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Décodage de l'image égyptienne

Mardi 26 mars 2013 2 26 /03 /Mars /2013 00:00

 

    A quelques kilomètres de Genève, c'est dans le hall de la Fondation Martin Bodmer, à Cologny, souvenez-vous amis visiteurs, que nous avions entamé de conserve la semaine dernière la lecture de l'introduction de ce que les égyptologues sont convenus d'appeler la formule d'offrandes,

 

 

Kaaper - Début du linteau (Fondation Bodmer).jpg

 

 

gravée sur le superbe linteau de Kaaper, dignitaire royal du début de la Vème dynastie.


  Linteau-de-Kaaper--Cliche---Bastet-.JPG

 

     (Merci à Corine de m'avoir permis de lui emprunter ce cliché de l'intégralité du monument, réalisé à l'époque où cela était encore autorisé ; et derechef à mon amie genevoise qui m'a offert tous les autres, détails en gros plan accompagnant la présente intervention, ainsi que celle de mardi dernier.)    


 

     Après les prémices d'usage,

 

      Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis qui préside à la chapelle divine et à la nécropole : qu'il soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges, qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu,


les besoins alimentaires du défunt peuvent enfin s'énoncer :  

 

que l'on invoque pour lui (des offrandes consistant en) pain, bière, viande, volaille.  

 

 

Kaaper-05.-que-l-on-invoque-pour-lui-pain--biere--viande--.jpg

 

 

     La phrase commence par ce que les philologues rendent par "prt xrw", - à prononcer "péret kérou" -, (de haut en bas, les trois premiers hiéroglyphes à droite ci-dessus), ce qui littéralement signifie "sortie à la voix" et que l’on traduit habituellement par "offrande verbale" ou, comme ici, par " ... que l'on invoque pour lui" ; ce "pour lui" étant figuré par les deux signes en dessous.

(Remarquez au passage, pour le dernier d'entre eux, le rendu des écailles du petit céraste !)

 

     Et ici, j'attire votre attention sur les propos que j'ai déjà précédemment tenus : la concision extrême de la formule d'offrandes de Tepemânkh sur son relief du Louvre était telle que seules les denrées apparaissant ci-dessus à gauche, toujours de haut en bas, - pain, bière, tête de boeuf et de volaille - figuraient chez lui ; assorties, il est vrai, rappelez-vous, de la quantité symboliquement évaluée par milliers (mille pains, mille jarres de bière, etc.)


 

     Chez Kaaper - comme chez bien d'autres - la prolixité s'invite puisque suivent maintenant les désignations des moments où le défunt escompte recevoir ces aliments essentiels : (lors de) la fête-ouag, la fête de Thot, 


 

Kaaper-06.-fete-ouag--fete-de-Thot.jpg

 


le premier de l'an, le Nouvel An,

 

 

Kaaper-07.-le-premier-de-l-an--le-Nouvel-an.jpg

 

 

la fête de la sortie de Min, la fête-sadj,


 

Kaaper-07.jpg

 

 

la fête du feu

 


08.-fete-du-feu.jpg

 

 

le premier du mois, chaque fête, chaque jour.


 

Kaaper-09.-1er-du-mois--chaque-fete--chaque-jour.jpg


 

      Et la longue inscription si esthétiquement gravée de se terminer par l'énonciation de certains titres officiels du défunt :

 

le chambellan royal,


 

Kaaper-10.-le-chambellan-royal.jpg

 

 

le prêtre d'Heqet

 

 

Kaaper-11.-Pretre-Heqet.jpg

 

 

le magistrat et administrateur,

 

 

Kaaper-12.-Magistrat-et-administrateur.jpg

 

 

puis, évidemment, par son patronyme : Kaaper.  

 

    Kaaper-13.-Kaaper.jpg


 

 

 

     Sur le titre, curieux, rare, de prêtre d'Heqet, hem netjer Heket comme le prononcent les égyptologues, il me siérait à présent d'introduire quelques considérations. 

 

      Heqet était dans la langue égyptienne un nom théophore : celui d'une déesse présentant l'aspect soit d'une femme à tête de grenouille, soit tout simplement de la grenouille elle-même.

 

 

11-bis.-Heqet---Grenouille.jpg

 

     Souvenez-vous de celles, réalisées en différents matériaux, que nous avions aperçues en juin 2008 dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. J'avais alors déjà précisé que le petit batracien possédait une valeur sémantique bien définie dans la mesure où, parce qu’il était issu des eaux - donc éventuellement des eaux primordiales de la mythologie -, il fut dès l’époque archaïque lié à l’apparition de la vie. Donc à la procréation.


     Symbole de forces vivifiantes, dispensatrice de vie, Heqet fut associée aux défunts dont elle permettait la régénération, la reviviscence dans l'Au-delà. Raison pour laquelle, dans la vitrine 3 de la même salle 3, vous en aviez jadis admiré une, adorablement bleue, 


 

Grenouille---Louvre-E-26092.jpg

 

négligemment posée à l'extrémité d'une branche de potamot ; et cela, sur un fragment de calcaire peint (E 26092) représentant une scène de pêche dans les marais, environnement dont vous ne pouvez décemment plus ignorer maintenant toute la symbolique en rapport avec la renaissance des trépassés.


     Cette connotation perdura d'ailleurs bien au-delà de l’Egypte pharaonique puisque fut retrouvé un exemplaire chrétien d'une lampe décorée d'une grenouille où se lit, en grec, cette assertion : "Je suis la résurrection".


     N'oublions pas que, du têtard à l'âge adulte, la grenouille subit d'importantes transformations, d'où sa présence tout à fait appropriée aux côtés des morts pour leur "annoncer" leur métamorphose à venir dans le royaume d'Osiris.


     Pour rester dans le même esprit, dans la même symbolique, j'ajouterai que la grenouille fut aussi assimilée à la déesse accoucheuse, parèdre de Khnoum, le dieu potier qui modèle l’enfant divin sur son tour : c’est donc elle qui était censée donner le souffle de vie en tendant le signe "ankh" en direction du visage du petit être que Khnoum créait.

 

     Elle  était également censée participer à l'avènement du monde, ainsi qu'à l'apparition de la tant attendue crue du Nil : elle avait donc partie liée avec certaines des fêtes agraires énoncées sur notre linteau, dont celle du Nouvel An, vers le 18 juillet, quand tout à la fois fleuve, soleil et défunts reprennent vie.  


 

     Rare, indiquai-je à l'instant, à propos du titre de prêtre d'Heqet, parce qu'il ne fut porté qu'à l'Ancien Empire et, selon les documents actuellement connus, par à peine une petite quinzaine de personnages, tous en relation étroite avec les nécropoles du nord, Saqqarah et Abousir deux ayant vécu à la IVème dynastie, dix à la Vème, dont Kaaper, et les deux derniers à la VIème dynastie. Indéniablement très peu répandu, le titre fut apparemment circonscrit à une époque bien définie puisqu'il n'est plus attesté par la suite.    

 

     Nonobstant la disparition de cette prêtrise, il appert que les fonctions sacerdotales des différents personnages qui les effectuaient étaient en relation avec les cimetières de la région memphite.

 

     Au-delà de ces certitudes, Miroslav Barta, égyptologue tchèque grâce auquel nous avons jadis visité divers mastabas exhumés dans la nécropole d'Abousir dont, j'aime à le répéter, celui de Kaaper, s'interroge, dans un article librement téléchargeable sur le Net, plus profondément encore sur la fonction réelle de cet officiant au sein des rites funéraires.

 

     Could it be then that the "tekenu" represents the priest of Heket ?

 

     Souvenez-vous, à la fin de notre rencontre du 4 décembre 2010, nous nous étions entre autres penchés sur une figuration assez surprenante au coeur de certaines scènes d'inhumation : une masse relativement indéfinissable, tirée sur un traîneau, à laquelle les égyptologues attribuent le nom de "tekenou".

 

     Si nombre d'interprétations différentes se sont succédé pour qualifier ce mystérieux paquet, - je n'y reviens pas ici, il vous suffira de les (re)découvrir dans cet article pour autant que le sujet vous intéresse -, le Professeur Barta dépose lui aussi sa pierre personnelle sur l'édifice des suppositions : après avoir indiqué que la chose informe en question - et dans son esprit, ce n'est pas un hasard ! -, lui paraissait épouser les contours d'une grenouille, que ce qui semblait le recouvrir était peint en brun, - ce qui lui faisait songer à la peau du batracien -, il conclut son étude par un immense point d'interrogation : Se pourrait-il alors que le "tekenou" représente le prêtre d'Heqet ?     

 

     Quant à la réponse à apporter ...

 

 

    Voici donc décodée pour vous, amis visiteurs, l'importante invocation de Kaaper gravée sur le long linteau provenant de son mastaba en Abousir exposé à la Fondation Martin Bodmer de Cologny ; formule d'offrandes qu'en exergue de ma précédente intervention je vous avais donnée à lire dans son intégralité aux fins que vous puissiez la comparer avec celle de Tepemânkh, réduite à quatre notations, que nous avions lue sur l'imposant bloc de calcaire E 25408  en la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  
 

     Relief que nous retrouverons le mardi 16 avril  prochain, si l'envie vous en dit et si vous êtes comme je l'espère "requinqué" après avoir pris du repos - voire de ce soleil bienfaisant tant attendu - pendant les deux semaines des vacances de Printemps, partant, les deux semaines de congés pour les institutions scolaires belges.


 

     Bonnes fêtes pascales et excellentes vacances à tous ...

 

 

Vacances---Geluck.jpg

 

 

 

 

(Barta M. : 1999, 107-16 ; Barta W. : 1968, 56 ; Gabolde : 1988, 13-20 ; Maspero : 1912, 365-9 ; Servajean : 1999, 259-63 ; Vuilleumier/Chappaz : 2002, 71-5)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 19 mars 2013 2 19 /03 /Mars /2013 00:00

 

     Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis qui préside à la chapelle divine et à la nécropole : qu'il soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges, qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu et que l'on invoque pour lui (des offrandes consistant en) pain, bière, viande, volaille (lors de) la fête de Thot, le premier de l'an, le nouvel an, la sortie de Min, la fête du feu, le premier du mois, chaque fête, chaque jour, (pour) le chambellan royal, le prêtre d'Heqet, le magistrat et administrateur, Kaaper.

 

 

  

     Les agapes du cinquième anniversaire d'EgyptoMusée dignement célébrées, nous pouvons maintenant, me direz-vous, rentrer au Louvre.

 

     En réalité ... oui et non ...

 

     Vous souvenez-vous de Kaaper, amis visiteurs ?

     Pas le plus que célèbre Cheik el-Beled du Musée du Caire, mais à tout le moins son homonyme : celui dont nous avions découvert la partie supérieure de la tombe en Abousir, en mai 2010.

 

     Celui dont nous avions admiré la scène du repas funéraire sur le tableau de la stèle fausse-porte exposée au Detroit Institute of Arts.

 

 

Kaaper devant table repas funéraire (Detroit Institute of Arts)

 

     Celui dont plusieurs reliefs issus du pillage avaient été achetés par divers musées dans le monde et dont un des linteaux fait actuellement partie des Aegyptiaca qui assoient durablement la richesse et la renommée de la Fondation Martin Bodmer - Bibliotheca Bodmeriana - à Cologny, près de Genève.

 

 

Linteau-Kaaper.jpg

 

 

     J'ai la chance de virtuellement connaître une Genevoise passionnée d'égyptologie qui m'a "offert" un certain nombre de photos qu'elle a prises de ce relief. - (Grand merci à toi, qui te reconnaîtras.)

 

     Celle ci-dessus, d'abord, réalisée avec le recul nécessaire de manière que le monument nous apparaisse sur toute la longueur de ses quelque trois mètres, - pour seulement 22,5 centimètres de hauteur et de 3,5 à 5 cm de profondeur.


 

     Mardi dernier, rappelez-vous : alors que nous détaillions l'environnement gravé autour de la table du repas funéraire de Tepemânkh sur l'imposant bloc de calcaire E 25408 qui nous occupe depuis quelques semaines et que je mettais l'accent sur la traditionnelle formule d'offrandes que, parce que seulement composée de quatre expressions - mille pains, mille cruches de bière, mille pièces de boeuf, mille volailles - j'avais définie comme concise, je vous promis pour aujourd'hui une surprise - de taille avais-je malicieusement ajouté, en pensant bien évidemment à sa longueur, mais aussi à la formulation écrite qu'elle révélait, sans oublier d'épingler le soin apporté par le lapicide à la graver de beaux et fins hiéroglyphes.

 

     Surprise enfin parce que faisant fi de nos habitudes, ce n'est pas au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que je vous emmène pour la découvrir, mais en Suisse, tout en vous invitant à un détour non négligeable par la concession de fouilles des égyptologues tchèques en Abousir où vous recevra un court instant Miroslav Barta aux fins de simplement vous rappeler que ce Kaaper, important fonctionnaire aulique qui vécut au début de la Vème dynastie, fut non seulement scribe des terres de pâturage du bétail tacheté ; scribe, puis inspecteur des scribes du département des documents royaux se rapportant à l'armée de plusieurs forteresses des zones frontalières ; surveillant de tous les travaux du roi, puis architecte en chef responsable des bâtiments royaux sur tout le territoire égyptien ; mais aussi - et cela est plus rare - prêtre de la déesse Heqet, à laquelle les Égyptiens associaient la grenouille, fonction sacerdotale sur laquelle nous nous attarderons la semaine prochaine ...

 

     Pour bien vous faire comprendre ce que j'entends par concision chez Tepemânkh, - de toute évidence, par manque de place sur la pierre -, je voudrais m'employer ce matin, dans un premier temps, à définir les différentes composantes d'une formule d'offrandes type puis, dans un second, à nous pencher sur celle de Kaaper exposée à Genève.


 

     A l'Ancien Empire, ce texte invocatoire se devait effectivement de comporter cinq éléments s'énonçant dans un ordre bien défini : l'en-tête, invariable ("Offrande que donne le roi") ; le nom de l'un ou l'autre dieu, essentiellement à connotation funéraire ; le verbe d'action, lui aussi immuable ("donner") ; l'énoncé d'une succession de produits alimentaires et enfin le nom du défunt auquel cette "prière" s'adressait.

 

     Pour diverses raisons politiques et/ou religieuses, le texte un temps figé, évolua suivant les époques, tant au niveau de la forme -  quelques graphies nouvelles apparurent - que du fond : aux denrées de base - pain, bière, viande, volaille -, vinrent s'en ajouter d'autres comme le vin ou le lait, différents biens comme des tissus ou des ustensiles de vaisselle mais aussi, nous l'avions rencontré sur le côté gauche du siège sur lequel étaient assis Imenhetep et son époux Ounsou, dans la vitrine 4 de la salle 4 du Louvre, le souhait du défunt de pouvoir respirer le doux souffle du vent du nord ou de boire l'eau du fleuve

 

 

     C'est à la tâche de dresser la nomenclature de toutes les formules invocatoires connues que s'est attelé l'égyptologue allemand Winfried Barta (1928 -), - à ne pas confondre avec le Tchèque Miroslav Barta que j'évoquai voici un instant ! - dans un ouvrage de 1968, publiant le texte de son travail d'Habilitation à la Faculté de Philosophie de l'Université Ludwig-Maximilian de Munich, Aufbau und Bedeutung der altägyptischen Opferformel (Structure et signification de la formule d'offrandes des anciens Égyptiens) : il consacre en effet les deux tiers des quelque 360 pages à lister ces sollicitations période par période, en partant évidemment de la plus ancienne, - à la IVème dynastie, je pense l'avoir déjà précédemment souligné -, figurant dans la tombe de Rahotep, à Meidoum.  

 

     J'avais déjà aussi, souvenez-vous, récemment fait allusion à ce savant quand je vous avais proposé le "menu" de Tepemânkh dans la mesure où, pour sa première "Dissertation", cette fois, présentée cinq ans plus tôt, en 1963, Die altägyptische Opferliste, von der Frühzeit bis zur griechisch-römischen Epoche (La liste d'offrandes des anciens Égyptiens, depuis les premiers temps jusqu'à l'époque gréco-romaine), il avait minutieusement relevé les différents types de listes de denrées alimentaires offertes aux défunts, également classées de manière chronologique.

 


     Abordons à présent, voulez-vous, le linteau si bellement gravé du mastaba de Kaaper que nous lirons, comme de tradition, en partant de la droite et en nous dirigeant vers la gauche ; et voyons si, in fine, le texte respecte la formulation classique que je viens de brièvement vous définir.

 

 

     Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis

 

  KAAPER 01. Offrande que donne le roi et Anubis

 


     Avec "Htp di nsw.t" - prononcez "hétep di nésout" -, Offrande que donne le roi, nous sommes donc bien en présence du début obligé de cette formule verbale : les deux premiers hiéroglyphes, le roseau des marais et la galette de pain, symbolisent le roi de Haute-Égypte : ensemble, ils se traduisent littéralement par : "Celui qui appartient au roseau", dans la mesure où cette plante figure l’emblème du sud du pays, comprenez : la Haute-Égypte.


     Le troisième signe, vous le connaissez, amis visiteurs, depuis que je vous ai expliqué dernièrement qu'il s'agissait de la représentation d'un pain sur une natte symbolisant le concept de l'offrande.

Le quatrième hiéroglyphe, le triangle, correspond à une des formes conjuguées du verbe "donner".

 

     En toute logique, je devrais donc traduire cette suite de signes par "Le roi (1- 2) offrande (3) donne (4) ..." Car la première place qu'occupent ici les hiéroglyphes symbolisant le roi constitue ce que les égyptologues sont convenus d’appeler soit une métathèse de respect, soit une antéposition honorifique, c'est-à-dire une inversion sémantique par rapport à la logique de manière à mettre la personne royale en exergue.

 

     Quant au cinquième dessin gravé, le chacal assis, il concrétise le fait qu'aux premiers temps - à tout le moins au début de la Vème dynastie -, ces souhaits étaient subordonnés aux consentements conjoints du souverain, "patron" séculier de la nécropole et d'un dieu, en l'occurrence ici Anubis, divinité protectrice de cette même nécropole qui, comme l'indique le texte, 

 

préside à la chapelle divine et à la nécropole

 

  Kaaper-02.-qui-preside-a-la-chapelle-divine-et-a-la-nec.jpg

 

 

     Parfois, ce seront d'autres divinités à connotation funéraire, Osiris, ou Ptah, ou Min ..., voire l'une ou l'autre ensemble, qui seront également convoquées.

 

     Roi et dieu(x) accordaient donc de conserve plusieurs avantages aux privilégiés à récompenser, dont pourvoir à son alimentation n'était évidemment pas le moindre. 

 

     Par la suite, la formule se modifia dans la mesure où le roi, initiateur des offrandes, faisait oblation au dieu, devenu ainsi bénéficiaire premier, pour qu'il les rétrocède à un défunt, "allocataire" final.

Offrande que donne le roi à Anubis, pourrez-vous lire dans ce cas.

 

     Les nombreuses variantes rencontrées au cours des temps dans le libellé des formules d'offrandes, notamment aux XIIème et XIIIème dynasties (Moyen Empire/Deuxième Période Intermédiaire) - sur lesquelles il serait fastidieux et trop pointu d'insister aujourd'hui -, vous l'aurez compris amis visiteurs, constituent d'évidence autant de critères stylistiques - fil d'Ariane, j'aime à le répéter, de nos rendez-vous de ce premier trimestre -, permettant aux égyptologues de dater avec une certaine précision le monument sur lequel elles figurent.

 

     Avant de poursuivre, qu'il me soit également permis un nouvel excursus pour simplement mentionner, sans là aussi entrer dans de trop lourdes considérations lexicologiques, que certains égyptologues contemporains ont choisi de ne plus entériner la traduction classique de leurs pairs, Offrande que donne le roi, et de voir en ces termes des sens grammaticaux différents - verbe ou substantif ? ; formule descriptive ou optative ? Ils préfèrent alors traduire par Daigne le roi accorder une offrande à ... ou Puisse le roi ...  ou  Veuille le roi ... ou encore Qu'il (le roi) daigne accorder ...

 

 

     L'en-tête terminé, l'invocation proprement dite peut commencer avec d'abord le voeu que Kaaper soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges

 

 

Kaaper-03.-qu-il-soit-enterre-dans-la-necropole-en-tant-q.jpg

 

 

      Cette précision (détenteur de privilèges) fait évidemment allusion, souvenez-vous, à la notion d'imakhou que nous avions croisée dans les titres portés par Metchetchi ; ce qui m'invite à pouvoir ici également traduire par possesseur de la dignité d'imakh,  - tout en vous suggérant d'éventuellement relire mes explications à ce propos datant d'avril 2011.

 

 

     Le texte chez Kaaper se poursuit : qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu.

 

 

Kaaper-04.-qu-il-atteigne-une-tres-belle-vieillesse-aupre.jpg

 

 

     Comment ne pas songer, en lisant semblables voeux, à ce passage que nous avions, rappelez-vous, rencontré dans les Maximes de Ptahhotep, précédant immédiatement le colophon ?

 

J'ai obtenu cent dix ans de vie,

que m'a accordés le roi,

(...) pour avoir pratiqué la maât pour le roi,

jusqu'à la place de la vénération (comprenez : le tombeau).

 

 

 

     Sur le linteau de Kaaper vont ensuite être énumérées les offrandes alimentaires proprement dites : c'est, si vous y consentez, amis visiteurs, ce que nous découvrirons ensemble mardi prochain, le 26 mars.

 


 

(Barta : 1968, passim ; Maspero : 1912, 365-9 ; Sainte Fare Garnot : 1947, 35-8 ; Vuilleumier/Chappaz : 2002, 71-5)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 00:00

 

      C'est la beauté équilibrée du décor qui plaît tant à l'oeil ; quand, de surcroît, on peut lire et comprendre ce que décrivent les parois, le cerveau cumule plaisir esthétique et intellectuel, rationnel et émotif.

 

 

Sylvie CAUVILLE

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien

Louvain, Ed. Peeters, 2011

p. 4

 

 

 

     Poursuivant de conserve notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, entamée à la mi-novembre 2011 et après avoir, samedi dernier, évoqué une première fois les "porteuses d'offrandes" qui manifestement évoluaient sur au moins deux registres superposés du mur nord de la chambre de laquelle elles ont jadis été arrachées par de cupides "visiteurs", j'escompte aujourd'hui, pour vous amis lecteurs, quelque peu décoder ce topos de l'art funéraire égyptien qu'en visite à Saqqarah notamment vous ne manquerez pas de rencontrer dans maints mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Comme je l'ai laissé sous-entendre à notre précédente rencontre, ces élégantes personnes qu'à l'instar des peintres, les sculpteurs ont également magnifiées - rappelez-vous celles que nous avions admirées dans la salle 4 précédente, en novembre 2008 -, ne doivent pas être prises au pied de la lettre ! Et quand bien même elles nous donneraient à penser qu'elles sont des femmes apportant des denrées alimentaires, il ne s'agit nullement de paysannes ou, comme l'indique pourtant encore le site du Louvre, de fermières !!!


 

Porteuses d'offrandes - Fragments E 25527 et E 25528 (2011

 

 

     Evoluant avec toute l'élégance des formes que peuvent suggérer leurs robes de lin fin, moulantes et transparentes à souhait, les seins en apparence échappés de dessous les bretelles, parées de colliers, de bracelets et même de périscélides, elles n'arborent assurément pas la tenue vestimentaire idoine pour l'activité qu'elles sont censées représenter, à savoir : les travaux de l'élevage ou de l'agriculture !

Pas plus d'ailleurs, souvenez-vous, que celles et ceux qui s'adonnaient à la chasse ou à la pêche dans les marais nilotiques !

 

     Pardonnez-moi si je me répète - chassez le naturel, l'Enseignant revient illico ! -, l'image égyptienne, Roland Tefnin et, à sa suite, Dimitri Laboury, le démontrent en suffisance, fut essentiellement fonctionnelle, utilitaire et, partant, ne refléta aucune réalité quotidienne, ni pour Metchetchi ni pour aucun autre notable de l'époque. Archétypale, répétée à l'envi de tombeaux en tombeaux, elle n'existait que dans l'espoir de tout mettre en oeuvre pour assurer la survie des défunts de l'élite sociale dans cet Au-delà tant magnifié. Tant espéré, aussi.

 

     De sorte que, quand sur les murs de leur chapelle ou de leur caveau sépulcral, ces derniers inspectaient les travaux des champs ou l'arrivée de jeunes "porteuses d'offrandes", c'est avec l'intention d'exprimer leur désir de pouvoir toujours bénéficier de vivres aux fins d'alimenter leur ka de manière pérenne.


 

     Il ne vous aura sans doute pas échappé que, sur le présent éclat, par rapport à leur tête, la dimension des paniers et couffins qu'elles y maintiennent en équilibre semble franchement disproportionnée.

 

 

(Paris) 103

 

 

     Preuve manifeste d'incompétence dans le chef des artistes égyptiens ?

 

     Que nenni ! Il vous faut en fait considérer que ces dames ne sont pas de vraies personnes mais uniquement des métaphores, des allégories !


      En revanche, les vanneries, elles, aux yeux du propriétaire de la tombe, étaient bien "réelles" puisque grâce à la valeur performative de l'image, leur contenu devait le nourrir dans l'Au-delà. De sorte qu'avec l'intention de manifester cette différence notoire, l'artiste dessina les récipients d'osier non pas à l'aune de la taille des jeunes femmes qui les portaient mais en rapport avec le propriétaire des lieux qui, je vous le rappelle, se devait d'être d'une taille considérablement supérieure à celle des autres intevenants figurés sur les parois de la tombe.

 

     En outre, et je vous l'ai fait remarquer samedi, il n'était point rare que, tout comme la première des élégantes du défilé encore visible ici, l'une ou l'autre tînt de sa main libre une fleur de lotus ; fleur, souvenez-vous, qui connotait la régénération des défunts.

 

       En un mot comme en cent, vous vous trouvez ici à nouveau, amis lecteurs, dans un contexte symbolique qu'il est relativement aisé de décoder : plutôt que de simples fermières, nos attrayantes personnes constituaient en réalité l'anthropomorphisation des différentes propriétés agricoles attachées à la fondation funéraire de Metchetchi.

 

     Si j'entérine l'analyse de Madame Christiane Ziegler, directrice honoraire de ce département ici au Louvre, les noms attribués à chacun de ces domaines étaient, dans la langue de l'Ancien Empire, considérés  comme  de genre essentiellement féminin : ceci expliquant cela, l'on comprend mieux dès lors la raison de leur personnification en tant que femmes !

 

     Bien qu'à l'origine, dans certains mastabas, quelques exploitations agricoles furent symbolisées par un homme vêtu d'un simple pagne, depuis le début de la Vème dynastie, partant, à l'époque de Metchetchi, elles n'apparurent plus que sous l'aspect de "domaines-femmes". 

 

     Au lieu de ne posséder que des morceaux épars, si nous avions ici pu bénéficier de la scène complète, nous eussions peut-être rencontré, précédant certaines de ces sveltes beautés, un nom propre à chaque exploitation agricole, comme ce fut le cas dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, salle 4 avec, par exemple, des toponymes tels que : Les galettes d'Akhethetep ou encore L'orge grillée d'Akhethetep, etc.   

 

      Peut-être également, eussions-nous lu cette précision légendant en quelque sorte la scène que l'on trouve parfois, notamment dans la tombe d'un certain Seshemnefer, dit Heba, exhumée par l'égyptologue français Auguste Mariette à l'ouest de la pyramide à degrés de Djeser :

 

     Apporter toute bonne offrande funéraire de la part des villes et des domaines de l'établissement funéraire.    

 


      Restreint au point de départ, le nombre de domaines fonciers d'un particulier ainsi personnifiés varia d'un mastaba à l'autre. Et force est de constater qu'au fil du temps, il s'accrut jusqu'à atteindre, à la fin de l'Ancien Empire, aux Vème et VIème dynasties, dans certaines sépultures de Saqqarah et de Guizeh, une petite quarantaine, 36 étant la quantité la plus souvent indiquée.

 

     Selon l'égyptologue belge Baudouin van de Walle, Professeur émérite à l'Université de Liège où, après Jean Capart et avant Michel Malaise, lui fut dévolue la chaire d'égyptologie, 36 correspondrait en fait au nombre total des provinces égyptiennes considéré comme étant mythologiquement idéal, nonobstant que, selon certaines sources, à l'époque, on en dénombrait déjà géographiquement 42 !

 

     Cela posé, de très hauts personnages se prévalurent dans leur tombe - vérité ou pure fanfaronnade ? - d'en posséder beaucoup plus mais apparemment toujours un multiple de 36 ; un exemple topique étant celui de Ty - (ou Ti, selon certains égyptologues) - qui en disposa de 108 !

 

     Trois listes de chacune 36 "porteuses d'offrandes" font en effet partie du répertoire iconologique de son mastaba.

 

 

Mastaba-de-Ty---Defile-des-domaines.jpg

 

(Grand merci à Thiery Benderitter, d'OsirisNet, de me permettre de puiser à l'envi dans ses clichés, tel que celui ci-dessus, pour illuster certains articles de mon blog.)

 

 

     Ces belles égyptiennes, vous ne devez donc plus les imaginer en chair et en os : en tant que personnalisation féminine des propriétés rurales propres à Metchetchi, elles constituaient des symboles d'opulence que tout défunt aisé voulait clairement notifier sur les parois de sa maison d'éternité avec l'espoir, tout au long de sa seconde vie, de pouvoir, par la magie de l'image, continuer à profiter des produits qu'elles fournissaient déjà ici-bas  !

 

     Mais, vous interrogerez-vous certainement, comment puis-je être aussi péremptoire quant à la signification réelle de ces dames ? Et quelle peut bien être l'origine de leur présence dans le programme iconographique voulu par Metchetchi, ainsi que dans tant d'autres mastabas d'Ancien Empire ?

 

     Ce sont, n'en doutez point, amis lecteurs, de nouvelles questions qu'il m'agréerait d'aborder avec vous, lors de notre prochaine rencontre en salle 5, ici, dans le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, ce samedi 28 janvier.

 

 

 

 

(Capart : 1907, 48 ; Delvaux/Warmembol : 1998, 57-69 ; Jacquet-Gordon : 1991, 71-8 ; Moreno Garcia : 2006, 215-42 ; Tefnin : 1979, 218-44 ; Van de Walle : 1957, 288-96 ; Ziegler : 1993, 88-90)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 00:00

 

     Dans la dernière livraison reçue de la revue trimestrielle Egypte, Afrique & Orient, publiée par le Centre d'égyptologie avignonnais (numéro 63 de septembre, octobre et novembre 2011), Nadine Cherpion, par ailleurs auteure - comme il semblerait maintenant plus correct de l'écrire ! - d'un remarquable ouvrage faisant autorité consacré aux critères de datation stylistiques des mastabas et des hypogées d'Ancien Empire, nous offre un très intéressant article sur La danseuse de Deir el-Médîna et les prétendus "lits clos" du village

 

     Au cours de fulgurants autant qu'osés développements comparatifs avec la peinture d'époques plus proches de la nôtre, l'égyptologue belge convoque de grands artistes provenant de ce qu'il est convenu d'appeler les "Ecoles du Nord", notamment Van Eyck et sa Vierge au chancelier Rolin, Ter Boch et surtout Vermeer et ses jeunes femmes jouant du virginal, pour brillamment étayer sa flamboyante démonstration concernant le décodage des symboles érotiques ou sexuels qui font florès, vous ne l'ignorez plus, je l'espère, amis lecteurs, dans l'art de l'Egypte antique. 

 

     Loin de moi la prétention, dans le droit fil de nos quatre derniers rendez-vous précédant le congé de Toussaint, d'ici développer les thèses extrêmement pertinentes avancées par Madame Cherpion. En revanche, j'aimerais vous faire part de quelques assertions émaillant son travail à propos de ce que, bizarrement, alors qu'elle connaît parfaitement l'étude de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert à laquelle, les 18 et 22 octobre, j'ai largement fait allusion, elle appelle toujours "cuiller à fard".

 

     Répondant avec une extrême gentillesse et une grande célérité à un mail que je lui avais adressé à ce sujet précis, Madame Cherpion m'écrivit - ce que je suppute depuis un certain temps être un avis unanime :

 

     Il n'y a aucune malice de ma part à avoir utilisé l'expression "cuiller à fard", c'est plutôt par habitude que j'ai agi ainsi, et parce que tout le monde comprend de quoi on parle quand on utilise cette expression ; disons qu'il vaudrait sans doute mieux la mettre entre guillemets.

 

(C'est moi qui souligne).

 

     Et d'ajouter, confirmant ce que j'avançai dans mes précédentes interventions : 


     Je crois volontiers qu'il ne s'agit pas d'objets de toilette utilisés dans la vie quotidienne, mais d'objets essentiellement funéraires (...)

 

 

 

     La cuiller dite "à la nageuse" qui, parmi d'autres monuments égyptiens, a retenu son attention dans l'article précité appartient actuellement au Musée Pouchkine de Moscou et porte le numéro d'inventaire I. 1a 3627.

 

  Cuiller---Pouchkine---copie-1.jpg

 

 

     En ivoire peint et en ébène, d'une longueur de 19, 5 cm, elle présente la particularité, outre de soutenir une fleur de lotus en guise de cuilleron muni d'un couvercle, d'exhiber sur chaque jambe un tatouage du nain Bès, favori d'Hathor, que j'ai brièvement mentionné lors de notre entretien du 25 octobre dernier.

 

     Aux fins de mieux encore étayer ses propos, Nadine Cherpion attire judicieusement l'attention sur le fait que la jeune femme porte un collier, une ceinture de hanches et une perruque-boule.

 

     Mais au fait, vous demandez-vous certainement : quels sont ces propos ici évoqués ? Et quelle doit être l'importance de la raison pour laquelle, alors qu'il était prévu aujourd'hui de rentrer au Louvre pour nous intéresser aux peintures de Metchetchi exposées dans la seconde vitrine 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes, Richard décide tout de go de bouleverser ses plans et nous propose cet addenda en forme de recension d'article de revue égyptologique ?

 

 

     A la page 303 du catalogue de l'exposition dédiée à Aménophis III, le Pharaon-Soleil qui s'est tenue aux Galeries nationales du Grand Palais, à Paris, au printemps 1993, - et duquel j'ai pris la liberté d'extraire le cliché ci-avant -, Arielle P. Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, analyse également cette "nageuse au lotus" et, comme pour toutes les autres cuillers d'offrandes de ce type iconographique précis, propose d'y voir une figuration de la déesse-mère Nout, personnification de la voûte céleste, évoluant sur les eaux éternelles, comme je vous l'avais expliqué lors de notre pénultième rendez-vous.


     C'est entre autres sur ce point qu'intervient Madame Cherpion, refusant d'accréditer la thèse de sa consoeur américaine arguant du fait qu'en égyptologie, on a souvent tendance à voir des références au sacré un peu partout, mais c'est sans doute une attitude à éviter. (Note 35, p. 70)

 

     Et pour sa part donc, elle préfère plutôt comprendre cette figuration féminine, à cause de la nudité, du tatouage, du style de la perruque et des bijoux présents, comme étant celle d'une prostituée, entérinant de la sorte l'impression qui était déjà celle de l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie en 1938 ; impression qui devint vérité première chez maints autres savants par la suite.

 

     Et d'affirmer, p. 58 : Je crois, moi aussi, que les dames dont la cuisse est tatouée à l'effigie du dieu Bès sont bien des dames aux moeurs dévergondées et libertines.

 

     Pour elle, à l'encontre à nouveau de ce qu'avance une autre de ses collègues, l'égyptologue belge Marie-Cécile Bruwier, dans le catalogue de l'exposition Beautés d'Egypte que l'on a pu voir au Musée du Malgré-Tout, à Treignes, en 2002, les femmes égyptiennes ne furent jamais représentées nues, sauf si elles désiraient que l'on sache qu'elles étaient disposées à se donner à leur mari, à un amant ou à un client.

 

     Je prends bonne note de cette intéressante interprétation.

Tout comme Jean-Pierre, j'espère ...


     Et vous, amis lecteurs ? Comment vous positionnez-vous sur ce point précis : certaines de ces jeunes beautés ornant les manches des cuillers sont-elles à vos yeux des femmes aux moeurs légères, des filles de joie, comme l'écrit en toutes lettres Madame Cherpion dans son article ou personnifient-elles la déesse Nout, ainsi que l'affirme Arielle P. Kozloff ?


     A vos claviers ! Le débat est lancé ...


 

 

(Cherpion : 2011, 55-72 ; Kozloff : 1993, 303)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 29 octobre 2011 6 29 /10 /Oct /2011 00:00

 

     L'érotisme est de nature sociale, il apparaît en tout lieu et à toutes les époques. Il n'existe pas de société sans rites ni pratiques érotiques, des plus innocentes aux plus sanguinaires. L'érotisme est la dimension humaine de la sexualité, tout ce que l'imagination ajoute à la nature.

 

Octavio PAZ

La Flamme double : amour et érotisme

 

Paris, Gallimard, 1994,

pp. 108-9

    

 

 

     Si nous avons consacré notre rendez-vous de ce dernier mardi à une cuiller ornée d'une jeune et élégante femme nue allongée dans l'attitude d'une nageuse et tenant une oie à bout de bras, exposée en salle 24 du premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, pour tenter de comprendre la symbolique des éléments qui la constituaient, c'est aujourd'hui à me suivre comme prévu au rez-de-chaussée, en salle 9, entièrement dédiée à la parure, que je vous convie pour, dans la vitrine 3, découvrir un autre véritable petit "bijou" (E 218) fait de buis, d'ébène et d'ivoire mesurant 29,3 cm de long : il s'agit d'une aussi gracieuse et gracile personne qui cette fois présente un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au cuilleron qu'est le corps creusé de l'animal.

 


E-218.jpg

 

 

     Même si je ne me lasse pas d'admirer son raffinement, - ah !, le galbe de ses fesses et de ses seins ... -, vous me permettrez, amis lecteurs, de ne plus évoquer la juvénile beauté elle-même - en réalité une personnification de la déesse Nout qui se meut avec harmonie sur les eaux éternelles de la voûte céleste -, dans la mesure où elle fut au centre de nos préoccupations lors de notre précédente rencontre, mais de plutôt attirer votre attention sur les raisons de la présence de ce type de gibier d'eau.

 

     Je ne m'éterniserai point non plus, car ce n'est pas de prime importance pour mon propos de ce matin, sur la réfection dont le volatile fut l'objet au niveau de la tête ainsi que de son aile droite, ni sur son cou, remarquablement façonné en superposant des anneaux rapportés : un en ébène alterné avec un en ivoire.

 

     En revanche, il sera question ce matin d'associer cette jeune femme, dont la nudité n'a d'égale que la perfection féminine à l'état le plus naturel, au canard pour à nouveau décliner quelques symboles patents.

 

     Souvenez-vous, lors d'une précédente intervention au sein de cette même rubrique "Décodage de l'image égyptienne" publiée en mars 2010 et consacrée à la scène de chasse dans les marais, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention sur le fait que la pensée égyptienne était duelle dans la mesure où elle pouvait indistinctement considérer un animal comme utile et nuisible : c'était le cas, évident, de l'hippopotame et de certains félidés.

 

     Cette remarque vaut également - on le sait probablement un peu moins - pour le canard : en effet, si à l'état sauvage, il personnifiait, aux yeux des Egyptiens, l'ennemi potentiel à combattre - raison pour laquelle, dans les scènes palustres que l'on retrouve à l'envi peintes dans les hypogées thébains, ceux qui volettent au-dessus des fourrés de papyrus nilotiques font l'objet d'une capture de la part du défunt dans la mesure où ils étaient censés représenter les forces maléfiques susceptibles de considérablement entraver son accession à la survie, de considérablement brider  son avancée sur la voie de sa propre renaissance dans l'Au-delà -, en tant que canard pilet, il constituait, probablement à cause de sa présence abondante au niveau des marais qui donnait l'impression de forte fécondité, un élément cardinal dans le processus de régénération post mortem, partant, une promesse d'éternité pour tout décédé.

 

     C'est évidemment dans cette seconde acception qu'il nous faut le comprendre sur les cuillères ornées telles que celle de la vitrine 3 ici devant nous : en effet, et dès les premiers temps des corpus funéraires - je pense de toute évidence ici aux célèbres Textes des Pyramides -, le canard, à l'instar du faucon, apparaît en tant qu'âme du souverain mort s'élevant dans le ciel (TP § 461). 

 

     Il ne faut pas non plus oublier que l'animal fit, avec le pain, la bière et la viande, de tout temps partie des quatre mets principaux prodigués aux défunts pour assurer leur avenir alimentaire dans l'Au-delà.  

 

     Mais surtout, associé à la nudité du corps féminin, parfois lui-même à la fleur de lotus - souvenez-vous du premier exemplaire que je vous ai montré d'un semblable objet, retrouvé dans une tombe de Sedment, au sud du Fayoum -, il ne pouvait qu'être porteur de tout un symbolisme érotique éminemment profitable au défunt puisqu'il l'assurait de recouvrer ses facultés viriles à leur acmé !

 

     Jeune femme nue, canard et fleur de lotus épanouie constituent ce que l'égyptologue genevois Philippe Germond nomme judicieusement la "triade régénératrice". 
 

 

     Sans néanmoins prétendre à une quelconque exhaustivité, je m'en voudrais de vous quitter, amis lecteurs, sans vous inviter à me suivre à nouveau salle 24, au premier étage, pour y admirer dans la vitrine 13, une dernière cuiller (N 1704) datant également, comme vous le remarquerez tout de suite grâce au style de la tête, de l'époque d'Amenhotep III. 

 

 

 

Cuiller-N-1704.jpg

 

 

       La particularité de cet objet en bois de 34 cm de longueur, malheureusement fendu en plusieurs endroits, réside dans le fait que la "nageuse" soutient un imposant cuilleron en forme de cartouche. Et qu'à l'intérieur de celui-ci, que l'on peut dès lors sans risque assimiler à un plan d'eau, ont été incisés et peints des tilapias et des fleurs de lotus.

 

     Ne serait-ce pas vous faire injure d'à nouveau mentionner que ces motifs ressortissent au domaine de la régénération d'un défunt ? En effet, en tant que fidèles lecteurs, vous n'ignorez désormais plus que ces deux marqueurs primordiaux que sont le lotus bleu (nymphea caerula), duquel, chaque matin, renaît le soleil - rappelez-vous la symbolique de la tête du jeune Toutânkhamon émergeant de semblable fleur -, mais aussi le poisson tilapia nilotica, espèce qui abritait ses petits dans la gueule, immédiatement après le frai, et ne les recrachait qu’une fois éclos, sont ici consubstantiels de la promesse d'une éternité sans cesse assurée dans l'Au-delà.  

 

     Remarquez en outre le subtil glissement : ce ne sont nullement leurs petits qu'ici régurgitent les poissons mais bien des fleurs de lotus, métaphores du soleil.

 

     Notez également que la configuration du récipient proprement dit - un cartouche - n'est pas exempte d'une connotation tout aussi symbolique : boucle de corde avec un noeud en sa partie inférieure, il est censé représenter "ce que le soleil encercle". Souvenez-vous que c'était à l'intérieur de cartouches que l'on inscrivait les deux derniers noms des cinq constituant la titulature officielle du roi d'Egypte, prouvant ainsi qu'il était le "souverain de tout ce que le soleil entoure" ; en d'autres mots : que le monde lui appartenait.

 

 

      A l'heure actuelle, les égyptologues ont recensé 7 cuillers avec cartouches, mais pas nécessairement avec jeune fille nue, comme celle de ce dernier exemplaire : six proviennent des nécropoles memphites - dont celle-ci - et une de Louxor que nous avons déjà rencontrée en salle 9, dans la vitrine 3.

 

     Dans le même esprit de statistique, je me dois d'insister sur un second point : il serait totalement faux de croire que ces objets faisant référence au couple divin de Geb et de Nout abondent dans les musées du monde entier : il n'existerait, si j'en crois Madame Arielle Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, qu'une douzaine de cuillers semblables qui soient entières. Et d'ajouter qu'en rapprochant des fragments disjoints de manches anthropomorphes et de cuillerons figurant des volatiles entreposés dans les réserves muséales et en tentant de reconstituer des pièces complètes, l'on ne dépasserait certainement pas les deux douzaines ...

 

     Quant aux cuillers en général, c'est-à-dire toutes formes et tous types confondus, avec un peu de pugnacité - et beaucoup de temps libre - nous pourrions, rien que dans les trente salles dédiées à la civilisation égyptienne ici au Louvre mais aussi, peut-être, dans les réserves, en débusquer une centaine !

Ce qui fait qu'à leur propos, j'aurais pu ajouter ... ô bien des choses en somme ...


 

     Après celle de l'oie, mardi dernier, je pense avoir aujourd'hui démontré l'importante force symbolique du canard dans l'Egypte ancienne et ainsi prouvé qu'il ne fut pas anodin de retrouver ces gibiers d'eau en guise de godet des cuillers à offrandes raffinées comme celles que nous avons eu l'heur d'admirer ces deux semaines-ci.

 

     L'onguent prophylactique que ces petits récipients auraient pu contenir permettait d'envisager une éternité post mortem des plus précieuses pour le trépassé : régénérateur, il eût été gage d'énergie vitale.

     Si, en revanche, le contenu du cuilleron avait été de la myrrhe ou du vin, produits traditionnellement offerts aux dieux, cela ne pouvait qu'accroître leur inclination à accepter avec plus de bienveillance encore le défunt parmi eux en tant que nouvel Osiris.

     De sorte que dans les deux cas, la présence de semblables ustensiles ne pouvait qu'être profitable à celui qui avait désiré en emporter dans le mobilier funéraire de sa demeure d'éternité.

 

     Quant à vous, amis lecteurs, cette démonstration qui motiva nos différentes rencontres vous convainc-t-elle ? Nous pourrons toujours en discuter après cette semaine du congé de Toussaint que je vous souhaite la plus agréable possible.

 

 

 

(Germond : 2002, passim ; Kozloff : 1993, 290-300)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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