346) de la vitrine 2 de la salle 18,


 

Toueris-AF-2346.jpg

(© Louvre - C. Poncet)

 

dans la mesure où, posant les mains sur le hiéroglyphe égyptien signifiant "protection", elle symbolise parfaitement ses "prérogatives" mythologiques. 


     Divinité protectrice de la femme enceinte, de l'accouchement, des nouveau-nés, elle l'était également - et ce n'est point anodin -, du sarcophage.


     Bizarre, penserez-vous. Pas tellement si je vous rappelle que, dans la conception du rituel funéraire de l'époque, cette cuve de pierre matérialisait la couche où s'effectuera l'enfantement d'un défunt, où s'effectuera sa renaissance, son avènement dans une seconde vie, la seule qui soit éternelle, la seule que, son temps ici-bas durant, il s'engagera, de diverses manières, à rendre la plus agréable qu'il lui sera possible.

 

     A l'instar de Min, Taouret fut donc elle aussi symbole de fécondité, de fertilité ; à l'instar de Min, son culte fut lui aussi associé à l'Hyphaene thebaïca, au palmier-doum, qui devint son arbre sacré.

 

     Comprenez-vous maintenant la raison pour laquelle le mort se devait d'emporter quelques-uns de ses fruits dans son matériel funéraire, en vue non seulement d'accéder, par leur seule figuration, à cette éternité tant souhaitée mais aussi d'en toujours bénéficier pour se désaltérer ?

     Sans oublier que cet arbre constituait à lui seul un parfait indicateur de points d'eau salvateurs ...


     Ni qu'un autre dieu, extrêmement important, lui fut pareillement associé, à nouveau pour subvenir aux besoins de ceux qui ont soif, ainsi que diverses autres raisons que je me ferai plaisir d'évoquer lors de notre ultime rendez-vous avant les vacances estivales, mardi 8 juillet prochain.   

 

     Ces notions posées, une question me vient à l'esprit, amis visiteurs : verrez-vous dorénavant ces petits palmiers qui, très souvent, connotent pour vous le concept de vacances, de mer bleue, de plage, de farniente, avec les mêmes yeux que précédemment ?  

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 119 ; 286-7.

 

 

KOEMOTH Pierre

Bosquets, arbres sacrés et dieux guerriers, dans Egyptian religion : The last Thousend years. Studies dedicated to the memory of Jan Quaegebeur, Part 1, OLA 84, Louvain, Peeters, p. 647. 

 

 

WALLERT  Ingrid

Die Palmen im Alten Ägypten, Berelin, Verlag Bruno Hessling, 1962, pp. 106-8

 

 

WIEDEMANN  Alfred

Egyptian monuments at Dorpat, PSBA XVI, Bloomsbury, 1894, pp. 152-3.

(Librement téléchargeable sur ce site.)


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Cendrine 02/09/2014 02:22

J'ai contemplé un magnifique palmier-doum au Jardin des Plantes cet été et je me suis recueillie sous son ombrage.
Vous m'avez passionnée, une fois de plus, mais ça vous le savez. Quand j'apprécie, j'aime le dire et cultiver sans relâche ma soif de curiosité.
Vous l'avez probablement déjà perçu, je ne vois pas les arbres, les plantes, les pierres... de manière "anodine". Leur symbolique me passionne depuis mon plus jeune âge et de par la spiritualité
qui est mienne je leur accorde une importance majeure depuis des décennies. L'arbre est à la fois pour moi un support intellectuel, un être exceptionnel et pourtant trop souvent ignoré, un être
poétique, un ami auquel je chuchote mes pensées et l'émanation d'une divinité car je suis "néo-païenne". En vérité, je préfère le terme "païenne", le "néo" est en trop.
Ma famille, il y a fort longtemps, a rejeté l'évangélisation en terre de Bretagne et conservé ses anciennes croyances et coutumes.

Universitaire certes mais païenne aussi (pourquoi serait-ce incompatible? il y a des universitaires chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, athées et autres...) et cela mes professeurs ne l'ont
jamais rejeté. ils ont au contraire trouvé intéressant que ma spiritualité s'unisse aux connaissances recueillies au fil du temps.
Voilà pourquoi d'emblée je vois les arbres "autrement"...

Belle semaine à vous Richard, amitiés et merci pour ce travail hautement savoureux.

Cendrine

Richard LEJEUNE 02/09/2014 07:17



     Merci à vous, chère Cendrine, pour cette cascade de commentaires qui ne peuvent qu'abreuver ma soif de poursuivre mes investigations au sein du
monde végétal égyptien ... 



ânhk, le blog d'Aimé Jean-Claude 07/07/2014 21:08

Passionnant…

D’autant plus qu’avant de vous lire avec passion, je n’avais pas assimilé le fait que ce fameux palmier-doum était l’hypostase de Taouret !
Il est vrai que le site de Deir el-Medineh est un véritable « puits » d’informations pour les chercheurs, et je viens également grâce à vous d’apprendre cette nomenclature de Taouret mêmâou mais
aussi sa qualité de protectrice du sarcophage !

C’est amusant, car lorsque je vous lis, tout cela me paraît si logique et si fluide que je me demande comment ai-je pu faire pour ne pas réaliser de tels rapprochements auparavant ! ? Une façon
détournée de vous remercier…
Car il est vrai que Min et Touret sont bien liés et comme vous aviez précédemment mentionné Min et le palmier-doum, Taouret coule de source maintenant…

Le fruit pour le défunt afin d'assurer sa seconde vie autant que sa désaltération... !
Arbre pour les vivants...
On comprend davantage encore cette dendrolatrie.

Et comme j'ai soif, je vais certainement apprécier de découvrir cet autre netjer demain...

Alors je vous souhaite de très bonnes villégiatures en France bien sûr comme en Crête...

Au plaisir de vous lire

Richard LEJEUNE 08/07/2014 09:03



     Merci à vous, Jean-Claude.


 


     J'ai apprécié à sa juste valeur, en vous lisant à l'instant, votre jeu de mot sur "puits" à propos de Deir el-Médineh
...



PASSION SCULPTURE 05/07/2014 12:44

Le palmier était superbe ainsi qu'un Olivier et des lauriers roses (enfin, saumon aussi) - Nous n'avons rien négocié ; c'était pour la beauté des plantes et ne pas les "déraciner".
Les acquéreurs continuent d'en prendre soin.

Richard LEJEUNE 05/07/2014 12:46



     Là est le principal ...



PASSION SCULPTURE 04/07/2014 21:02

Quand je pense que lors de la vente de notre appartement au Pouliguen, près de la Baule, nous avons laissé, sur la terrasse, entr'autres, un superbe palmier. Je pense que je vais aller lui rendre
visite.
Toujours passionnants tes articles. Merci

Richard LEJEUNE 05/07/2014 09:21



     Merci pour cette appréciation, Maryvonne.


 


     Mais quelle idée d'abandonner un palmier sur la terrasse ! Sauf à penser que tu avais négocié cela avec
le nouvel occupant des lieux ...



FAN 04/07/2014 16:01

Cette déesse Thaouet protège car il est bien connu que l'hippopotame n'est pas un animal débonnaire!! et il vit dans l'eau (le Nil) Oui, désormais, je regarderai de plus près, ce palmier doum! Si
j'en ai l'occasion bien sûr!! Merci Richard BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 05/07/2014 09:18



     C'est, Fan, effectivement la distinction sur laquelle j'avais déjà précédemment attiré l'attention de mes lecteurs, - j'en ai d'ailleurs donné le
lien au sein de mon texte : l'hippopotame mâle fut à juste titre considéré comme dangereux par les Égyptiens tandis quà sa femelle, placide, ils attribuèrent des fonctions bienfaisantes
...



J-P.Silvestre 04/07/2014 15:15

Ma méconnaissance de l'Antiquité égyptienne est sûrement en cause, Richard mais je trouve que si la petite statuette reproduite correspond bien à votre description dans les grandes lignes (corps de
femme, seins fatigués...) elle en diffère par la tête qui ressemble plus à celle d'une lionne qu'à celle d'une hippopotame et ses mains à l'apparence humaine...

Richard LEJEUNE 05/07/2014 09:01



     Non, Jean-Pierre, cette figuration rencontre parfaitement la codification avec laquelle était à l'époque représentée la déesse hippopotame
:


- naseaux écartés bien plus que ceux d'une lionne ;


 - doigts des "mains" quelque peu effilés pour ressembler à ceux des humains, peut-être, mais plus crochus et, surtout,
remarquez qu'ils ne sont que quatre, le cinquième, l'ergot, étant parfaitement indiqué à l'arrière ... 


 


     Aucune mésinterprétation possible, donc.



Carole 03/07/2014 23:25

Oui, c'est sûr, je les verrai autrement... mais je ne vous promets pas de reconnaître à coup sûr le palmier "Doum".

Richard LEJEUNE 04/07/2014 07:57



    Pourtant, Carole, avec notamment ses deux mètres à peine de hauteur, par rapport aux immenses palmiers-dattiers, ainsi que grâce à quelques autres de
ses caractéristiques que j'ai précédemment énoncées, cela devrait être possible ... à une personne qui fréquente si assidûment le Jardin des plantes de Nantes. 



Etienne Rémy 01/07/2014 02:30

Bonjour Richard,

très bel article, décidément la botanique égyptienne est passionnante avec toi!

Malheureusement, je lirais ton dernier article après mon retour de vacances car je pars dimanche prochain en Crête comme tu le sais.

Je te souhaite donc de très bonnes vacances et un bel été!
Tu pars en vacances toi?

Amitiés,
Etienne

Richard LEJEUNE 01/07/2014 09:04



     Bonjour et merci Etienne pour l'amabilité de tes appréciations.


 


     Oui, comme il me semblait te l'avoir indiqué, nous partons également en Crète, mais dans la deuxième quinzaine du mois d'août : ce seront ce que
j'appelle les vacances "officielles".


     Avant cela, nous ferons, comme à notre habitude, quelques petites escapades "informelles" dans l'une ou l'autre région de France ...


 


     Et entre ces allées et venues, l'un ou l'autre jour à passer en compagnie de nos petits-enfants avec lesquels nous prévoyons aussi d'agréables
activités dans notre région ...  


 


     Un beau programme en perspective ... si le soleil est au rendez-vous de mes articulations.


 


Bon séjour crétois et bel été à vous deux.


Richard



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