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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 23:00

     Les documents égyptiens ne prétendent pas rendre compte du déroulement linéaire des rituels mais opèrent, au sein de la complexité des gestes, des choix et des prétéritions selon des présupposés dont le sens nous échappe le plus souvent.   

 


 

Marie-Ange BONHÊME et Annie FORGEAU

 Pharaon - Les secrets du pouvoir

 

Paris, Armand Colin, 1988, p 291

 


 

     Sur le dessin du relief d'Apriès que je vous ai donné à voir la semaine dernière, amis visiteurs, vous aurez remarqué, à l'extrême droite, la présence d'un héron installé sur un perchoir : DjebaoutyCelui de Bouto, annoncent les hiéroglyphes qui le surmontent.

 

     Sur un linteau du temple de Montou érigé par Sésostris III, à Médamoud, exposé au Musée du Caire, et dont une photo en noir et blanc a été publiée sur le forum espagnol Egiptomaniacos,

 

 

Linteau-Sesostris-III---Heb-sed.jpg 

 

le même échassier trônant dans le coin supérieur droit situe inévitablement la scène en ce même lieu, c'est-à-dire la ville de Bouto, à l'ouest du Delta du Nil, connue, rappelez-vous, pour avoir été le centre d'inhumation des premiers rois de Basse-Égypte et, surtout (?), pour avoir entretenu une imposante palmeraie.

 

     Associés à la régénération des défunts, les palmiers-dattiers, si j'en crois une passionnante étude de l'égyptologue français Frédéric Servajeanparticiperaient également d'une autre symbolique : celle de la revigoration du pouvoir royal, dont le rituel le plus important reste intimement lié avec ce que les Égyptiens nommaient le Heb-Sed et que les égyptologues ont traduit par Fête-Sed ; cérémonie précisément évoquée sur le relief de Medamoud ci-dessus. 

 

     Fête jubilaire de grande importance, - ainsi, vraisemblablement, sa toute première représentation figure sur la célèbre tête de massue, dite du roi Narmer (Ière dynastie), exposée à l'Ashmolean Museum d'Oxford (Grande-Bretagne) -, 

   

 

 Narmer-Macehead.jpg

© Ce site.      

 

 

elle perdura dans l'Égypte pharaonique depuis l'aube des temps historiques jusqu'à pratiquement la fin de la civilisation autochtone.

 

     Pour une visualisation plus appropriée de la gravure, examinons, voulez-vous, le dessin proposé par ce site

 

 

 Narmer---Macehead--Dessin-.jpg

 

 

    Considérez, quasiment au centre du tableau, un souverain couronné de la coiffe de Basse-Égypte et dont le nom, Narmer, est inscrit dans le serekh, au-dessus à gauche du dais sous lequel il est assis. Le manteau qu'il porte, court, blanc, couvrant le corps jusqu'aux genoux, constitue le vêtement traditionnel requis pour la plus grande partie du rituel.

 

     Cette mise en scène si souvent représentée sur les parois des monuments royaux, - qu'elle fût fictive ou réelle -, n'avait d'autre signification que d'assurer le triomphe du monarque sur la décrépitude due à l'âge et, in fine, sur sa propre mort ; elle se devait de lui rendre, aux yeux des dieux mais aussi des hommes, ses capacités de gouvernant après l'extinction d'un cycle de règne. Ou, différemment exprimé, permettre sa "renaissance".

 

 

     Sur la célèbre Pierre de Rosette apparaît un des cinq noms de la titulature de Ptolémée V : "Maître des fêtes-sed comme Ptah-Tatenen, possesseur d'une durée trentenaire".

 

     Cette mention de trente années de règne que vous croisez fréquemment dans la littérature égyptologique constitue en fait une formulation stéréotypée dans la mesure où les conditions de vie des Égyptiens de l'Antiquité, - quels qu’ils fussent d’ailleurs -, ne permettaient guère d'atteindre semblable longévité.

 

     Quant à ceux qui bénéficièrent d'une certaine durée de vie, ils en célébrèrent plusieurs : je pense aux 38 années de pouvoir d'Amenhotep III et à ses 3 fêtes jubilaires ; je pense aussi à Ramsès II qui, doté d'une exceptionnelle santé, s'en offrit 14, probablement parce que les années s'accumulant, la majesté de son règne ne pouvait se perpétuer qu'en organisant des rituels de plus en plus rapprochés les uns par rapport aux autres.

 

     Au prix des festivités, fallait-il être "grand seigneur" ! Car si je me réfère aux données fournies sur la tête de massue de Narmer que j'évoquai tout à l'heure, 1 422 000 chèvres et 400 000 bovidés auraient été abattus pour la circonstance ; et 120 000  hommes auraient été requis pour la préparation de ces fêtes.

     Quant à Niouserrê, roi de la Vème dynastie, un texte gravé dans son temple évalue à 100 600 les repas qu'il fit distribuer au cours de son jubilé ... fictif.

 

     Évergétisme de bon aloi que pratiqueront bien plus tard les notables grecs ...  

 

     Vous aurez en outre évidemment compris, amis visiteurs, qu'il ne vous faut pas accréditer, qu'il ne vous faut pas prendre toutes ces informations au pied de la lettre ... ou plutôt du chiffre ! L'exagération doit être mesurée à l'aune de l'idéologie : elle est en réalité l'expression des moyens substantiels mis en oeuvre par le pouvoir royal aux fins de dignement célébrer avec le peuple la régénération du souverain ... pour autant que fête-sed il y eut concrètement !

 

     Ceci posé, pourquoi, serez-vous en droit de me demander, cette association dans mon chef entre fête-sed et palmiers ?  

 

     Simplement parce que les deux sont impliqués dans la revigoration du pouvoir royal : les cérémonies de la fête-sed visent à réactualiser la puissance sacrée du monarque et le terme pour désigner les nervures des palmes des dattiers, - leur rachis -, s'écrivait rnp (prononcez : rénep), sans oublier, rappelez-vous, qu'à partir de ce radical dérivèrent des substantifs ayant peu ou prou une connotation relative à la jeunesse, au renouveau. Ce renouveau, ce regain de vitalité, c'est précisément ce dont espéraient jouir à jamais les souverains d'Égypte, grâce à la célébration, réelle ou fictive, des cérémonies de la fête-sed

 

     Nonobstant, une autre interrogation sourd directement de mes propos du jour. Vous aurez peut-être remarqué qu'il n'y a eu aucune présence de palmiers dans l'iconographie que je vous ai proposée, alors que sur le dessin du relief d'Apriès de mardi dernier, où comme sur celui de Sésostris III ci-avant allusion était faite à la ville de Bouto,

 

 

Relief d'Apriès

 

 

ces arborescences étaient bien figurées.

     

     Dès lors, la question s'impose d'elle-même : pour quelle raison est-ce seulement à partir de la XXVIème dynastie qu'apparaissent sur les reliefs de monuments royaux des palmiers de Bouto associés à la symbolique de la fête-sed ?

 

     Frédéric Servajean, que je citai tout à l'heure, met en parallèle l'association palmiers/fêtes-sed et les aléas récurrents des monarques de Basse-Égypte qui, au terme de la Troisième Période Intermédiaire (T.P.I.), décanillent et vont se réfugier dans le biotope palustre du Delta aux fins de puiser, en ce milieu végétal et animal où abonde la vie, les forces bienvenues pour reconquérir, pour régénérer leur pouvoir un temps aux mains des peuples Koushites.

 

     Reconquête, régénération, revigoration, renouveau, rajeunissement : ne sont-ce pas là les maîtres mots qu'autorisent tout à la fois les palmiers-dattiers qui se renouvellent  grâce à la présence de quelques pieds mâles pollinisant artificiellement un certain nombre de pieds femelles du même environnement, et la fête-sed qui permet le renouvellement, la revitalisation de la personne royale ?

 

     C.Q.F.D., non ?        

 

 


     Au terme de cette intervention que j'avais préparée avant de prendre, le 11 octobre dernier, le Thalys pour Lille en vue d'assister, le lendemain, à une journée d'étude dédiée à Sésostris III,

 

 

Exposition-Sesostris-III---Lille.jpg

 

 

pharaon de la XIIème dynastie qui trône actuellement au centre d'une remarquable exposition que j'ai parcourue avec notamment quelques-uns de mes amis membres du Forum d'égyptologie auquel je fais souvent ici allusion, et cela, en intéressantes prémices aux interventions que nous présentèrent l'après-midi quatre égyptologues patentés, je voudrais, alors que je ne serai point rentré au pays au moment où vous lirez ces propos, dans la mesure où j'aurai profité de cette escapade lilloise pour passer une journée entière au Louvre-Lens,raisons pour lesquelles certains de vos commentaires n'auront pas encore reçu de réponse de ma part -, vous souhaiter, amis visiteurs, puisque dans quelques jours débute le congé de Toussaint, une belle fête d'Halloween - qui n'est pas jubilaire celle-là, mais bien jubilatoire, à tout le moins pour nos petits-enfants -, et une excellente semaine de vacances.


     Permettez-moi d'ores et déjà de vous convier à venir me retrouver ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, le mardi 4 novembre prochain.  

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

BAUM Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne. La liste de la tombe thébaine d'Inéni (n° 81)Louvain, Peeters, 1998.

 

 

 

BONHÊME Marie-Ange/FORGEAU Annie

 Pharaon - Les secrets du pouvoirParis, Armand Colin, 1988, pp. 302-3.

 

 

 

 

SERVAJEAN Frédéric

Enquête sur la palmeraie de Bouto (II). La légende de Psammétique, dans ERUV II, Orientalia Monspeliensia XI, Université Paul-Valéry, Montpellier III, 2001, pp. 3-16. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

christiana 29/10/2014 18:52

1 422 000 chèvres et 400 000 bovidés auraient été abattus pour les fêtes jubilaires de Ramsès II et 120 000 hommes pour la préparation de ces fêtes... Est-ce que ce chiffre est aussi une
formulation stéréotypée, fictive ?

Tu nous parles de fêtes jubilaire mais, une fête jubilaire est pour celui qui a accompli cinquante ans de fonction, je suppose qu'aucun d'eux n'a pu fêter plusieurs jubilaires, et
vraisemblablement, même pas un...

Bon séjour à Lille et à Lens et à bientôt.

Richard LEJEUNE 03/11/2014 08:12



     Comme je l'ai expliqué au sein de cette intervention, Christiana, il ne faut évidemment pas prendre ces données au pied ... du chiffre ! Ils
constituent en fait l'expression d'un message idéologique à dispenser ...


 


     Cette fête-sed - que notre langue moderne "traduit" par jubilaire - était censée se dérouler après trente ans de règne et avait comme
finalité première de revigorer le pouvoir du souverain vieillissant. Mais comme effectivement peu y arrivaient, certains d'entre eux les multiplièrent sans prendre en considération le laps de
temps indiqué dans le texte de la Pierre de Rosette que j'ai donné à lire.


 


     Rappelle-toi, cela figure aussi dans mon article, le cas exceptionnel de Ramsès II ... 



Carole 27/10/2014 01:18

Très moderne, en fait, cette façon d'adapter le réel à l'idéologie, et d'"étirer" les mots.

Richard LEJEUNE 03/11/2014 08:02



     Très moderne, en effet, Carole ...



J-P.Silvestre 21/10/2014 19:13

Le mythe de la très longue vie est présent chez les peuples où elle était brève !
Mathusalem aurait vécu 969 ans quand ses contemporains âgés de quarante ans étaient de très vieilles gens !

Richard LEJEUNE 24/10/2014 10:25



     Ah ! Mathusalem ...


 


     Permettez-moi, Jean-Pierre, d'être plus prosaïque et de ne retenir à ce sujet que la bouteille de vin de 6 litres ... 



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