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L'Égypte à l'Est

Samedi 18 décembre 2010 6 18 /12 /Déc /2010 00:00

 

       Vous vous souvenez assurément, amis lecteurs, qu'en vous quittant samedi dernier après une intervention préliminaire concernant les serviteurs funéraires dont tout défunt voulait s'entourer dans sa tombe aux fins de ne pas être astreint à des corvées dans l'Au-delà, j'avais, en évoquant les différents aspects qui furent leurs tout au long de la civilisation égyptienne, gardé en suspens un détail  d'importance : dans la chambre sépulcrale d'Iufaa, les fouilleurs oeuvrant pour l'Institut tchèque d'égyptologie en mirent au jour 408 semblables à celui que nous aurons à nouveau loisir d'admirer dans un instant. 

 

 

     Mais avant de la détailler, je voudrais simplement mentionner qu'au Moyen Empire, le défunt  ne possédait le plus souvent qu'une, voire, dans quelques cas rares, deux statuettes. Leur nombre s'accrut néanmoins un peu avec le temps, mais en quantité raisonnable, hormis une exception notoire au Nouvel Empire sur laquelle je ne manquerai pas de revenir.

 

     A partir de la XIXème dynastie,  puis quand  sous Ramsès II s'invitèrent les premières figurines de contremaîtres - tenant un bâton ou un fouet à la place des outils aratoires classiques qu'étaient la houe, le hoyau ou le pic -, l'effectif augmenta considérablement et ce, jusqu'à Basse Epoque.

 

     Idéalement mais, selon le papyrus EA 10800 du British Museum, seulement à partir de la XXIème dynastie, l'équipement d'un défunt d'une famille aisée pouvait atteindre, quand il était complet, 401 figurines : en effet, une était prévue pour chaque jour de l'année - 365 corvéables donc -, et 36, considérées comme étant des chefs d'équipes. Appelés parfois "Grand des Dix"dans la littérature égyptologique ou "Dizeniers", ces dirigeants avaient en charge une dizaine d'ouvriers agricoles.

 

     Quant à l'exception mentionnée ci-avant, il s'agit, vous vous en doutez, des  statuettes funéraires de Toutankhamon. Selon l'égyptologue anglais Nicolas Reeves, Howard Carter retrouva en effet dans son hypogée 413 statuettes : les 365 de base, les 36 contremaîtres et 12 chefs supplémentaires, apparemment un par mois de l'année, surveillant la totalité du contingent.


      (Pour la petite histoire, d'aucuns, comme le français Jean-Luc Bovot, avancent le nombre de 417, en comptabilisant 4 statuettes hors troupe retrouvées dispersées ailleurs dans la tombe du jeune souverain.)

 

    Une nouvelle fois, je ne puis qu'être interpellé - je l'ai à plusieurs reprises déjà signalé - par les similitudes existant entre le mobilier funéraire du pharaon adolescent de la XVIIIème dynastie et celui du fonctionnaire royal de la XXVIème qu'était Iufaa ...


 

     Pratiquement : il n'est nul besoin d'envisager de vous rendre au  Musée du Caire pour y admirer ces petits personnages en faïence siliceuse bleue, sauf à penser que vous désirez absolument  rencontrer ceux d'Iufaa. Outre le Louvre, maints musées, fussent-ils de provinces, en France comme en Belgique, vous en proposent à l'envi.

 

     D'ailleurs, à l'entre-sol du Hall Napoléon, précisément,  sous la Pyramide du Louvre, eûtes-vous peut-être la chance, au printemps 2003, de visiter l'exposition Chaouabtis, des travailleurs pharaoniques pour l'éternité qui leur avait été dédiée. Là, désirant matérialiser une théorie de serviteurs funéraires momiformes, véritables petits chefs-d'oeuvre de Basse Epoque, les concepteurs de la manifestation décidèrent de présenter un ensemble exceptionnellement sorti des réserves et ayant appartenu à deux personnalités différentes qui, comme notre Iufaa, vécurent à la XXVIème dynastie. 

 

     Si ce ne fut pas le cas, il vous sera toujours loisible, quand nous reviendrons ensemble au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, de simplement diriger nos pas vers la salle 17.

 

     Sur les plus de 4500 exemplaires détenus par le Musée, c'est-à-dire pratiquement 9 % de l'ensemble de ses  antiquités égyptiennes, 71 sont ici alignés dans la première des vitrines.


 

Ouchebtis - Salle 17 - Vitrine 1

 

     Et vous vous direz alors, en tentant peut-être de les dénombrer, que Toutankhamon et Iufaa en disposèrent chacun de pratiquement 6 fois plus ...

 

 

     Mais revenons, voulez-vous, précisément à un des 408 serviteurs funéraires d'Iufaa retrouvés dans sa tombe d'Abousir.

 

 

 

Iufaa - Oushebti (Photo Milan Zemina)

 

   

     Tous pratiquement semblables, leur hauteur mise à part, en céramique siliceuse émaillée bleue, ils présentent bien un aspect momiforme, enfermés qu'ils sont dans la gaine de leur linceul d'où ne sortent que les mains tenant, l'une un pic et l'autre une houe travaillés en léger relief.

 

     Ils sont coiffés de la perruque tri-partite traditionnelle des dieux, avec retombée de chaque côté du visage, laissant libres les oreilles et, évidemment, la troisième masse de cheveux recouvrant la nuque. Ils portent également la barbe postiche des dieux, longue, tressée, arrondie et recourbée en son extrémité.

 

     Serein, leur visage arbore ce fameux sourire caractéristique de la XXVIème dynastie, appelé "sourire saïte" par les égyptologues.

 

     Terminons, si vous le voulez bien, par quelques notions philologiques.

 

     Le devant du corps présente une seule colonne de hiéroglyphes incisés dans un encadrement rectangulaire : d'emblée, vous aurez aisément compris qu'elle ne peut évidemment pas contenir le texte intégral du chapitre VI du Livre pour sortir au jour que je vous ai récité samedi dernier :

 

Formule pour faire qu'un chaouabti exécute les travaux pour quelqu'un dans l'empire des morts.

 

      Paroles dites par N. Qu'il dise : "O ce chaouabti de N., si je suis appelé, si je suis désigné pour faire tous travaux qui sont faits habituellement dans l'empire des morts, eh bien ! l'embarras t'en sera infligé là-bas, comme quelqu'un à sa tâche.

Engage-toi à ma place à tout moment pour cultiver les champs, pour irriguer les rives, et pour transporter le sable de l'Orient vers l'Occident.


      "Me voici !", diras-tu."

 

 

     Pas plus, d'ailleurs, que le traditionnel incipit que vous connaissez pour l'avoir ici maintes fois déjà rencontré : Offrande que donne le roi ... pour le Ka de N. [= le nom du défunt] .

 

     Bien plus simplement ici, l'inscription quatre cent huit fois répétée de statuette en statuette martèle ce que je  pourrais appeler, faisant fi de l'anachronisme évident : "carte d'identité" du défunt.

 

   Iufaa - Inscription Oushebti - Administrateur des palais   

     En effet, l'en-tête propose son titre officiel : Administrateur des palais.

 

    

 

 

   Iufaa - Inscription Oushebti - Son nom   

     Les quatre signes hiéroglyphiques qui s'ensuivent fournissent tout naturellement son patronyme : Iufaa.

 

    

 

   Iufaa - Inscription Oushebti - Nom de sa mère Ankhtes   

 

     Et la colonne de se terminer par le nom de sa propre mère : Ankhtes, précédant le déterminatif de la femme assise.

 

 

 

     Texte très réduit donc, vous en conviendrez, que fut celui adopté par le défunt pour ses propres serviteurs funéraires. Probablement représentait-il simplement ce qu'il voulait que l'on sache de lui dans l'Au-delà, partant du principe que la présence des statuettes était déjà amplement suffisante pour l'assurer de n'être pas contraint à y effectuer les corvées agricoles imposées à tous : nul besoin dès lors, à ses yeux, d'y faire graver un texte invocatoire comme celui du chapitre VI du Livre pour sortir au jour ... 

 


 

( Barguet : 1967, 42 ; Bovot : 2003, 9 ; ID. : 2008, 67-72 ; ID. 2009 : 389-90 ; Reeves : 1995, 136-9)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Égypte à l'Est - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 11 décembre 2010 6 11 /12 /Déc /2010 00:00

 

      Après avoir terminé nos différentes visites de la tombe-puits d'Iufaa, fonctionnaire palatial ayant vécu à la XXVIème dynastie, dite saïte, inhumé aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir, je vous avais proposé, dans le courant du mois précédent, souvenez-vous amis lecteurs, de nous pencher sur le matériel qu'il avait cru bon de s'entourer pour l'éternité et, dans cette optique, j'avais pour vous plus spécifiquement évoqué, le 13 novembre, les deux coffrets qui avaient été placés l'un le long du côté nord de son sarcophage de calcaire blanc, l'autre du côté sud et, dans la foulée, le samedi 20, les vases canopes qu'ils contenaient.

 

     Un petit excursus m'avait permis, il y a deux semaines, de brosser à larges traits les différentes étapes de la momification et, samedi dernier, de répondre à un questionnement d'un lecteur.

 

     Il me plairait maintenant de reprendre l'évocation de la chambre sépulcrale de ce défunt privilégié dans laquelle ont été rétrouvées, en nombre impressionnant, des petites statuettes sur lesquelles nous allons aujourd'hui nous pencher ...

 

 

Iufaa - Oushebti (Photo Milan Zemina)

 

 

     Il s'agit, vous l'aurez assurément deviné en découvrant le cliché ci-dessus, de ce que la langue égyptienne nomme un ouchebti. Ou un chaouabti. Ou encore un chabti ...

 

     Ces termes ne sont évidemment pas utilisés au gré d'une certaine fantaisie, d'une humeur de l'un ou de l'autre : ce serait trop  simple.  La réflexion s'impose donc quant au choix de l'un d'entre eux. D'abord parce que leur étymologie est rien moins qu'assurée : pour certains égyptologues, chaouabti viendrait du terme shaouab - cela semble évident ! - qui désignerait le perséa. 

 

     En fait, pas aussi obvie que cela aux yeux d'autres savants qui font à juste titre remarquer que les textes mentionnent bien le bois, et même deux types de bois différents, dans lequel les statuettes d'origine étaient confectionnées ... mais jamais celui du perséa !

 

     Le problème ne se pose évidemment pas quand, sur la statuette elle-même, figure l'une des trois dénominations  !

 

     D'aucuns ont tranché d'une autre manière : quand le chapitre VI du Livre pour sortir au jour (ou Livre des Morts) n'est pas inscrit sur la statuette, ils la nomment chaouabti si elle est antérieure à la XXIème dynastie et ouchebti, si elle est postérieure.

 

     Pour ce dernier terme, l'étymologie sauve la mise : ousheb signifiant "répondre", l'ouchebti, les textes le prouvent, est bien celui qui répond à la place du défunt quand injonction de corvée lui est adressée.

 

    Et dans notre belle langue française ?

 

     Certains usent tout naturellement du terme "répondant" ; d'autres, préfèrent "corvéable" ; d'autres encore "substitut", ou "figurine funéraire" ou enfin - et  ceci constitue l'appellation choisie par le Louvre pour ses cartels - : "serviteur funéraire".

 

     Mais ici aussi, cela peut se compliquer : les chaouabtis ne sont pas que des serviteurs et ils ne sont pas exclusivement funéraires, fait remarquer, en introduction à  son catalogue de ceux du Louvre ayant appartenu aux rois et aux princes des rives du Nil, Jean-Luc Bovot, Ingénieur d'études au Département des Antiquités égyptiennes.

 

     Nonobstant toutes ces arguties, vous m'autoriserez, je présume, à m'en tenir ici, faute de mieux, à la désignation de "serviteur funéraire". 

 

     Il faut en effet savoir qu'à l'Ancien Empire déjà, des statuettes en bois ou en pierre considérées comme étant au service d'un défunt, faisaient partie du mobilier de sa tombe : les égyptologues les appellent "modèles", à l'instar de ceux qu'en mai 2009, nous avions déjà rencontrés à propos des scènes de labour, des bovidés et d'un grenier.

 

     Le mort - qu'il fût pharaon ou homme du peuple - se devait, selon les croyances religieuses, de cultiver les Champs d'Ialou afin d'être à même de se nourrir l'éternité durant. Corvées qui ne plurent évidemment pas à tout le monde, le travail effectué par quelqu'un considéré comme un subalterne étant naturellement plus agréable à envisager !

 

     De sorte que des figurines ne portant toutefois pas encore la formule du chapitre VI - dès lors, sont-ce vraiment des serviteurs funéraires ? - font leur apparition, puis se généralisent dès les XIIème et XIIIème dynasties : certes, point encore fort élaborées, étant vaguement momiformes et n'arborant pas encore d'outils aratoires.

 

     Mais le processus semble enclenché : les modèles de serviteurs disparaissent alors pour laisser de plus en plus la place aux statuettes qui deviennent magiquement substitut du défunt en vue, surtout, d'effectuer dans l'Au-delà ses propres travaux agricoles. Par leur aspect de momie et grâce aux instruments qu'elles tiennent en mains, elles peuvent être considérées à la fois comme une représentation d'un défunt et celle d'un serviteur. 

 

     Il me semble néanmoins intéressant de préciser qu'inversement aux coutumes funéraires préalablement destinées aux souverains, puis seulement bien après, étendues aux fonctionnaires égyptiens, les serviteurs d'éternité furent quant à eux d'abord prévus pour remplacer les particuliers dans leurs travaux agricoles de l'Au-delà avant d'officiellement entrer dans le mobilier funéraire royal, à la XVIIIème dynastie.

 

     Au cours des temps, vous vous en doutez amis lecteurs, leur typologie varia considérablement : aussi, du Louvre au British Museum, des musées du Caire ou de Turin, de Bruxelles, de Leyde ou de Berlin, en rencontrerez-vous beaucoup de momiformes, comme ici, mais aussi d'autres portant un vêtement tout à fait classique ; d'autres encore appuyés contre une plaque dorsale ;  ou gisant sur un lit funéraire ;  ou à tête animale ; ou  formant un couple, avec leur épouse ou avec un fils ; ou en train de moudre des grains ; d'autres, enfin, miniatures, percés d'un trou pour servir d'amulettes à enfiler dans un collier ...

 

     Certains arborent une perruque dite à revers ou à frisons, c'est-à-dire avec deux nattes suggérant des boucles descendant sur la poitrine ou, pour les ouchebtis des souverains uniquement, une coiffe qui leur est typique : notamment le némès, tel que nous le connaissons sur le masque funéraire de Toutankhamon.

Un détail : le port de la barbe se révèle extrêmement rare sur les statuettes d'avant la XXVIème dynastie à laquelle, précisément, appartint Iufaa. 

 

     Bien évidemment, la diversité typologique se manifeste  également au niveau des matériaux dans lesquels ils ont été confectionnés au cours des âges : bois, sculpté et ensuite peint, terre cuite séchée au soleil, quartzite, calcite, calcaire de différentes teintes, granite noir ou, comme ici,  faïence de ce bleu caractéristique, pigment synthétique obtenu par chauffage entre 850 et 1000° C d'un mélange de composés calcaires, de silice et de minerai de cuivre.

 

     Plus rarement toutefois, vous en rencontrerez en bronze ou en verre, ceux-là datant de la seule XVIIIème dynastie.

 

     Intéressant apparaît le changement ressortissant au domaine des attributs ne constituant pas des objets utilitaires comme la houe, le pic ou le hoyau : en effet, au Moyen Empire et jusqu'au début de Nouvel Empire, certains tiennent soit le célèbre signe de vie ankh ; soit celui d'une aiguière, hiéroglyphe signifiant "Le Loué" ; soit le pilier Djed, symbole de stabilité et de durée ou encore le signe de l'étoffe, (S 29 dans la liste de Gardiner), abréviation hiéroglyphique du terme "santé".

 

     Egalement importante à souligner : l'évolution de l'inscription sur le corps de la statuette. Si les premiers exemplaires furent anépigraphes, apparurent très vite mais de manière sporadique soit une petite formule d'offrande funéraire, comme celle qui commence par cet incipit que nous avons maintes fois rencontré :  Offrande que donne le roi ... pour le Ka de N. [le nom du défunt], soit le patronyme du mort ainsi qu'un de ses titres comme, par exemple : Que soit illuminé le Prêtre pur, ou Prêtre lecteur, ou Scribe  ... , l'Osiris N.  , Juste de voix.

 

     Ce n'est qu'à la fin de la XIIème dynastie, voire au début de la XIIIème que se trouvera inscrite - peinte ou gravée - tout ou partie, en fonction de la place disponible, la fameuse formule de ce qui deviendra, suivant la numérotation prônée par l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius en 1842, le chapitre VI du Livre pour sortir au jour (ou Livre des Morts) :

 

 

      Formule pour faire qu'un chaouabti exécute les travaux pour quelqu'un dans l'empire des morts.

 

      Paroles dites par N. Qu'il dise : "Ô ce chaouabti de N., si je suis appelé, si je suis désigné pour faire tous travaux qui sont faits habituellement dans l'empire des morts, eh bien ! l'embarras t'en sera infligé là-bas, comme quelqu'un à sa tâche.

Engage-toi à ma place à tout moment pour cultiver les champs, pour irriguer les rives, et pour transporter le sable de l'Orient vers l'Occident.


      "Me voici !", diras-tu."

 

     Jusqu'au début de la XVIIIème dynastie, ce texte peut être écrit en lignes horizontales.

 

     Un cas unique, logique toutefois : sur les statuettes funéraires d'Amenhotep IV/Akhénaton, le chapitre VI disparaît pour laisser place à des éléments de sa titulature - son nom, ses titres et épithètes - enclos dans un cartouche. Et pour celles des dignitaires, le chapitre VI a évidemment été remanié : ont été retirées les allusions aux cultes osiriens et ajoutées des invocations à Aton aux fins qu'il revivifie le défunt grâce à ses rayons.

 

     Avec Toutankhamon et le retour à la théologie des prêtres de Karnak, le chapitre VI revient, mais incrusté en deux ou quatre colonnes verticales.

 

      Suivant les dynasties et les origines géographiques des rois qui gouvernèrent l'Egypte à la Troisième Période Intermédiaire (T.P.I.) et à la Basse Epoque, disparaîtra puis réapparaîtra le chapitre VI.

 

     A la XXVIème dynastie, époque de "notre" Iufaa, le corps des serviteurs funéraires se trouve soit inscrit de ce chapitre VI en lignes à nouveau horizontales, soit, comme ici, d'un simple petit texte peint verticalement.

Sur certains d'entre eux, le texte, épousant les deux formats, se présente dans un encadrement en forme de T. 

 

     Permettez-moi d'aussi ajouter - mais sans entrer dans le détail - que la formule de ce chapitre VI évolua elle aussi dans ses termes - les égyptologues lui reconnaissent en effet  six recensions - tout en conservant globalement sa signification initiale.

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, leur matériau, leur format, leur fabrication, leur couleur, l'absence ou la présence d'une inscription, le type même de celle-ci et la façon dont elle est inscrite, tout, indéniablement, fait de ces artefacts des documents d'une importance capitale pour une connaissance approfondie de la société d'un temps et d'un lieu.

 

      A tous ces indicateurs, j'ajouterai un ultime, assurément le plus spectaculaire : le nombre des suppléants magiques présents dans un  tombeau.

 

     Car, et j'ai gardé ce détail par devers moi pour la fin de notre présent rendez-vous : dans la chambre funéraire d'Iufaa, les égyptologues tchèques mirent au jour un nombre appréciable de statuettes semblables à celle que nous avons eue aujourd'hui sous les yeux.

 

     C'est à elles que, si d'aventure vous m'accompagnez encore dans la découverte de son  mobilier funéraire, je me propose la semaine prochaine de consacrer notre dernière rencontre en Abousir de cette année 2010.

 

   A samedi  ?

 

 

 

 

 

(Aubert L. et J. : 1974, passim ;  Barguet : 1967, 42 ; Bovot : 2003, 9 ; ID. : 2009, 389-90 ; Malaise : 1990-91, 31 sqq. ; Reeves : 1995, 136-9 ; Speleers : 1923, passim)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Égypte à l'Est - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 00:00

 

     Parmi le mobilier funéraire d'Iufaa, fonctionnaire de cour à la XXVIème dynastie, que les égyptologues tchèques, sous l'égide du Professeur Ladislav Bares, mirent au jour dans la sépulture aménagée aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir, j'avais, souvenez-vous amis lecteurs, épinglé la semaine dernière, les deux coffres contenant chacun, notamment, deux de ses vases, dits canopes, en me et en vous promettant d'aujourd'hui être un peu plus prolixe quant à leur signification.     

 

     Permettez-moi d'entamer cette intervention par quelques brèves notions de philologie.

 

     Le terme canope constitue - et il n'est pas le seul dans son cas ! - le fruit d'une mésinterprétation historique. En effet, il fut créé par un auteur allemand, orientaliste, véritable génie encyclopédique, Athanase Kircher (1601-1680), pour désigner les quatre réceptacles à viscères disposés auprès du cercueil d'un défunt. Par la suite, il fut adopté par les premiers antiquaires européens à qui les pilleurs de tombes venaient les proposer et, enfin, par les égyptologues au demeurant conscients de la confusion initiale mais ne désirant apparemment pas perturber l'usage alors parfaitement avéré.

 

     Confusion initiale car, en fait, Kircher se basa sur un passage de l'Histoire ecclésiastique de Rufin d'Aquilée, auteur chrétien du IVème siècle de notre ère, dans lequel il était question d'un certain Canopus, dieu révéré dans une ville colonisée par les Grecs vers le VIème siècle avant notre ère, située au nord-est d'Alexandrie, sur une branche nilotique du Delta occidental, à laquelle, pour une raison par ailleurs inconnue,  ils avaient donné le nom de Canope, le nautonier de Ménélas, un des héros de la Guerre de Troie qui, lors de son retour au pays, se serait arrêté en cet endroit.

 

     De sorte que dans le petit catalogue qu'il rédigea pour sa propre collection d'antiquités égyptiennes, c'est abusivement que le jésuite allemand employa le terme pour désigner des urnes en pierre surmontées d'une tête humaine, ressemblant fortement à l'image connue de l'Osiris de Canope, un peu pansu, lié au culte de l'eau du Nil, partant, n'ayant strictement aucun rapport avec la conservation des organes abdominaux des trépassés.

 

     Utilisé dans le monde égyptologique, à défaut de ne correspondre à aucune réalité historique, à défaut également de créer un autre vocable de toutes pièces, plus correct mais à faire admettre par la communauté savante, le terme subsista et, à mon sens, ne sera même probablement jamais remplacé par un autre.   

 

 

     Les vases canopes d'Iufaa - puisque c'est bien de lui qu'il s'agit encore aujourd''hui -,  en albâtre, étaient obturés par des bouchons taillés dans le même matériau figurant bizarrement tous quatre, un visage humain, aux yeux et sourcils rehaussés de noir.


 

Iufaa - Vases canopes - (Cat. Prague)

 

     Bizarrement, parce qu'il faut savoir que depuis l'époque ramesside, et plus spécifiquement depuis la XXème dynastie, ces récipients destinés à recevoir les entrailles momifiées des défunts, présentaient des couvercles à l'effigie des génies protecteurs que sont censés être chacun des quatre fils d'Horus l'Ancien parce qu'ils auraient assisté Anubis lors de la momification d'Osiris en lui ouvrant la bouche aux fins d'à nouveau lui permettre de se nourrir : 

 

*  Imset, le seul à avoir conservé une tête humaine, protégeait le foie ; 

*  Hâpi, à tête de babouin, avait la garde des poumons ;

*  Douamoutef, à tête de chien, celle de l'estomac et de la rate ;

*  Qebeshenouf, à tête de faucon, étant pour sa part en charge des intestins.


     Ici, c'est sur la panse des réceptacles que, dans des encadrements d'inscriptions hiéroglyphiques incisées, figurent et le patronyme et l'image des quatre frères adolescents.

Et c'est sous le menton des couvercles qu'ont été inscrits à la peinture noire les noms des déesses protectrices : Isis,  secondant Imset ; Nephthys s'occupant de Hâpi ; Neith accompagnant Douamoutef et Selkis, Qebeshenouf.

 

     Les égyptologues n'ont pas vraiment établi la raison de cette assistance en abyme : pour quel(s) motif(s) ces divinités protégeaient-elles les fils d'Horus qui, pour leur part, jouaient magiquement le même rôle sur les viscères du défunt ? Sauf à penser qu'une comparaison pourrait éventuellement être faite entre la forme des jarres et un ventre de femme ...

 

     Fournissant tout à l'heure une précision chronologique, il serait peut-être maintenant bienvenu, amis lecteurs, sans pour autant vous assommer de dates à répétition, que je brosse rapidement un historique de ces réceptacles qui prirent une aussi grande importance dans les rites funéraires égyptiens.

 

     C'est de la fin de la IVème dynastie, à l'Ancien Empire donc, que proviennent les plus anciens vases canopes qui soient actuellement en notre possession : il s'agit de ceux retrouvés dans le mastaba de Guizeh de la reine Meresânkh III,  une des épouses du pharaon Chéphren. En calcaire, imitant la structure morphologique d'un petit vase tronconique appelé, en égyptien classique, un nemset, ils étaient fermés par des couvercles circulaires légèrement bombés.

 

     Mis à part un signe hiéroglyphique parfois peint signifiant "nécropole", ces premiers canopes sont en général anépigraphes. Et en outre pas nécessairement encore au nombre de quatre ...


     A la Première Période Intermédiaire (P.P.I.) apparaissent des bouchons à tête humaine sur des récipients que l'on commence à mettre sous la protection des fils d'Horus. L'époque étant à la restriction, le cartonnage remplace alors la pierre.  

 

     Si, au Moyen Empire qui suit, l'on en trouve encore d'hémisphériques, très vite, dès la XIIème dynastie en fait, consubstantiellement à l'assimilation, par des inscriptions sur la panse, des viscères aux quatre génies protecteurs, les bouchons à têtes humaines se généralisent et figurent indistinctement le masque funéraire du mort ou les traits attribués aux frères divins, assortis ou non, pour certains d'entre eux, d'une barbe.

 

     Cette représentation persistera jusqu'à la fin de la XIXème dynastie pour laisser place à la symbolique attribuée à chacun d'eux : Hâpi, le singe ; Douamoutef, le chien ; Qebeshenouf, le faucon ; Imset, je l'ai mentionné, restant le seul à conserver un visage d'homme.

 

     Au Nouvel Empire, à la XVIIIème dynastie, les jarres proprement dites seront en majorité confectionnées au tour de potier, alors que les bouchons continueront à être taillés à la main.  A noter également pour cette époque, une systématisation du texte de protection inscrit sur le corps même de l'objet. 

 

     Petit "intermède" à la Troisième Période Intermédiaire (T.P.I.) : à la XXIème dynastie, celle des souverains originaires de Tanis dans le Delta oriental, de nouvelles pratiques funéraires font en sorte que les canopes disparaissent, à tout le moins ceux contenant les entrailles des particuliers dans la mesure où soit, momifiées ou non, elles resteront en place dans l'abdomen, soit elles seront déposées entre ses jambes. Si d'aventure certains subsistent, parce que réalisés en un bloc de pierre plein, ils ne sont plus que factices. D'autres, tout aussi  fictifs, sont à peine évidés et ne renferment le plus souvent que des figurines de cire.

 

     Pour les souverains tanites, toutefois, la tradition des canopes persista. 

 

     Ce n'est qu'à Basse Epoque, sous le règne du pharaon Taharqa de la XXVème dynastie, au début du 7ème siècle avant notre ère, que la "mode" marquée par le retour aux anciennes traditions funéraires les réintroduira  et ce, jusqu'à l'époque ptolémaïque, avec quelques sporadiques variations de forme.

 

     Quant à la XXVIème dynastie qui nous occupe aujourd'hui avec Iufaa,  j'ai déjà maintes fois indiqué que, d'un point de vue artistique, elle se caractérisait par un besoin de revenir aux conceptions du passé - que les historiens nomment Renaissance saïte - avec une prédilection plus spécifique pour le Moyen Empire que le grand égyptologue allemand Dietrich Wildung n'hésite pas à appeler L'âge d'or de l'Egypte : de sorte que tout naturellement seront remis à l'honneur les bouchons à têtes humaines, ceux d'Iufaa en étant une illustration notable.

 

     Dois-je ajouter, dans un semblant d'exhaustivité, que bien évidemment le christianisme, abhorrant, donc rejetant les rites égyptiens à connotations religieuses, fut à l'origine de la disparition de cette tradition ?

 

     

     Après ce rapide tour d'horizon chronologique, permettez-moi de revenir aux vases canopes mis au jour dans la tombe d'Iuffa dont une matière résineuse, désormais carbonisée, comblait encore presque entièrement l'intérieur quand les fouilleurs tchèques en retirèrent les couvercles : cela me permettra de terminer mon intervention d'aujourd'hui en tentant d'expliquer la signification matérielle et religieuse de ces récipients funéraires.

 

      Si, à la fin de la préparation de l'ensevelissement d'un défunt, le coeur et le sexe conservaient leur place dans la momie ; si les reins, inaccessibles aux taricheutes - entendez les prêtres embaumeurs -, restaient eux aussi dans le corps, d'autres organes putrescibles faisaient l'objet d'une extraction et d'un traitement spécifique, puis étaient conservés dans ces urnes aux formes renflées .

 

     Selon les conceptions des Egyptiens de l'Antiquité, les quatre viscères, faisant partie de ce qu'il est convenu d'appeler "l'intérieur-ib" d'un défunt auquel les différents rites funéraires offraient d'accéder au statut de nouvel Osiris, devenaient organes du corps du dieu que les génies protecteurs avaient ensuite pour mission de lui rendre. De sorte que, restitués au trépassé, ses propres entrailles, par le passage magique dans les vases canopes, étaient considérées comme celles d'Osiris.

 

     En les rétrocédant à Iufaa parce qu'elles représentaient un des cinq constituants de son être, les fils d'Horus permettaient ainsi de magiquement lui assurer son intégrité physique pour l'éternité en menant à bien la reconstitution de son corps entamée par le processus de momification.

 

     La seule inconnue qui subsiste dans ce mythe - et elle est de taille : pour quelle(s) raison(s) uniquement ces organes-là, et pas d'autres ?  

 

  

 

 

 

(Bardinet : 1995, 79 ; Dolzani : 1982, passim ;  Laboury : 1990, passim ; Malaise : 1990, 27-8 ;   Reeves : 1995, 119-22 ; Reisner : 1967, passim)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Égypte à l'Est - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 13 novembre 2010 6 13 /11 /Nov /2010 00:00

 
     Nous nous étions momentanément quittés, souvenez-vous amis lecteurs, avant les vacances de Toussaint, après avoir, à plusieurs reprises, eu l'opportunité d'ensemble visiter le tombeau d'Iufaa, ce fonctionnaire aulique de la XXVIème dynastie, inhumé dans le cimetière saïte aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir que fouillent, depuis quelques décennies, les membres de l'Institut tchèque d'égyptologie.

 

     Dans la chambre sépulcrale, à quelque 22 mètres sous le sable du désert,  Ladislav Bares, l'inventeur de cette tombe, nous avait permis, le 2 octobre, d'admirer à ses côtés l'imposant sarcophage rectangulaire de calcaire blanc, le samedi 9 suivant, celui, anthropomorphe, en basalte sombre qu'il contenait et enfin, le 16, le troisième cercueil gigogne, en bois cette fois, dans lequel reposait le corps momifié d'Iufaa.

 

     Ce n'est que lors de notre dernier rendez-vous, le 23 octobre, qu'il nous donna quelques indications supplémentaires sur cette momie avant de prendre congé de nous et ce, dans tous les sens de l'expression puisque nous en avions terminé de cette découverte.

 

     Ou presque ...


     Car s'il nous fut possible d'ainsi accompagner les membres de l'équipe de fouilleurs dans un espace aussi restreint (4, 90 x 3, 30 mètres) quasiment entièrement comblé par la présence de l'énorme premier sarcophage de pierre blanche, c'est parce qu'un long et important travail, au demeurant d'un très grand intérêt quant à ses résultats, avait été préalablement réalisé aux fins de dégager tout ce qui encombrait les seuls cinquante centimètres de couloir qui séparaient les quatre parois de la première bière de celles du caveau proprement dit.

 

     On sait, depuis notamment la découverte de l'hypogée du jeune Toutankhamon par Howard Carter au début des années 20 du siècle dernier, combien l'étude du mobilier funéraire participe des interprétations éminemment pointues en égyptologie.

 

     En effet, axe de recherche privilégié - quand, comme ici,  la sépulture est retrouvée intacte ou pratiquement -, l'analyse du viatique dont aimaient s'entourer ceux qui en avaient les moyens en vue de continuer à être favorisés dans leur vie de l'Au-delà, permet d'affiner nos connaissances ressortissant tout à la fois au domaine des pratiques funéraires (quels sont les objets présents et en quelle quantité ?), à celui des techniques de fabrication (quels furent les matériaux employés ?) et aussi, peut-être aux yeux de certains le plus important pour l'histoire des relations humaines, à celui de la position sociale du défunt, tant il est vrai que toutes les pièces déposées là et destinées à l'accompagner pour l'éternité sont fondamentalement révélatrices de son statut au sein de la société de son temps.

 

     C'est donc de ce trousseau funéraire particulièrement riche préalablement exhumé du caveau par les membres de l'équipe tchèque et actuellement exposé au Musée du Caire que j'aimerais, à partir de ce samedi, vous entretenir quelque peu.

 

     L'étroit espace qui entourait le massif sarcophage de calcaire - 50 centimètres de part et d'autres, je l'ai souligné ci-avant -, était, quand les membres de l'équipe voulurent pénétrer dans la relativement petite chambre funéraire, partiellement rempli d'une épaisse couche de sable sur laquelle gisaient des morceaux pilés de briques de boue séchée, ainsi que quelques blocs de calcaire sur lesquels très probablement reposa le couvercle en attendant que soit définitivement refermée la cuve funéraire à la fin de la cérémonie d'inhumation.

 

     Furent aussi retrouvés là un coffre de faïence, des vases en céramique sur la panse desquels était précisé à l'encre noire le nom des huiles sacrées qu'ils avaient contenues ; des amulettes, aussi ; ce que l'humidité ambiante avait  permis de conserver d'un rouleau de papyrus, autant dire quelques lambeaux irrémédiablement indéchiffrables  - (nous sommes, à plus de 20 mètres sous le sol,  au niveau de la nappe phréatique)  ; des poteries originaires de villes telles que Samos, Chios, Lesbos, en Grèce insulaire orientale et de Clazomènes, cité grecque également mais d'Asie mineure ; un vase d'albâtre, un autre en calcaire rose, d'une petite cinquantaine de centimètres de hauteur, présentant une adresse à Anubis ainsi qu'une image de ce dieu ; et ...

 

     Et, une des pièces les plus intéressantes mises au jour, un coffre en forme de naos - naoforme, comme aiment à le définir les égyptologues -, surmonté d'une élégante statue de chien (chacal ?) représentant Anubis couché, semblant indubitablement se faire le gardien du contenu de ce meuble sur lequel, ce matin,  il me siérait d'attirer votre attention.

 

 

Iufaa - Coffre aux canopes (Couverture ouvrage Bares - Abus

 

 

     Vous noterez tout de suite l'état de dégradation de ce monument de bois qui en réalité faisait partie d'une paire dont originellement l'un avait été entreposé le long du côté nord du sarcophage et l'autre, à l'opposé, du côté sud :  tout comme sur le troisième cercueil gigogne, figurations et textes peints en ocre à même une couche de vernis noir ont maintenant partiellement disparu à cause de l'important degré d'humidité que j'évoquais à l'instant.  


     A l'intérieur de chacun des coffres, deux vases d'environ 30 cm de haut.

 

Iufaa - Canopes (Photo Kenneth Garrett)

 

     Les plus fidèles d'entre vous auront remarqué que ce n'est pas la première fois qu'à propos du mobilier funéraire d'Iufaa, au demeurant "simple" haut fonctionnaire de cour, je faisais allusion à celui de Toutankhamon, pharaon de la XVIIIème dynastie : déjà la présence de cercueils emboîtés pour préserver sa momie, trois, comme dans l'hypogée du jeune souverain, m'avait interpellé, même si, je dois à la vérité de  reconnaître que la comparaison ne s'impose absolument pas quant au matériau utilisé et à la facture de réalisation .

 

     Aujourd'hui, ce coffre destiné aux viscères m'invite derechef à évoquer un mobilier funéraire hors du commun. Certes, celui-ci, en bois, n'a aucune prétention à rivaliser avec l'élégance de celui du roi adolescent, ni pour ce qui concerne la matière, de la calcite veinée, ni du point de vue de l'esthétisme de l'ensemble avec, notamment,  les quatre divinités protectrices sculptées en relief embrassant chacune de leurs bras étendus un angle spécifique du monument : Isis au sud-ouest, Nephthys au nord-ouest, Neith au sud-est et Selkis au nord-est.

 

     Mais il appert qu'à bien des niveaux, un parallélisme existe entre les deux inhumations.

 

     Ceci posé, j'aimerais en quelques mots retracer l'évolution de ces réceptacles avant de bientôt vous expliquer de manière détaillée  la signification de la présence de semblables jarres dans les tombeaux égyptiens.

 

     Il faut savoir que, dès le début de la civilisation et de ses pratiques de momification, à Saqqarah, certains viscères des défunts furent enveloppés à part, dans des étoffes, avant d'être posés à même une niche pratiquée à l'angle sud-est du mur sud de la chambre funéraire.

 

     Pour ne pas alourdir mes propos, permettez-moi de n'évoquer que prochainement les raisons de ces gestes thanatopraxiques.

 

     Après cette première étape à l'aube de l'Ancien Empire, des solutions multiples virent le jour à partir de la IIIème dynastie pour la conservation des entrailles : furent par exemple envisagés l'utilisation d'un second sarcophage placé à proximité de celui contenant la momie ; le creusement d'un deuxième caveau ; voire aussi celui d'un deuxième tombeau uniquement prévu pour les abriter ...

 

     A la même époque, les paquets de viscères embaumés furent enfermés dans des coffres en bois ou en pierre placés dans l'alcôve creusée à cet effet ou, notamment à la IVème dynastie, au fond d'un puits sommé d'une dalle.

 

     A la Vème dynastie, l'emploi de coffres se multiplie : ils sont alors souvent déposés près du sarcophage, du côté sud. Mais cela ne signifie nullement que la niche initiale disparaît complètement : les égyptologues en retrouvèrent encore dans des sépultures du Moyen Empire.

 

     C'est précisément à cette époque que, protection supplémentaire, se développe l'usage de prévoir quatre vases pour contenir les paquets d'entrailles momifiées. Dès lors, à partir du moment où, comme nous le verrons bientôt, des bouchons particuliers refermeront ces vases, le format des coffres qui, initialement, n'étaient fabriqués que pour abriter des paquets de viscères, s'agrandit considérablement.

 

     On les retrouvera désormais dans le mobilier funéraire égyptien jusqu'à l'époque gréco-romaine ; raison pour laquelle, aujourd'hui, nous avons pu nous pencher sur celui d'Iufaa, dignitaire de la XXVIème dynastie, et des vases qu'il contenait.

 

     Pour ce qui les concerne, je vous propose un nouveau rendez-vous, le samedi 20 novembre.

 

      Si tant est que la poursuite de ce sujet vous intéresse ...

 

 

 

 

(Bardinet : 1995, 79 ; Bares : non daté, passim ; Posener/ Sauneron/Yoyotte : 1959, 41-2 ; Reeves : 1995, 119-22 ; Rogouline : 1965, 237-54)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Égypte à l'Est - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 23 octobre 2010 6 23 /10 /Oct /2010 00:00

 

      Dans une bien compréhensible prise de position respectueuse des conceptions funéraires de l'Egypte ancienne, l'égyptologue tchèque Ladislav Bares nous demanda, samedi dernier, souvenez-vous, de nous retirer avant qu'il ne procède au délicat enlèvement de ce qu'il restait encore d'intact de la parure qui recouvrait la momie d'Iufaa.

    

     Certes, il assortit sa décision d'une invitation à le rejoindre aujourd'hui, tout au fond du caveau funéraire, à 22 mètres sous le sable du cimetière sud-ouest de la nécropole d'Abousir pour mieux apprécier encore les différents sarcophages ; raison pour laquelle je vous retrouve avec plaisir à mes côtés ce matin.

 

     Quand tout fut terminé,

 

Iufaa - Sarco (Photo Martin Frouz - National geo)

 

quand la première cuve de calcaire blanc, avec toutes les précautions d'usage, fut vidée des deux cercueils gigognes qu'elle avait contenus, apparurent enfin complètement les différentes colonnes de hiéroglyphes colorés que les scribes d'il y a deux millénaires et demi, sur commande du  jeune défunt lui-même, voire, s'il n'en avait pas eu le temps, de ses proches, avaient dessinés sur tout le pourtour de la cavité anthropoïde dans l'espoir de le protéger au maximum pour l'Au-delà.

 

     Cette production littéraire magico-religieuse entourant son corps momifié consistait en textes relativement courts, extraits notamment des Formules des Pyramides et autres invocations, mais aussi en petites scènes peintes à l'image des vignettes que l'on peut admirer en tête des chapitres du Livre pour sortir au jour (appelé aussi, mais erronément, Livre des Morts) : plusieurs de ces chapitres - les 26 à 30 B qui tous  demandent que, dans l'empire des morts, soit rendu son coeur au défunt, ainsi que le 72  qui formule la permission qui lui est accordée de pouvoir librement sortir, puis rentrer dans sa tombe à la fin du jour - se retrouvaient d'ailleurs reproduits à divers emplacements sur les cercueils.

 

     Tout ce corpus, qu'il soit sur ou dans le sarcophage en calcaire blanc, sur le couvercle ou le pourtour extérieur du deuxième, en basalte foncé, ou sur la planche recouvrant celui en bois, constituera une incontestable documentation de première main - retrouvée intacte de surcroît ! - permettant aux égyptologues d'appréhender de manière encore plus détaillée les pratiques funéraires inhérentes à cette époque saïto-perse que sont les XXVIème et XXVIIème dynasties.

 

     Il est en effet dans les intentions du Professeur Bares de publier un nouveau volume dans la collection Abusir qui, après celui  qu'il fit paraître en 2008 et  seulement consacré à la description de la situation archéologique et des trouvailles mises au jour dans le tombeau,

 


Iufaa - Couverture Abusir XVII (L. Bares)

 

 

devrait nous dévoiler textes et scènes, peints ou gravés, de la chambre sépulcrale et des différentes enveloppes protectrices d'Iufaa.

 

     L'intéressant de la visite d'aujourd'hui réside évidemment aussi dans le fait que la tombe ayant été complètement dégagée, nous sont beaucoup plus aisément accessibles les motifs "décorant" les  murs intérieurs, ainsi que les différents cercueils gigognes.

 

     Ainsi, cette scène classique de la théorie des porteurs d'offrandes où au-dessus de la case attribuée à chacun d'eux a été gravé le nom du produit qu'ils proposent ;  

 

Iufaa - Porteurs offrandes sur sarco (Photo Martin Frouz)

 

 

ou, tout aussi, récurrente, celle du défunt assis devant la table de son repas funéraire comme déjà nous l'avions vue dans le mastaba d'Akhethetep, salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et, plus récemment, ici en Abousir, dans celui d'Inty ;

 

Iufaa - Scène banquet sur sarco

 

 

ou, nettement plus problématique, plus interpellante dans la mesure où on ne lui connaît aucun parallèle dans un quelconque monument égyptien, celle de ces vaches prétendument "dansantes", aux pattes qui font étrangement penser à l'uraeus, le cobra femelle que l'on trouve fréquemment au front des pharaons et qui, assimilé à l'oeil de Rê, était censé protéger le souverain des ennemis du pays. 

 

Iufaa - Vaches dansantes


 

 

     Après nous être abondamment attardés pour admirer tous ces détails ressortissant au domaine des représentations funéraires, l'égyptologue nous propose de maintenant remonter à la surface pour ensemble converser autour d'une bonne et fraîche bière tchèque ...

 

     La momie d'Iufaa, dans un état de fragilité, voire de décomposition, assez préoccupant, ne fut pas "débandelettée", nous apprend-il, et donc partit telle quelle dans un laboratoire de Giza pour y être analysée aux rayons-X par les membres de l'équipe de l'anthropologue Eugen Strouhal.

 

     Et les radiographies, vous vous en doutez certainement, révélèrent bien des détails intéressants.

 

     Ainsi, les prêtres embaumeurs - (taricheutes, selon le terme employé par les égyptologues) - qui, au VIème siècle avant notre ère, avaient pratiqué la momification, insérèrent-ils entre les épaisseurs des tissus qui ceignaient le cadavre, comme d'ailleurs le voulait la tradition notamment pour les souverains, un certain nombre de ces amulettes prophylactiques en pierres semi-précieuses telles qu'on en trouve au Musée du Louvre, par exemple : entre autres, ici, six yeux oudjat, trois scarabées, deux noeuds d'Isis ...

 

     Les clichés permirent également de constater que doigts et orteils de la momie avaient été gainés d'une feuille d'or pur - la chair des dieux ! -, comme ceux que l'égyptologue français Pierre Montet avait exhumés de certains tombeaux de Tanis, en 1939.

 

      Enfin, sur le sexe avait été posée une mince plaque en cuivre doré.

 

     Après une analyse un peu plus poussée, le Professeur Strouhal put déterminer que notre homme était décédé relativement jeune, entre 25 et 35 ans, probablement vers 30 ans et qu'il avait déjà perdu la plupart de ses dents.


 

     Il serait prévu - Zahi Hawass, le tout puissant patron du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes l'avait promis en 2005, déjà, - qu'Iufaa réintègre sa tombe de manière qu'il soit à nouveau sous la protection des dieux.

 

     Quant à savoir s'il y reposerait en paix, c'est là une tout autre histoire dans la mesure où la sépulture, maintenant complètement sécurisée, devrait être ouverte au public.

 

     Un contact que j'ai récemment eu avec un égyptologue belge qui travaille sous la direction de Miroslav Verner à Prague (I.T.E.) m'a appris, le 29 septembre dernier, que, pour le moment, le site d'Abousir n'était pas ouvert pour les touristes. Le SCA (Supreme Council of Antiquities) a déjà depuis 2005 des plans pour l'ouvrir, mais jusqu'à présent, il ne l'a pas fait.

 

     Et mon correspondant de conclure : "Je crois que cela va durer encore longtemps avant que les touristes puissent visiter les pyramides et les tombes d'Abousir".


     Dans ce cas, peut-on penser que Z. Hawass voudrait ainsi respecter les traditions religieuses égyptiennes antiques pour lesquelles l'inviolabilité d'une tombe était gage d'éternité pour son propriétaire ?

 


     Deux remarques, avant de nous quitter ce matin.

 

     La première pour vous faire prendre conscience, amis lecteurs, que vous fûtes éminemment privilégiés d'ainsi m'accompagner depuis plusieurs mois dans tous ces caveaux nouvellement explorés par les égyptologues tchèques.

 

     La seconde, c'est que, toujours en rapport avec les conceptions égyptiennes que j'évoquais à l'instant, prononcer le nom de tous ces défunts comme nous l'avons maintes et maintes fois fait vous et moi, que ce soient ceux de Rêneferef, d'Oudjahorresnet, de Kaaper, de Fetekti, de Qar, d'Inty et, depuis quelques semaines, celui d'Iufaa, leur assure une vie éternelle, là-bas, dans les magnifiques Champs d'Ialou ...


     Cela compense, à mon sens, l'énorme dérangement que les égyptologues leur ont imposé en pénétrant et en fouillant dans leurs tombeaux. Et ce n'est peut-être déjà pas si mal !

 

    

 

(Bares : 2005 ; Barguet : 1967, 71-6 et 110-1 ; Onderka & alii : 2008, 108 ; Verner : 2002, 192-205)

 

 

     Conscient que les congés scolaires de la Toussaint qui débutent  fin de la semaine prochaine peuvent, comme ce sera mon cas, emmener certains d'entre vous, sur l'une ou l'autre route des vacances, je vous donne rendez-vous, amis lecteurs, le samedi 13 novembre aux fins de poursuivre notre prospection de la tombe d'Iufaa  : car aussi bizarre que cela puisse peut-être vous paraître, il nous reste encore quelques découvertes d'importance à y faire ...

 

     Mais avant cela, n'oubliez pas, mardi 26, notre dernière visite de ce mois d'octobre au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 



Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Égypte à l'Est - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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