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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 23:00

 

 

  Texte-Thoutmosis-III---Akh-Menou.jpg

 

© Richard  LEJEUNE

 

repris de  Paul BARGUET

 

Le temple d'Amon-Rê à Karnak. Essai d'exégèse

  Le Caire, I.F.A.O., 3ème édition, 2008,

p. 172.

 

 

 

     ... Il a fait, en tant que son monument pour son père Amon-Rê, l'aimé, l'acte d'élever pour lui l'Akh-Menou, comme quelque chose de nouveau, en grès.


(Traduction personnelle)

 

 

 

     Rien ne fut assez beau, vous l'aurez certainement remarqué, amis visiteurs, lors d'un séjour à Thèbes, rien ne fut assez grandiose aux yeux de Thoutmosis III pour glorifier dans la pierre du temple de Karnak le dieu Amon d'avoir pendant près de vingt ans rendu son coeur pugnace et son bras victorieux, invincible : obélisques, chapelles, piliers héraldiques à la décoration sommitale manifestant la suprématie du souverain tout à la fois sur la Haute et la Basse-Egypte, pylônes dont les scènes gravées précisent au peuple des croyants pour lesquels ces portes matérialisaient le point ultime au-delà duquel seuls Pharaon et prêtres ritualistes avaient droit d'entrée, les fonctions cultuelles et conquérantes réunies dans les mains royales ; mais aussi aménagements d'une nouvelle enceinte contre laquelle viendraient immanquablement s'essouffler les éventuelles manifestations du chaos extérieur, ainsi que d'un immense complexe liturgique : l'Akh Menou

 

     De ce temple de régénération du roi, de cet Akh Menou brillant de monuments ou, pour être plus précis, Menkheperrê Akh Menou, comprenez : Menkhepperê (nom d'intronisation de Thoutmosis III) est brillant de monuments -, de cet ensemble de constructions sises au-delà de la Cour du Moyen Empire,

 

 

 Akhmenou---Vue-d-ensemble--c--Sonia-.jpg

 

j'eus déjà l'opportunité de vous entretenir quand, de conserve, en juin 2011, nous avions, rappelez-vous, admiré, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, plus précisément en sa salle 12 bis, la Chambre des Ancêtres de ce même souverain, reconstituée grâce aux blocs rapportés d'Égypte au XIXème siècle par Émile Prisse d'Avennes.

 

     En revanche, de ce que le roi conquérant souhaita au nord-est de cet Akh Menoude cet ensemble architectural que les égyptologues sont convenus d'appeler Jardin botaniqueje n'eus point encore l'heur d'ici l'évoquer.

 

     Une première salle rectangulaire, communément qualifiée de "vestibule", relativement étroite, aux murs désormais écrêtés à plus ou moins 1,80 mètre et dont les quatre colonnes papyriformes fasciculées surmontées d'architraves encore en place donnent à penser qu'exista là le plus haut plafond l'endroit, 

 

Colonnade-du-Jardin-botanique-de-Thoutmosis-III---Contre-pl.JPG

 

 

n'est plus constituée que de parois fort abîmées, de sorte que de la décoration initiale ne subsistent que des bas-reliefs de végétaux et d'animaux, - des oiseaux surtout -, visibles sur le seul registre inférieur,

 

 

Jardin-botanique--Pl.-XXVIII-et-XXVII-chez-N.-Beaux---c-Fr.jpg

 

ainsi que des textes hiéroglyphiques évoquant uniquement la flore ramenée par le souverain en l'an 25 de son règne aux fins probables de les acclimater sur les rives du Nil :

 

     ... toutes sortes de plantes étranges, et toutes sortes de fleurs choisies qui se trouvent dans la Terre du dieu, et qui ont été apportées à Sa Majesté quand Sa Majesté s'est rendue au Retchenou supérieur pour renverser les pays (du Nord), selon ce qu'avait ordonné son père Amon qui a placé toutes les terres sous ses sandales depuis (ce jour) jusqu'à des millions d'années. 

 

 

      Dans une seconde salle voisine, ornée de niches, çà et là quelques scènes, également à caractères botanique et zoologique.

 

         Personnellement, de ce superbe décor naturaliste,

 

 

Akhmenou---Mimusops--c-Sonia-.jpg

 

et aux fins d'illustrer l'un des fruits exposés sur l'étagère de la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre


 

02. Légumres et fruits (L.-p.)

 

 

où vous avez, souvenez-vous, trois semaines durant, appris à mieux connaître la laitue, permettez-moi ce matin de retenir uniquement le mimusops - ici, au-dessus, tout à droite.

 

     A Karnak, vous le distinguerez à gauche, juste avant le premier des volatiles de la partie supérieure,

 

 

Fruits-du-Mimusops--c-Francois-.jpg

 

 

 ainsi qu'un peu plus bas, avant l'autre série d'oiseaux.


     Ces deux figurations bien distinctes sur une même paroi ont ceci de particulier qu'elles ressortissent au domaine de la tératologie, c'est-à-dire des malformations que peuvent connaître certains êtres vivants ; en l'occurrence, ici, un végétal.

 

     Je m'explique.

 

     Le fruit éponyme de l'arbre appelé mimusops, j'y reviendrai la semaine prochaine, se présente normalement seul sur son pédicelle.  

 

     En revanche, vous l'aurez remarqué, ceux du Jardin botanique de Thoutmosis III relèvent de divers phénomènes d'anormalité - à moins que ce soit un exemple de fructification excessive ? - engendrant l'apparition d'un élément triple sur un pédicule unique (flèche, au-dessus) ou un ensemble multiple (flèche, en dessous), cinq en tout, également portés par une seule tige.


     Dans d'autres scènes ont aussi été figurés des mimusops doubles, voire des grappes présentant jusqu'à huit pièces : ce "surnuméraire" traduit une décision délibérée de mettre en évidence un concept de distinction, de différence. J'ajouterai au passage qu'il vous faut envisager sous le même angle de singularité les animaux, exotiques pour la plupart ou, eux aussi, affligés de difformités, évoluant dans cette flore particulière.

 

     Rien d'anodin, vous vous en doutez amis visiteurs, dans ces constatations. Et encore moins si vous voulez bien vous rappeler que j'ai précisé l'emplacement de ces scènes sur les parois des salles du Jardin botanique : au registre inférieur.

 

     Significatif, alors ?

 

     Certes ! Car que trouvez-vous habituellement au niveau des soubassements intérieurs des temples égyptiens ? Des porteurs d'offrandes, figures de fécondité, personnifications de nomes ou de domaines qui, par ce qu'ils apportent, manifestent de l'abondante production alimentaire, animale ou végétale.

 

     Or, ici, nous la retrouvons cette abondance mais autrement suggérée : vous noterez premièrement que personne ne présente rien, Thoutmosis III se contentant d'en faire simplement étalage et, deuxièmement, que si quelques plantes ou animaux traditionnels sont consentis, la plupart s'illustrent par leur exotisme, par leur étrangeté ; bref, sont totalement autres par rapport  à ce que connaissaient les Égyptiens.

 

     De sorte que cette profusion d'éléments autochtones et allochtones réunis, - le mimusops, par exemple, n'était en rien un fruit indigène, je le rappellerai bientôt -,  n'eut d'autre finalité dans l'esprit de Pharaon que de témoigner de la richesse, de la fécondité de la terre appartenant dans son intégralité - Égypte et autres pays connus à l'époque - à "son père" Amon.

 

     Et n'expriment rien d'autre les propos royaux des quelques colonnes de hiéroglyphes gravés au nord-ouest du "vestibule" dont j'ai tout à l'heure cité le début et que je peux maintenant compléter : 

 

  ... toutes sortes de plantes étranges, et toutes sortes de fleurs choisies qui se trouvent dans la Terre du dieu, et qui ont été apportées à Sa Majesté quand Sa Majesté s'est rendue au Retchenou supérieur (...)

 

     Il est arrivé qu'une terre féconde enfante pour moi ses produits. Si Ma Majesté a fait cela, c'est pour qu'ils soient à disposition de mon père Amon, dans sa grande demeure de l'Akh Menou, toujours et à jamais.         

 

 

         Mais qu'est exactement ce mimusops qui nous a offert aujourd'hui, amis visiteurs, l'opportunité d'admirer le Jardin botanique de Thoutmosis III, dans le temple d'Amon, à Karnak ?

 

     Aux fins de répondre à cette question, je vous invite à me retrouver mardi 20 mai prochain, en compagnie  de quelques égyptologues botanistes patentés.

 

         Puis-je compter sur vous ? 

 

 

 

     (Toute ma gratitude à Sonia, Anouket et François, du Forum d'égyptologie, ainsi qu'à Louvre-passion, qui tous ont contribué à magistralement illustrer la présente intervention grâce aux documents photographiques qu'ils m'ont si généreusement offerts.) 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET Paul

Le temple d'Amon-Rê à Karnak. Essai d'exégèse, Le Caire, I.F.A.O., 3ème édition, 2008, pp. 157, 172, 198-200 et  283.

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 87-90.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 7-56 ; 158-60 et 314-9.

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 23:00

 

     Deuxième mois de la saison peret, 26ème jour. Trois fois bon. Min sort de Coptos ce jour-là en procession avec les laitues [et] avec sa beauté [c'est-à-dire son phallus en érection].

 


 

Papyrus Sallier IV (Verso)

British Museum 10184

 

dans Henri GAUTHIER

Les fêtes du dieu Min 

Le Caire, I.F.A.O., 1931, p. 8 

 

 

 

      Vous vous rappelez certainement, amis visiteurs, que la semaine dernière, j'ai mentionné lsuperbe Chapelle blanche du Musée en plein air de Karnak et, notamment attiré votre attention sur ses nombreux piliers présentant une pléiade d'Amon-Min ithyphalliques qui n'ont de cesse d'accepter des offrandes du souverain commanditaire, Sésostris Ier.

 

     Et notamment celle d'une laitue, sur laquelle je n'avais volontairement pas insisté, préférant la réserver à notre troisième et ultime rencontre consacrée à ce légume, prévue de longue date pour ce matin.

  

      Grâce à un ami du Forum d'égyptologie que je fréquente - et qu'il administre de main de maître -, c'est plaisir pour moi aujourd'hui de vous donner à découvrir cette scène capitale.  

 

  

Laitues-de-Min--Francois-.jpg

           (© François)

 

     Oblation d'une laitue au dieu. 

 

     Une de plus puisque, comme je vous l'avais précédemment expliqué, celui-ci se tient debout au bord d'un potager immense dans lequel ce végétal est cultivé à grande échelle.

 

     C'est accompagné de ce type de salades, vous venez de le lire dans le court exergue que j'ai choisi pour vous ce matin, que la statue de Min, l'une des plus anciennes divinités du panthéon égyptien, l'une de celles dont le culte, commencé très probablement à l'époque préhistorique déjà perdura jusqu'à la fin de l'histoire pluri-millénaire de la Vallée du Nil, sortait de son naos à des dates fixes bien précises pour être menée en procession.

 

     A des dates fixes bien précises, ai-je souligné. Il faut en effet savoir que très nombreuses furent dans le nome de Coptos, en Haute-Égypte, et jusqu'aux temps ptolémaïques, les fêtes célébrées en l'honneur de ce dieu local intimement associé à la fertilité, appelées Peret Menou, Sortie de Min : au moins une chaque fin de mois, auxquelles s'ajoutait celle citée dans l'extrait du papyrus Sallier IV ci-dessus.

 

     Cette fête pouvait d'ailleurs être mentionnée parmi d'autres sur des stèles ou dans des tombeaux de particuliers afin que l'on n'oubliât point de déposer l'offrande alimentaire au défunt.

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs, nous avions trouvé trace de cette Peret Menou



Fete-de-la-sortie-de-Min.jpg

      (© Catherine)

 

sur le linteau de Kaaper exposé à la Fondation Martin Bodmer - Bibliotheca Bodmeriana - à Cologny, près de Genève.


     Nombreuses aussi furent-elles ces réjouissances en l'honneur de Min, à Memphis, sous l'Ancien Empire, à Abydos, au Moyen Empire essentiellement et à Thèbes, à partir du Nouvel Empire : un hymne de la XXVIème dynastie conservé sur le papyrus 3055 de Berlin ne nous apprend-il pas qu'à Karnak, le dixième jour de chaque mois, l'une était dédiée à son "succédané" thébain, Amon-Min ?


     Il faut aussi savoir qu'un peu plus tard, à l'époque romaine, on le célébra le premier jour du premier mois de la saison de l'inondation Chemou, c'est-à-dire le jour de la pleine lune, ainsi que le quinzième, celui de la nouvelle lune de ce même mois : Min étant considéré par les Anciens comme une divinité lunaire, c'est grâce à la lune pensaient-ils qu'il bénéficiait de son pouvoir fécondateur, fertilisateur et générateur.

 

     Pour simple information, permettez-moi d'ajouter que les deux plus belles représentations détaillées - complètement ou partiellement - que, de cette procession de Min, l'Égypte ait conservées, sont toujours visibles au Ramesseum, le temple de Ramsès II et dans celui de Ramsès III, à Medinet Habou où sa représentation pariétale atteint quelque trente mètres de long.

 

     Dans l'ouvrage réalisé par les savants qui accompagnèrent Bonaparte lors de sa Campagne d'Égypte, somme que j'ai par ailleurs citée lors de notre dernière rencontre, ce défilé festif, Edouard de Villiers du Terrage, Ingénieur des Ponts et Chaussées, l'a dessiné dans son intégralité, textes hiéroglyphiques mis à part, tel qu'il l'a vu gravé au registre supérieur de la paroi nord et de la portion nord de la paroi est de la deuxième cour du temple (colonnades nord et est du péristyle).

     

     Une des planches du volume II d'une édition en ma possession le propose décomposé en trois sections :


 

Procession-de-Min---Medinet-Habou.jpg

 

 

au niveau médian, derrière la statue du dieu menée en grand charroi, vous distinguez deux porteurs de laitues ; et au dernier niveau, elles terminent la scène, à l'extrême droite. 

 

     Toutefois, - et contrastant avec cet engouement quasi général en Égypte antique pour ce légume en tant que symbole de fertilité universelle -, je me dois d'ajouter, amis visiteurs, qu'il exista bel et bien un endroit où il fut, avec d'autres plantes il est vrai, avec aussi l'âne, le chien, le bouc, et l'homme non-circoncis, absolument interdit d'entrée : c'était sur l'île de Biggeh que j'ai déjà évoquée, l'île sainte d'Osiris, non loin de la Philae antique.

 

     Un texte gravé de part et d'autre de la porte s'ouvrant au nord-ouest de la cour située entre les premier et deuxième pylônes, connu des égyptologues sous l'appellation d' Interdit de Philae, retient en effet la laitue vireuse parmi l'énumération des végétaux auxquels étaient accordées des vertus tangibles ou hypothétiques qu'il était catégoriquement prohibé d'amener et de consommer en ce lieu, parce qu'ils auraient rappelé à Osiris de bien tristes moments de sa vie passée.

 

     Dans le même esprit, cet extrait du Papyrus Caire 86637, recto, qui mentionne qu'au deuxième jour du premier mois de la saison Akhet :

 

     Tu ne mangeras ni plante-djaïs, ni laitue vireuse, ni céleri.     

 

 

           Cet îlot sacré mis à part, ces interdictions rituelles exceptées, pourquoi, diantre, avaient-ils tant besoin, ces dieux ithyphalliques, de cérémonies religieuses en leur honneur dans l'Égypte tout entière, tant besoin de production de laitues au sein de leur environnement immédiat ?

 

     En fonction du principe que les Romains désigneront plus tard par l'expression do ut des ("Je te donne pour que tu me donnes") qui veut que soit offert aux dieux ce que l'on souhaite personnellement voir en retour garanti de leur part, le don d'une laitue à Min, à Amon-Min ou à Horus-Min était destiné, si je m'en réfère aux textes inscrits dans les temples ptolémaïques, à permettre que leur membre viril n'éprouvât aucune difficulté à exécuter l'acte senehep, comprenez : l'acte sexuel.

 

     Tout souverain dans un temple, - indépendamment du fait que Min avait à ses yeux partie liée avec le renouveau du pouvoir régalien - et tout défunt dans son tombeau qui se faisaient représenter en train d'offrir une laitue au dieu, ou plus simplement, la tenant en main, - souvenez-vous de Khay -, pensaient ainsi maintenir en éveil leur propre puissance fécondatrice, garante de leur propre régénération dans l'Au-delà. Et cela probablement parce qu'aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité, d'une part la hauteur imposante du légume évoquait l'érection nécessaire à la procréation et, d'autre part, son suc blanc laiteux auquel ils prêtaient des vertus aphrodisiaques, leur faisait immanquablement penser au liquide séminal.

 

     Si à nombre de représentations de Min, dieu de la virilité génératrice ressortissant tout à la fois aux domaines humain et animal, étaient associées les laitues, faisant de lui un principe actif du monde végétal, une divinité de la fécondité agraire, ce ne pouvait être que parce que cette salade avait sur lui, grâce aux propriétés magiques que voulaient lui reconnaître les Égyptiens, une influence fertilisante !

     Dès lors, il n'y eut qu'un pas à franchir pour estimer que cette puissance procréatrice, il la dispensait également aux humains.

 

     Certes les praticiens grecs - Hippocrate en tête - qui pourtant accordaient un tellement grand crédit à la médecine égyptienne affirmèrent très tôt l'inanité de cette croyance, allant même jusqu'à proclamer tout le contraire, à savoir que le lactucarium, le suc d'une laitue cultivée, était parfaitement anaphrodisiaque !

     Ce que, sans discussion possible, confirma la pharmacologie actuelle qui, je l'ai précédemment déjà souligné, voit en lui un calmant dans la mesure où il contient une gomme-résine fort analogue à l'opium.

 

     Quoi qu'il en soit, en Égypte même, il semblerait que certains persistent encore de nos jours à croire qu'ingérer des laitues permet à l'homme d'augmenter sa progéniture avec plus grande constance ...

 

      Les antiennes ont parfois la vie longue ... 

 

    Osons, in fine, rappeler cette confidence, terrible, adressée par Gustave Flaubert en janvier 1880 - déjà ! -  dans une lettre à Edma Roger des Genettes, une de ses amies correspondantes de choix :  

 

     L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible.

 


 

      (Derechef, il me sied d'adresser ici mes remerciements les plus appuyés à deux de mes amis du Forum d'égyptologie : Catherine, pour le linteau de Kaaper, du Musée Bodmer, à Cologny et François, pour la scène de l'offrande d'une laitue sur un des piliers de la Chapelle blanche de Sésostris Ier, au Musée de plein air, à Karnak.)


 

 

 BIBLIOGRAPHIE

 

 

AUFRERE Sydney

Études de lexicologie et d'Histoire naturelle. Remarques au sujet des végétaux interdits dans le temple d'Isis à Philae : VIII. Lactuca virosa, "Laitue vireuse ?", dans BIFAO 86, Le Caire, IFAO, 1986, pp. 1-6.

 

Du marais primordial de l'Égypte des origines au jardin médicinal. Traditions magico-religieuses et survivances médiévales, dans Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal (ERUV I), Montpellier, Université Paul-Valéry, pp. 30-1.

 

 

DEFOSSEZ Michel

Les laitues de Min, Berlin, SAK, Volume 12, 1985, pp. 1-4.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu Min, Le Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 1-13 ; 166 et 167, note 1.

 

 

JEAN Richard-Alain

Le dieu Min au panthéon des guerriers invalides. Document librement téléchargeable sur le site Histoire de la médecine en Égypte ancienne.

 

 

OLLETTE-PELLETIER Jean-Guillaume

Le dieu Min "protecteur de la lune" : aspects et rôles lunaires du dieu de la fertilité, dans Égypte, Afrique & Orient, supplément Club n°2, Avignon, Centre d'égyptologie, 2013, p. 14.

 

Sokar et la sehenet de Min : une association inhabituelle en contexte funéraire, GM 238, 2013, pp. 91-7. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 23:00

 

 

     Et Isis, portant la semence d'Horus, se rendit, au temps du matin, au jardin de Seth, et elle dit au jardinier de Seth : "De quelle sorte de légumes Seth mange-t-il ici avec toi ?"

Et le jardinier lui répondit : "Il ne mange d'aucune sorte de légumes ici avec moi, sauf des laitues."

Et Isis répandit sur elles la semence d'Horus.

Alors Seth revint selon sa coutume de chaque jour, et il mangea les laitues qu'il avait l'habitude de manger.

Et aussitôt, il conçut de la semence d'Horus.

 


 

 

Les Aventures d'Horus et de Seth

 

dans Gustave LEFEBVRE

Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique

 

Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve,

page 196 de mon édition de 1988

 

 

 

 

     Après en avoir découvert deux modèles stylisés, en bois, (AF 8965 et, à l'avant plan, E 14113)

 

Laitues-sur-etagere.jpg

 

disposés sur la petite étagère en verre ici devant nous dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons, la semaine dernière, amis visiteurs, évoqué la laitue, une des salades fort appréciées des Égyptiens - même si, dans notre vocabulaire contemporain, nous lui attribuons la dénomination de "romaine".

 

     Il est toutefois évident que sa représentation, récurrente dans les tombes comme dans certains monuments pharaoniques ou cultuels, n'est pas inhérente aux seuls rôles alimentaire et thérapeutique dans lesquels je l'ai, en un premier temps, volontairement circonscrite.

 

     Aussi, en rapport avec l'exergue de ce matin, - un extrait du conte néo-égyptien d'Horus et de Seth consigné sur le Papyrus Chester Beatty I (Collection privée, Londres) -, il m'agréerait de vous emmener dans le monde extrêmement complexe de la mythologie égyptienne aux fins d'avancer quelque peu sur le chemin de l'appréhension de ce légume dans une perspective phyto-religieuse.

 

     Il était une fois deux frères, Osiris, proclamé souverain du ciel et de la terre par son père, et Seth, éminemment jaloux de la royauté divine accordée à son aîné et forcé de se contenter d'être maître du désert aride. Tout les opposait donc, au point de susciter dans l'esprit de Seth l'idée d'attenter à la personne d'Osiris, en vue de prendre sa place sur le trône d'Égypte, contestant ainsi la légitimité de cet héritage qui revenait de droit à Horus, fils d'Isis.

 

     Un des épisodes de leur querelle relate l'acte abject de l'oncle qui, après une soirée où tous deux, un temps réconciliés par la volonté de Rê, avaient bien festoyé, tenta, probablement en guise de faveur postprandiale, de violer son neveu pour jeter sur lui l'opprobre de l'Assemblée des dieux prêts à désigner le successeur d'Osiris. 

 

     Afin de venger Horus, mais aussi de lui assurer le pouvoir suprême, Isis ourdit un plan qui lui permit de recueillir du sperme de son fils qu'elle alla répandre sur les plants de laitues dans le potager de Seth : c'est ce passage que vous avez lu à l'entame de notre présent rendez-vous.

 

     La suite, vous vous en doutez, amis visiteurs, devait, après que fut acceptée sa défense par le Tribunal des dieux, accorder l'avantage au jeune homme sur son oncle abuseur.

     

     A Edfou, temple d'époque gréco-romaine consacré à Horus, une inscription entérine l'événement :

 

    Ô Horus, prends la belle plante sur laquelle tu as éjaculé ta semence, elle s'est dissimulée en elle.

Seth, l'efféminé, l'a avalée, il en a été fécondé, il a accouché d'un fils mâle qui est sorti de son front sous la forme d'un singe lorsque tu as été légitimé par l'Assemblée divine.

     

 

      Cette laitue, et cela depuis l'Ancien Empire, fut très tôt associée à Min, de Coptos, une des premières divinités, avec celles de la famille osirienne, à être glorifiées par les Égyptiens avant l'époque dynastique, ainsi qu'à Amon-Min, de Thèbes, dès le Nouvel Empire : tous deux étaient figurés ithyphalliques, comprenez que, du maillot collant qui les revêt entièrement, se profile un sexe triomphant que, parfois, ils tiennent d'une main.

 

     A Edfou, précisément, une salle entière, dénommée Chapelle de Min par les égyptologues, lui est dédiée. Et parmi les offrandes que je qualifierais de plus "classiques" : pain, bière, vin, etc., vous remarquerez deux produits qui lui sont spécifiques : le miel et la laitue (deuxième registre de la paroi ouest).

  

     Là, le souverain Ptolémée qui lui présente le végétal fait, au sein même de ses propos, allusion à l'épilogue de la querelle entre Horus et Seth : cela se comprend aisément quand on sait que depuis le Moyen Empire, Min était assimilé à Horus et dénommé pour l'occasion Min-Horus (ou Horus-Min).  

 

     Si les deux plus anciennes illustrations de ce dieu en érection devant des laitues remontent à la VIème dynastie, - gravure sur un rocher du Ouadi Hammamat et stèle-décret  de Coptos -, je voudrais aujourd'hui vous remettre en mémoire, amis visiteurs, celles que vous avez inévitablement rencontrées lors de votre dernier séjour à Karnak dans la Chapelle blanche de Sésostris Ier

 

 

ChapelleBlanche.jpg


 

dont l'anastylose constitue une des merveilles du Musée de plein air : sur ses nombreux piliers, vous n'avez pu ignorer les Amon-Min ithyphalliques qui se répondent d'une face à l'autre, recevant l'une quelconque oblation du souverain,

 

 

Piliers-Chapelle-blanche---Sonia.jpg

 

 

et dans cette autre Chapelle, dite "rouge" celle-là, en raison de la couleur de la pierre quartzite des assises du soubassement intérieur, ayant appartenu à la reine Hatshepsout. 

 

PHOTO-ANOUKET---Chapelle-rouge.jpg

 

 

     Dans nombre de ces scènes, que voyez-vous exactement ?


     Certes, en priorité, le dieu de la fonction génératrice et reproductrice, debout sur un socle, devant trois laitues posées sur ce que vous pourriez considérer comme une sorte de pot décoré d'un motif à neuf carrés.

    Mais vous n'ignorez plus, j'espère, depuis le temps que vous me lisez, qu'il faut "décoder" l'image que les artistes égyptiens nous ont laissée, pour dépasser la première vision qu'elle fournit et ainsi accéder à la notion réelle qu'ils souhaitaient faire comprendre.


     Aussi, comme précédemment promis, j'aimerais, ici et maintenant, vous décrypter ce type de scène récurrente dans l'art monumental égyptien. 

 

     Que ce soit avec les trois rangées de trois carrés que vous aurez remarquées dans les documents ci-dessus ou avec celles de plus nombreuses cases du jardin dans le sanctuaire d'Amon au temple de Deir el-Bahari dont je vous ai donné à voir le dessin mardi dernier, vous êtes en présence d'une réduction schématique d'un potager figuré en plan : chacun des espaces quadrangulaires définit un compartiment d'irrigation légèrement creusé et séparé des autres par de petites levées de terre que l'on ouvrait pour que l'eau puisse se répandre de l'un à l'autre.

 

     La notion de pluriel, dans l'écriture hiéroglyphique égyptienne, s'indiquant souvent par la triple répétition d'un signe, il vous faut comprendre qu'ici, la gravure de trois fois trois carrés signifie que les plantations d'Amon-Min, avec cette multiplicité de bassins, bénéficiaient d'une surface hors du commun.


     Quant aux trois plantes surmontant la composition, elles ressortissent au même procédé de notification de la pluralité, révélant de la sorte que le dieu disposait de laitues en quantités considérables.

 

     Mais pourquoi donc avaient-elles personnellement tant besoin, ces divinités ithyphalliques, d'une production végétale aussi substantielle ?


      Parce que j'ai compris que certains d'entre vous s'impatientent quelque peu, c'est ce que je me propose d'enfin vous révéler, amis visiteurs, lors de notre prochaine rencontre, le mardi 6 mai.

 

 

 

     (Immense merci à ceux de mes amis du Forum qui, suite à une requête, m'ont offert leurs documents photographiques. Et plus particulièrement aujourd'hui : Anouket, pour la Chapelle d'Hatshepsout et Nefertiyi, pour celle de Sésostris Ier.)

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

CAUVILLE Sylvie

Essai sur la théologie du temple d'Horus à Edfou, Volume I, Le Caire, I.F.A.O., 1987, p. 117. 

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien,  Peeters, 2011, pp. 97-8.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu Min, Le Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 161-72 ; p. 286.

 

 

GUILHOU Nadine/PEYRÉ Janice

La mythologie égyptienne, Alleur, Nouvelles Éditions Marabout, 2011, pp. 114-6.

 

 

LACAU Pierre/CHEVRIER Henri

Une chapelle de Sésostis Ier à Karnak, Le Caire, I.F.A.O., Volume I. Texte, 1956, pp. 86-91 ; Volume II. Planches, 1969, pl. 23, scène 23. 

 

Une chapelle d'Hatshepsout à Karnak, Le Caire, I.F.A.O., Volume I. Texte, 1977, pp. 35-6 et 309-10 ; Volume II. Planches, 1977, pl. 18, Bloc 143. 

 

 

QUAEGEBEUR Jan

Les quatre dieux Min, dans VERHOEVEN U./GRAEFE E., Eds., Religion und Philosophie im Alten Ägypten. Festgabe für Philippe Derchain zu seinem 65. Beburstag am 24. Juli 1991, OLA 39, Louvain, Peeters, 1991, p. 256.

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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 23:00

 

 

     Les légumes et les fruits représentaient bien sûr la plus grande partie de l'alimentation des Égyptiens de l'Antiquité qui, dans leur majorité, ne devaient pas avoir accès à de la viande tous les jours. Les légumes, surtout, devaient être assez largement consommés et constituer un complément non négligeable au régime à base de céréales (pain, bière) qui était le lot des couches les plus pauvres de la société. 


 

 

 

Pierre TALLET

La cuisine des pharaons

 

Arles, Actes Sud, 2003

p. 75

 

 


 

 

     Vous souvenez-vous, amis visiteurs, qu'à la fin de l'hiver 2013 et au début du printemps qui suivit, j'avais attiré votre attention à trois reprises, les 21 et 22 février, ainsi que le 20 avril, sur les fouilles qu'avaient menées les équipes réunies de l'U.L.B, sous la direction de l'égyptologue Laurent Bavay et de l'U.Lg., sous celle de Dimitri Laboury, au niveau de la pyramide de Khay, un des vizirs de Ramsès II, dans la colline de Cheikh Abd el-Gournah ?


 KHAY - 01. Vue pyramide

 (© Laurent Bavay)

 

     Ce très haut membre de l'Administration pharaonique de la XIXème dynastie était loin d'être un inconnu pour les égyptologues. En effet, quelques documents archéologiques et épigraphiques - statues, sceaux et ostraca exhumés à Deir el-Medineh -, attestaient déjà parfaitement son existence.


     Parmi eux, cette statue-cube naophore, - c'est-à-dire en forme de naos dans lequel se tiennent ici Amon et Mout -, en granit noir, découverte en mai 1904 dans ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la "Cachette de Karnak" (CK 311) et  actuellement exposée au Musée du Caire, sous le numéro d'inventaire CG 42165.


 

KHAY-1.jpg

(Cliché NU_2010_5988 - Ihab Mohammad Ibrahim - © IFAO - SCA - Convention "Cachette" 2008)

 

 

     D'une hauteur de 74 centimètres pour 31 de large et 45 de profondeur, elle nous donne à voir Khay, vizir du souverain dont les cartouches sont gravés de part et d'autre, assis les bras croisés, serrant, - et c'est pour cette particularité que nous l'accueillons ce matin -, une laitue stylisée en sa main droite.

 

KHAY-2.jpg

(Cliché NU_2010_5988 - Ihab Mohammad Ibrahim - © IFAO - SCA - Convention "Cachette" 2008)

 

 

     Mais diantre pour quelle(s) raison(s), seriez-vous en droit de me demander, plutôt qu'un sceptre ou tout autre attribut du pouvoir qui était sien, ce second personnage de l'État pharaonique arbore-t-il un légume, d'apparence commune ?  

 

     Certes, et les scènes d'offrandes ainsi que les représentations de jardins apparaissant sur les parois de tombes ou de temples corroborent la présence de cette salade dite "romaine" dans le quotidien alimentaire des Égyptiens où, avec l'oignon, elle constitue l'une des deux plantes le plus fréquemment représentées : je pense notamment au potager du sanctuaire d'Amon du temple d'Hatshepsout, à Deir el-Bahari, ci-après dessiné au début du XXème siècle par l'égyptologue suisse Edouard Naville (1844-1926) et que je me suis autorisé à photographier pour vous, amis visiteurs ;


 

Potager-dans-sanctuaire-d-Amon-a-Deir-el-Bahari---Dessin-E.jpg

 

 

 

je pense également à cette figuration d'un paysan coupant des laitues verticales schématisées en forme d'arbre,

 

Paysan-et-laitues---Tombe-de-Manofer--c-Ifo---Michel-.JPG

 

 

sur un relief calcaire (ÄM 31198) de la Vème dynastie, exposé au Neues Museum de Berlin ;


ou encore à ce potager 

 

Laitues - Neferherenptah (© OsirisNet)

 

qu'entretiennent des jardiniers dans le mastaba de Neferherenptah, à la même époque. 

 

     Rappelez-vous aussi qu'ici même, devant nous, dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à deux reprises, nous avons rencontré ces laitues que, si j'en crois toujours l'auteur de l'exergue de ce matin, l'égyptologue français Pierre Tallet, les habitants des rives du Nil mangeaient crues, soit, le mardi 25 mars, celle, apparemment surdimensionnée, couvrant une table de vivres qu'apportaient à leur maître deux serviteurs figurés sur le bas-relief gravé et peint (AF 10243), datant de l'Ancien Empire ;


 

AF-10243---Porteurs-d-offrandes---laitue.jpg

 

 

ou, le 1er avrilparmi les simulacres de fruits et de légumes disposés sur l'étagère accrochée immédiatement en dessous, deux en bois datant du Nouvel Empire : AF 8965 et E 14113.

 

 

AF 8965 - Laitue romaine        E 14113 - Laitue romaine

 

 

Clichés Musée du Louvre 

© C. Décamps (à gauche)

et F. Raux (à droite)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Bien avant les papyri médicaux ou religieux fournissant d'utiles informations quant à la morphologie des plantes indigènes et allogènes et, surtout, j'y reviendrai, à propos de leur emploi à des fins thérapeutiques, magico-religieuses, rituelles ou théologiques, que nous apprennent exactement de la laitue les savants versés dans la taxonomie végétale, voire dans l'ethnobotanique égyptiennes ?


     D'emblée, convoquons également, voulez-vous, le philologue à la barre.


     Pour l'identifier, la langue vernaculaire propose deux termes : abou, de son nom scientifique que nous avons emprunté au latin Lactuca sativa, rencontré déjà dans le corpus des Textes des Pyramides de l'Ancien Empire ; et afet/afaïou (Lactuca virosa).

 

     La première acception (abou), considérée comme traditionnelle par Sydney Aufrère, définit la laitue cultivée, - celle qui apparaît le plus souvent sur les monuments et qui, dans la réalité, pouvait atteindre jusqu'à 1,50 mètre de hauteur pour seulement quelque quatre centimètres de diamètre -, dont la tige exsude, si entaillée, un liquide blanchâtre que les Égyptiens de l'époque crurent aphrodisiaque ; assertion toujours entérinée dans la communauté copte.

 

     Sur cette croyance, et d'autres encore, j'aurai aussi l'opportunité dans les semaines à venir de m'expliquer ... 

 

    La seconde acception (afet) - celle que l'on retrouve en abondance dans les prescriptions thérapeutiques des papyri médicaux -, semble plutôt se rapporter à une variété sauvage, dont le suc détient, selon le Docteur Richard-Alain Jean, des propriétés narcotiques, analgésiques, sédatives et légèrement hypnotiquesfort semblables à celles du pavot.

 

     Il est avéré que les praticiens égyptiens antiques prescrivaient la gomme-résine de ce légume amer en vue de calmer tout à la fois migraines et piqûres de scorpions.

     En pharmacologie, elle est encore actuellement utilisée comme calmant, au même titre que l'opium.

  

     Plus prosaïquement, si j'en crois l'ethnologue égyptien Nessim H. Heinen - que j'avais un jour convoqué, rappelez-vous, pour vous initier à la capture des volatiles aquatiques grâce à un filet hexagonal -, cette laitue vireuse serait toujours consommée dans les campagnes en guise de condiment pour notamment accompagner le fromage blanc.

 

     Du point de vue de la pure systématique végétale, il fallut du temps, beaucoup de temps, avant que les égyptologues se missent d'accord pour précisément la reconnaître gravée sur les monuments antiques. Si actuellement, et grâce à Victor Loret (1859-1946) qui, le premier, en eut la conviction, aucune hésitation n'est plus possible, il vous faut savoir qu'aux siècles derniers, des propositions fusèrent en tous sens.


     Dans la Description de l'Égypte, monumental ouvrage rédigé après le retour des savants qui avaient accompagné Bonaparte lors de sa campagne militaire en terres nilotiques, sa hauteur fit qu'arbre on la désigna : pour certains chercheurs, en tant que perséa ou cyprès, pour d'autres, sycomore ou figuier, et pour d'autres enfin, palmier ou acacia.

     Les plus circonspects préférèrent avancer la prudente allégation : deux étranges figurations d'arbres ou de plantes.

     Et quant à ceux qui refusèrent toutes ces suggestions, ils optèrent qui pour un artichaut, qui pour une pomme de pin aux dimensions bien peu réalistes.

 

     Enfin, ce ne fut  qu'en 1924, soit 32 ans après V. Loret, que l'égyptologue allemand Louis Keimer prouva scientifiquement la véracité des allégations de son collègue français.


     Ce qui n'empêcha nullement la persistance de divergences : à l'instar de la lumière d'une étoile, c'est connu, qui ne nous parvient que bien après la disparition de l'astre, il faut longtemps patienter pour qu'une opinion se fraie un chemin jusqu'à celui qui souhaiterait ne point la croiser !

 

     S'impose, je crois, Hegel et cette prophétie extraite de la Préface qu'il donna à sa Phénoménologie de l'Esprit, traduite par Jean Hyppolite (Paris, Aubier Montaigne, p. 11 de mon édition de 1941) :

 

     A la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait peut se mesurer l'étendue de sa perte.

 

 

     Pour ne pas allonger outre mesure notre présent rendez-vous, amis visiteurs, je vous propose de nous retrouver le mardi 29 avril prochain, aux fins d'évoquer plus avant ce type particulier de légumes et, notamment, de vous entretenir à propos de cette structure "en damier" que vous avez probablement notée sous les plantations rencontrées ce matin.        

      

 

 

 

     (Mes remerciements appuyés s'adressent aujourd'hui à Michel, - hfo sur le Forum d'égyptologie que nous fréquentons tous deux -, pour m'avoir spontanément offert d'exporter ici sa photo personnelle du relief de Berlin figurant un homme coupant des laitues ; et à Thierry, de l'excellent site OsirisNet, pour d'autres jardiniers, figurés ceux-là, dans le mastaba de Neferherenptah. )

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE   

 

 

AUFRERE Sydney

Études de lexicologie et d'Histoire naturelle. Remarques au sujet des végétaux interdits dans le temple d'Isis à Philae : VIII. Lactuca virosa, "Laitue vireuse ?", dans BIFAO 86, Le Caire, IFAO, 1986, pp. 1-6.

 

 

CARRIER Claude

Textes des Pyramides de l'Égypte ancienne. Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de Téti, Paris, Éditions Cybele, 2009, (Pyr. 699 a), pp. 348-9.

 

 

DEFOSSEZ Michel

Les laitues de Min, Berlin, SAK, Volume 12, 1985, pp. 1-4.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu MinLe Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 161-72. 

 

 

JEAN Richard-Alain

Le dieu Min au panthéon des guerriers invalides. Document librement téléchargeable sur le site Histoire de la médecine en Égypte ancienne.

 

 

LORET Victor

La flore pharaonique d'après les documents hiéroglyphiques et les specimens découverts dans les tombes, Paris, Ernest Leroux, 1892, pp. 68-9. Ouvrage librement téléchargeable sur le site archive.org

 

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 23:00

 

Je suis bien arrivé à Per-Ramsès Meryamon.

Je l'ai trouvée en excellente condition,

     C'est un nome parfait, sans pareil,

     Sur le plan de Thèbes.

C'est Rê en personne qui l'a fondée,

     La résidence, douce à vivre.

Son terroir regorge de toute sorte de bonnes choses,

     Il regorge de victuailles chaque jour.

Ses potagers sont verts de plantes (...)

Le melon a goût de miel.

Dans les terres humides,

Ses greniers regorgent d'orge et de blé (...) 

Oignons, poireaux, des potagers,

     Laitues des jardins.

Grenades, pommes et olives,

Figues des vergers

(...)

 

 

Papyrus Anastasi III, 1, 11-3, 8


dans Chloé  RAGAZZOLI

Éloges de la ville en Égypte ancienne.

Histoire et littérature

 

Paris, PUPS, 2008

p. 58

 

 

 

 

       

     Il est des ouvrages d'égyptologie qui, à l'instar de recettes de cuisine éculées venant grossir les pages de magazines féminins, répètent ad nauseam ce que tout le monde, ou presque, connaît sur un sujet que d'anciens grands noms de la profession ont déjà brillamment traité.


     Encore serions-nous autorisés à penser qu'ils réjouissent l'uomo qualunque qui n'a jamais vraiment cru bon de goûter de l'histoire égyptienne, mais qui n'en apprécie pas moins une belle tournure de phrase comme il le ferait d'un vieux plat dont de nouvelles épices viendraient opportunément en rehausser la saveur.

 

     Quand d'aventure les données historiques s'énoncent dans une langue d'une indigence lexicale confondante et de surcroît rédigées à l'instar d'un travail d'élève des premières années de l'enseignement secondaire pour lesquels la sempiternelle construction "Sujet - Verbe - Complément" constitue l'acmé de l'écriture obligatoire, ne parvenant pas en outre à se départir de "être" ou "faire" qu'ils jugent indissociables de la parfaite compréhension verbale, l'on se sent véritablement grugé : non seulement parce que l'on a perdu son temps mais aussi son argent.

 

     Certes, je suis absolument conscient que tout le monde ne peut s'exprimer comme un Pascal Vernus, l'incontestable "Trois Macarons" de la gastronomie égyptologique française : l'appétence à lire le raffinement de la langue qu'il convoque n'a d'égale que la jouissance éprouvée par nos papilles gustatives découvrant des mets et des bourgognes d'exception.

 

     Fort heureusement, entre ces deux extrêmes, nombre d'études de qualité viennent nous ravir, qui s'ouvrent sur des menus peu cuisinés par le passé. Tel est le cas de l'ouvrage extrêmement intéressant dans lequel je n'ai eu que l'embarras du choix pour débusquer  l'exergue que je vous ai offert ce matin.

 

     Matérialisant à l'intention du grand public un mémoire de maîtrise défendu à l'Université de Paris-Sorbonne où elle enseigne actuellement dans le cadre du Centre de Recherches égyptologiques du CNRSChloé Ragazzoli, tout à la fois Chargée de Recherches documentaires au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BnF) en vue d'y étudier les papyri égyptiens et Professeur à l'Université d'Oxford, nous donne à lire des textes de l'époque ramesside louant d'importantes capitales telles que Thèbes, Memphis et Pi-Ramsès et, à travers elles, - la création d'une ville étant un acte divin et sa fondation un acte régalien -, célébrant, en une sorte de déclaration épidictique, le dieu qui les créa ou le souverain qui les fonda. 

 

      Le regard sur ces miscellanées versifiées que porte la jeune égyptologue, dans le droit fil des travaux de Bernard Mathieu, son mentor, à propos de la poésie amoureuse des rives du Nil, outre qu'il nous renseigne sur les modalités du discours, sur la langue littéraire de l'époque - le néo-égyptien, en l'occurrence -, sur ses éléments morphologiques, lexicaux et stylistiques, sur la structure métrique des vers, tous éléments passionnants pour ceux qui, peu ou prou, s'intéressent à la philologie en général et aux idiomes égyptiens en particulier, nous révèle, stricto sensu, une mentalité, une perception, une vision du monde propres aux lettrés de cet espace et de ce temps donnés au travers de leur rhétorique de l'éloge, que ce soit celui, nostalgique, de la cité quittée - Thèbes, le plus souvent -, ou celui, sous l'aspect de la découverte, de la cité dans laquelle on arrive.

  

     L'extrait du Papyrus Anastasi III que j'ai choisi pour entamer notre présent rendez-vous, amis visiteurs, dans lequel le scribe Paybès, en mission administrative, rend compte à un autre scribe, son maître, Amenémopé, de la richesse des domaines agricoles de Pharaon, à Pi-Ramsès, capitale ramesside à l'est du Delta du Nil, - l'actuelle Qantir arabe -, m'a paru parfaitement approprié avant que nous envisagions ensemble de manière générale l'étagère transparente disposée sur la gauche du panneau central de la vitrine 6, côté Seine, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,


 

Vitrine 6 (Côté Seine) (L.-p.)

 

 

immédiatement en dessous du long bas-relief en calcaire peint (AF 10243) que je vous ai fait découvrir, rappelez-vous, mardi dernier.

 

     En effet, qu'observez-vous ici, davantage en lisant les cartels, avouons-le franchement, que par reconnaissance véritable des pièces exposées ?


      Dans la première partie, avant la coupelle (E 14188), de droite à gauche  :

 

01.-Legumes-et-fruits--L.-p.-.JPG

 

 

deux modèles de dattes, deux de laitues romaines, tous les quatre en bois, et deux de viande, en pierre ceux-là. 

 

     Sur la même étagère vitrée, à la droite du plat circulaire, d'autres simulacres, d'autres modèles de fruits et de légumes en faïence siliceuse, cette fois : 

 

02.-Legumres-et-fruits--L.-p.-.JPG

 

melons ou concombres, différents types de figues, des pois chiches, des fruits de mimusops et, pour terminer, deux noix-doum.

 

 

     N'avez-vous pas comme moi l'impression que cet étal, tout éclectique qu'il soit, doit beaucoup à l'énumération en vers que rédigea sur papyrus en l'an III du pharaon Merenptah, (XIXème dynastie) le scribe Paybès ci-dessus, magnifiant les richesses agricoles de la ville de Pi-Ramsès dans laquelle il venait d'entrer ?

 

     Ne pensez-vous pas que si ces faux fruits et légumes en miniature accompagnent les défunts dans leurs demeures d'éternité et si, arrivant à peine dans une ville qu'il découvre, un fonctionnaire attire immédiatement l'attention de son maître sur leur présence, c'est qu'au-delà du statut de topoï qui est le leur au sein de la littérature égyptienne - et dont nous sommes parfaitement conscients -, ils attestent de l'importance certaine, voire du rôle qu'ils avaient à jouer tant dans la vie sociale ici-bas qu'au niveau du devenir post-mortem de l'Égyptien ?

 

     Dans toutes ces denrées, dès le 22 avril prochain, après les vacances pascales donc, - et mon ami François d'encore certainement vilipender ces Enseignants belges qui ne pensent et fonctionnent qu'avec les congés scolaires en point de mire !! -, je vous promets, amis visiteurs, que vous croquerez à belles dents plusieurs semaines encore ...

 

     Excellente chasse aux oeufs à tous ...

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 00:00

 

          Vous vous posez la question suivante : comment seriez-vous si vous viviez dans un tableau ? Voilà. Vous passez un jour dans un tableau. (...)

Vous allez dans un musée et vous vous dites : aujourd'hui, je vais vivre dans un tableau et que va-t-il m'arriver ? (...)

Donc, pas de spectacle extérieur, mais entrer dedans, essayer d'éprouver ce que les personnages éprouvent. La Vénus de Titien, qu'est-ce qui lui arrive ? Ou l'Olympia de Manet, qu'est-ce qui se passe ? Pas de virtuel ... Le réel, c'est l'acte. L'acte d'art réel.

Le réel, c'est au bout du pinceau, au bout du stylo, du langage, au bout des doigts dans la musique. C'est cela le réel. Tout le reste, ce sont des images.

 

 

 

 

 

Philippe SOLLERS

Discours parfait

 

Paris, Gallimard, Folio 5344,

p. 653 de mon édition de 2011


 

 

 

     En 1972, jeune Enseignant, j'eus l'immense bonheur d'emmener un dimanche d'automne mes Étudiants de l'École Polytechnique de la Province de Liège, dans laquelle j'avais été engagé deux ans plus tôt, au Théâtre Populaire de Reims où, depuis peu, Robert Hossein avait décidé de "faire du théâtre comme on n'en voit qu'au cinéma".

     

     J'avais été sollicité pour cette belle aventure par Paul Soreil, Professeur de Français, dont le fils, Alain, - 20 ans, à l'époque -, s'était inscrit à l'école des comédiens qu'Hossein avait créée l'année précédente, avec évidemment l'intention d'être associé aux projets de mises en scène à venir.


     Pour battre le rappel, nous avions, mon collègue et moi, abondamment sillonné les établissements d'Enseignement de l'entité provinciale : ils répondirent pleinement à notre invitation. De sorte que ce dimanche-là, 17 cars de 50 personnes qui, pour la plupart, n'avaient jamais fréquenté un théâtre, débarquèrent dans la cité rémoise.


     Même si nous n'étions point venus pour visiter les celliers champenois, nous évoluions dans une bulle : les comédiens et Robert Hossein en personne - le beau Geoffrey de Peyrac pour toutes nos étudiantes angéliques - nous offraient un après-midi entier : de spectacle, d'abord, puis de réflexions sur l'art du théâtre en général, sur le métier d'acteur en particulier ...

 

     Nous avait été réservé pour la circonstance le rez-de-chaussée de la grande salle de la Maison de la Culture André-Malraux, le premier étage étant occupé par tout le matériel d'éclairage.

Point d'autre public !

Que de jeunes Liégeoises et de jeunes Liégeois !


     Au programme, les Bas-fonds, drame en quatre actes de Maxime Gorki.

 

 

Couverture-Programme----Les-Bas-fonds----Hossein-T.P.R.--19.jpg

(Couverture du programme : Les bateliers de la Volga, peinture d'Ilya Repine - 1872)

 


      Je ne vous ferai évidemment pas l'injure, amis visiteurs, de vous résumer la trame de l'histoire.

     En revanche, si j'évoque pour vous ce matin ce magnifique souvenir de ma carrière naissante, c'est pour épingler l'époustouflante scène finale, d'une puissance qui nous coupa le souffle à tous : des cintres, pendant de longues et longues minutes, sur les notes intenses du O Fortuna des Carmina Burana de Carl Orff, descendent lentement, très lentement, des dizaines et des dizaines de figurants. 


     Métaphores vivantes des rêves alimentaires des exclus de la société russe qui, dans les caves et les sordides bas-fonds, durent se contenter de peu - pour ne pas dire de rien -, chacun, au sein de cet imposant serpent humain semblant sourdre des flancs d'une montagne aride, porte qui un plat, qui une coupe à déguster. Le défilé s'étire pendant une vingtaine d'incroyables minutes ; et les applaudissements enthousiastes du public estudiantin qui suivirent, un peu plus encore tant l'immense émotion qui nous étreignit après une telle représentation théâtrale, marqua à jamais nos mémoires ... et nos consciences.

 

     C'est, mutatis mutandis, la fulgurante image, l'inoubliable mise en scène de Robert Hossein qu'évoque à mes yeux le bas-relief AF 10243 exposé ici devant nous sur la gauche du panneau central, côté sud, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.


 

 Vitrine 6 (Côté Seine) (L.-p.)

 

 

    Et de probablement vous interroger : qu'est-ce qui motive cette étrange réminiscence de ma part, cette étrange association d'idées ?

 

     Une réflexion toute simple, en vérité : semblable défilé de porteurs de mets et de vins, à l'instar des exclus russes, les Égyptiens, dans leur grande majorité, n'en connurent jamais, réservé qu'il était aux résidents du Palais, ainsi qu'aux classes privilégiées des hauts fonctionnaires auliques et des grands sacerdotes affectés aux temples. 



      AF 10243 - Bloc entier des porteurs d'offrandes

 

 

      De provenance inconnue, ce long relief de calcaire mesure 131 centimètres de long, 45 de haut et 8 d'épaisseur : il est en réalité constitué de trois fragments, vraisemblablement arrachés, si je m'en réfère au style, à une paroi d'un mastaba de la Vème dynastie, réassemblés ici par collage au ciment, la première cassure intervenant juste devant le quatrième porteur et la seconde, entre le sixième et le septième.

 

      Inconnues également la manière dont il parvint dans les collections du Louvre - partage de fouilles, achat, don ? -, et sa date d'entrée. Tout au plus puis-je indiquer que dans son Guide-catalogue sommaire, Charles Boreux, un temps conservateur de ce Département des Antiquités égyptiennes, le répertorie en 1932.

 

     Vous aurez noté qu'il accuse également quelques autres déprédations :


 

AF-10243--c-C.-Decamps-.jpg

(© C. Décamps)


des éclats au niveau du texte hiéroglyphique du registre inférieur ; la disparition de la fine couche de plâtre, obérant la compréhension que nous aurions pu avoir de la partie supérieure droite du registre médian ; la perte d'une moitié d'un (dernier ?) personnage nous obligeant à conjecturer quant à la composition intégrale de ce défilé de serviteurs probablement important dans la mesure où, sur la gauche du registre supérieur, quatre autres, dont seul le bas des jambes nous a été conservé, figuraient eux aussi dans cette procession.

 

     Outre la préservation de l'ocre rouge pour les corps des personnages et du noir pour leurs cheveux, avec un peu d'attention, en vous approchant du monument, vous remarquerez que d'autres traces de sa peinture d'origine subsistent ça et là, soit franchement, soit par petites touches : ainsi le bleu de la grappe de raisins démesurée au-dessus de la table en vannerie que soutiennent les deux premiers hommes se retrouve-t-il  au niveau de la collerette du vase que présente le sixième et du premier signe hiéroglyphique visible au registre inférieur ; ainsi le vert de l'aile d'un volatile dans la main du quatrième homme fut-il également appliqué au hiéroglyphe carré sous la jambe avancée du troisième ; ainsi le jaune, à peine discernable, orne-t-il le motif gravé à gauche de ce carré et le papillon sous les pieds du sixième porteur.

 

     Mais que viennent donc proposer ces zélés serviteurs à leur défunt maître ? Ou, pour m'exprimer autrement : de quels types de victuailles le propriétaire de la tombe espérait-il bénéficier dans son éternité post-mortem en faisant ainsi représenter en léger relief peint sur une des parois semblable théorie d'offrants ?

 

     Les deux de gauche, le premier se retournant vers son coéquipier, s'apprêtent à déposer une table sur laquelle s'amoncellent une laitue romaine étrangement disproportionnée comme, dans une moindre mesure, le sont aussi d'ailleurs les trois pains - deux coniques encadrant un oblong -, la grappe de raisins bleus et la botte, probablement d'oignons.

 

     L'homme qui les suit directement s'avance un bouquet de fleurs de lotus dans une main et un plateau de pains que, de l'autre, il maintient sur son épaule. Le quatrième serviteur empoigne vigoureusement les ailes d'un canard manifestement peu confiant dans son destin à venir et, de la main gauche, soutient un vase à hauteur de l'épaule. C'est avec un imposant panier en équilibre contre sa nuque et dont la détérioration de la pierre nous prive éventuellement d'en connaître le contenu que le suivant lui emboîte le pas, tout en tenant une cuisse de boeuf de l'autre main. Le sixième personnage, l'antépénultième de ce cortège, ne se présente qu'avec deux grands récipients : la superbe cruche à bec à collerette bleue à laquelle j'ai très brièvement fait tout à l'heure allusion, qu'il maintient dans sa paume droite, alors qu'à gauche, près de l'épaule lui aussi, il porte un second vase. Le septième et avant-dernier porteur s'avance avec une petite pièce de viande qui semble emballée, tout en soutenant le même vase que le quatrième homme. Quant au dernier, et d'après le peu que nous en voyons, il apporte une oie troussée, idéalement prête pour la cuisson.          

 

     Certains d'entre vous, fidèles d'EgyptoMusée depuis sa création, auront bien évidemment relevé les quelques symboles émaillant cette abondance de victuailles aux fins d'assurer au mort une régénérescence certaine pour sa propre éternité : la laitue romaine, à propos de laquelle j'aurai prochainement l'opportunité de vous entretenir ; les fleurs de lotus et le canard dont j'ai déjà souligné les connotations sexuelles avérées ; enfin, dans le même esprit, l'oie.

 

     En définitive, que suis-je en train de vous expliquer, amis visiteurs ?


     Qu'il vous faut considérer la figuration de ces offrandes alimentaires sous un double aspect : l'image valant réalité, certes, le défunt est grâce à elles assuré de se nourrir dans sa nouvelle vie. Mais pour qu'il puisse en bénéficier, pour qu'il puisse (re)naître dans l'Au-delà après sa mort ici-bas, à l'instar du soleil et des étoiles qui, chaque jour, réapparaissent, faut-il encore que soient présents dans la tombe, des marqueurs sexuellement connotés : en effet, pour que naissance il y ait, acte de procréation il doit préalablement avoir.

 

     Et ce sont certaines plantes et certains volatiles qui, de manière plus celée que franchement affichée, jouent ici ce rôle primordial d'invites sensuelles, garantissant par leur iconographie ou leur évocation sa propre régénération à jamais réitérée.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE


 

ZIEGLER Christiane
1990, Catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l’Ancien Empire et de la Première Période Intermédiaire, Paris, Éditions de la Réunion des Musées nationaux, pp. 286-9.

 

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 00:00

 

 

Bibliothèque

(© Richard LEJEUNE)

 

 

     J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres.

 Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs  ...

 


 

Jean-Paul  SARTRE

Les Mots

 

Paris, Gallimard, Collection Folio

p. 37 de mon édition de 1972 


 

 

 

     Je me plais à imaginer que cette confidence de Sartre pourrait cousiner avec cette autre, prêtée à l'immense Victor Hugo :  J'ai passé mon enfance à plat ventre sur les livres ...


     Sans hésitation aucune, à propos de l'un comme à propos de l'autre, j'oserais ponctuer d'un : moi également !

     Et dénué de toute modestie, compléterais alors l'assertion hugolienne par :

 

     ..., "mon adolescence, assis, pour en prendre notes et tout mon âge de raison, débout, pour les enseigner."

 

     N'envisagez-vous pas comme quelque peu réducteur d'ainsi résumer une vie à trois positions anatomo-physiologiques ? 

 

     Et si vous considériez que celée, latente, existait déjà, en un arrière-monde personnel, une philosophie de vie ?

 

     Au début d'un récent ouvrage dans lequel John Gerassi, Professeur de Sciences politiques à l'Université Queens College de New York livre la quintessence de quelques-unes des dizaines d'heures de conversations qu'il eut avec Jean-Paul Sartre, - à nouveau lui -, entre novembre 1970 et novembre 1974 - (Entretiens avec Sartre, Paris, Grasset, 2011) -, le philosophe français s'exprime sur le "lire" et l' "écrire".

 

     J'y épingle ceci, p. 45 : L'écriture a beau être un acte solitaire, elle suppose la solidarité car elle répond à la société dans laquelle nous vivons.

 

     Et cette société, - Sartre était je pense loin de s'en douter -, évolue à présent au sein d'un univers informatisé. De sorte que le concept de solidarité est devenu, grâce à Internet, aussi celui du partage des connaissances.   

 

     Passeur de mémoireOuvreur de cheminsAllumeur d'étincelles, voici trois des appellations qui me furent souvent attribuées ; et que traduit en partie ce célèbre tableau de Vincent Van Gogh, Le Pont du Carrousel et le Louvre


 

 vincentvangoghpontducarrouseliluwr

 

 

que j'ai choisi en tant qu'avatar informatique pour interpréter par l'image la volonté qui fut mienne trente-cinq années durant d'entraîner ceux qui m'étaient confiés à franchir le pont qui, partant de la rive d'une certaine méconnaissance, abordait à celle d'une meilleure connaissance.


     Le pont qui menait du point d'interrogation à celui d'exclamation. 

 

     Puis 2008 vint. Avec son 18 mars. Qui, dans les mémoires, n'aurait dû que banalement succéder au 17, et, truisme suprême, précéder un 19, mêmement insignifiant.

 

     Qu'eût-il pu avoir de supérieur aux autres, en vérité, ce 18 mars-là, si ce n'est qu'il m'offrit, judicieusement parrainé, il est vrai, par Louvre-passion, l'opportunité de timidement entamer sur Overblog la publication de ce qui, six années plus tard, jour pour jour exactement, prendrait la forme, mutatis mutandis, d'un "Grand Oeuvre" ?  

 

     Rassurez-vous, nul secret d'alchimiste, dans "mon Grand Oeuvre" : uniquement à ma disposition un somptueux athanor duquel retirer mes modestes "pierres philosophales" : le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 

     Ce projet devenu belle réalité - appelons-le EgyptoMusée pour paraître moins présomptueux ! - que j'avais alors dédié à mon Petit Prince qui venait de naître quelques mois auparavant, n'est viable, soyez-en conscients, amis visiteurs que par VOTRE fidélité à lire les différentes interventions qui se sont ici succédé depuis ; que par VOS commentaires ; que par VOS questionnements. 


      Que par VOTRE apport d'idées ou d'hypothèses nouvelles, également, - ce dont j'avais rêvé dès les premiers instants et qui vient de magnifiquement se concrétiser par les échanges pointus et passionnants qu'a générés l'article du 18 février dernier à propos d'une table d'offrandes particulière ... 

(Encore un 18 ?! Les adeptes de la numérologie se plairont vraisemblablement à supputer ...)

 

     En un mot, ce projet n'est vivant que par le partage de NOS connaissances ...


     J'eusse pu toutes ces années aussi joyeusement ratiociner qu'il m'eût plu : sans public, sans auditoire, sans VOUS, assidus, attentifs, mon discours n'eût été que prêche parmi d'autres sur la Toile ...  


     Depuis six ans, vous m'offrez l'insigne cadeau de prolonger ma passion d'enseigner que la retraite officielle un temps contrecarra  ; vous m'offrez les propres chemins de ma liberté ...


     Pour tout ce bonheur, je ne vous remercierai jamais assez ...

 

     Ensemble, célébrons, voulez-vous, ces noces de chypre : puissent-elles, grâce aux agréables effluves qu'elles répandent, longtemps encore nous enivrer d'indispensables fragrances égyptologiques ...

 

     Pour ma part, j'espère sincèrement qu'un jour futur, mon Petit-Prince aura lui aussi envie de rédiger quelques mots dans l'esprit de l'incipit sartrien avec lequel je vous ai accueilli ce matin :

 

     J'ai commencé ma vie (...) au milieu des livres. 

     Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ...

 

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 00:00

   Pour se rendre malheureux, il suffit d'ouvrir le journal du jour, mais pour être heureux, de s'offrir une visite au Louvre.


 

 

Régis  DEBRAY

Par amour de l'art. Une éducation intellectuelle

 

Paris, Gallimard, Folio 3352,

p. 89 de mon édition de 2000


 

 

    Avec les quelques monuments non officiellement identifiés déposés au pied de la première partie de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre qui nous ont offert de bien intéressants échanges de commentaires, sans oublier, juste avant le congé de carnaval belge, ce petit détour par l'appréhension de données philosophico-religieuses à propos du "sep tepy", j'ai terminé à votre intention, amis visiteurs, l'évocation des deux éléments qui constituèrent l'essentiel du repas de l'ensemble de la population égyptienne : le pain et la bière.

 

     Souvenez-vous, le 19 novembre, nous avions une première fois rencontré trois figurines de calcaire de serviteurs attelés qui à fabriquer l'un, qui l'autre. Cette première prise de contact fut prémices à pénétrer plus avant dans la vie professionnelle, le 26 novembre suivant, de deux meunières et, le 3 décembre, du brasseur, ce dernier acquérant une certaine "célébrité" grâce à la position qui était sienne pour effectuer sa tâche ; ce qui lui permit d'être invité à se présenter sur un blog ami, très pointu : celui du docteur Richard-Alain Jean, aux pratiques thérapeutiques des Égyptiens entièrement consacré.

 

     Les deux derniers mardis avant les vacances de fin d'année, nous envisageâmes, le 10 décembre, les sources de nos connaissances pour ce qui concerne les opérations de boulangerie et, le 17, l'approche de deux bas-reliefs qui leur étaient consacrés.

 

     A la rentrée de janvier, je vous proposai de les détailler : E 17499, le premier mardi et E 13481 ter, la semaine suivante.


     Le 21, nous fîmes connaissance avec le prince Djehoutymès se voulant respectueusement meunier du dieu Ptah, avant d'envisager, le 28 du même mois les travaux de brasserie grâce aux modèles alignés sur l'étagère vitrée supérieure. 

 

     Ainsi, quelques mois durant, avons-nous envisagé, dans leurs plus grandes lignes, tous les objets exposés qui, peu ou prou, ressortissaient au domaine de ces denrées primordiales pour les Égyptiens de l'Antiquité, tant ici-bas que dans leur éternité post-mortem. 

 

     Cette page tournée, il est temps à présent de nous acheminer vers l'autre côté de la vitrine,

 

 

Vitrine 6 face Seine (SAS)

 

 

vers celui où, alors que les reflets trahissent avec force la présence de grandes fenêtres grillagées donnant sur le Quai François Mitterrand, la Seine et, à l'autre extrémité de l'adorable Pont des Arts, la Coupole de l'Académie française qui veille sur notre belle langue, les Conservateurs ont choisi de nous sensibiliser, non plus à la réalité alimentaire de la grande majorité des habitants du Double Pays, mais à leurs rêves en la matière, à leurs envies, à leurs espoirs en une nourriture plus variée, plus riche aussi qui les attendrait dans un Au-delà plus clément, à l'instar de celle, ils en étaient conscients, qu'ici sur terre, s'offraient sans scrupules le Palais, les dieux, partant, le corps sacerdotal qui officiait au sein des temples, ainsi que la frange la plus aisée de la société civile aux ordres du souverain.

 

     Ceux-là, privilégiés à l'extrême, voyaient défiler sur leur table viandes, volailles, poissons, fruits et légumes divers livrés à leurs seuls goûts culinaires et préparés avec soin par une escouade de cuisiniers vraisemblablement sélectionnés selon des critères d'excellence.  

 

     Avec tous ces produits de bouche sortant franchement de son ordinaire, - et que je vous invite à découvrir en ma compagnie les mois à venir dans la seconde partie de la vitrine 6 -, que pouvait espérer de mieux le petit peuple qui, le plus souvent, s'était, vous l'avez parfaitement compris, contenté essentiellement de pain et de bière ? 

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 00:00

 

 

C'est le premier matin du monde.

Comme une fleur confuse exhalée de la nuit,

Au souffle nouveau qui se lève des ondes,

Un jardin bleu s'épanouit.

 

Tous s'y confond encore et tout s'y mêle,

Frissons de feuilles, chants d'oiseaux,

Glissements d'ailes,

Sources qui sourdent, voix des airs, voix des eaux,

Murmure immense,

Et qui pourtant est du silence.

 

Ouvrant à la clarté ses doux et vagues yeux,

La jeune et divine Ève

S'est éveillée de Dieu.

 

Et le monde à ses pieds s'étend comme un beau rêve.

 

 

 

Charles VAN LERBERGHE

La Chanson d'Ève


Paris, Mercure de France,

p. 15 de mon édition de 1952

 

 

 

     Ne vous  imaginez pas, amis visiteurs, en découvrant le début de ces très beaux vers de Charles Van Lerberghe, poète symboliste belge (1861-1907) pratiquement oublié, que je vais prendre mon bâton de Pèlerin des Lettres pour vous initier à la littérature de mon pays : leur choix, en guise d'exergue un peu plus long que d'habitude, n'a sens qu'eu égard au thème qui nous occupera ce matin.

 

     Ne vous imaginez pas plus, en lisant le titre donné à mon intervention, que je vais me muer en Historien de l'Art pour vous emmener au Musée d'Orsay y célébrer la plus audacieuse des oeuvres de Gustave Courbet, la plus scandaleuse aussi, aux yeux d'une pléthore de bien-pensants : L'Origine du monde.


     Et pourtant, sans conteste, métaphoriquement, elle est bien là, dans ce que cette toile nous dévoile, la genèse de notre monde. 

 

     Non, j'escompte plutôt aujourd'hui revêtir le simple habit du philosophe pour vous faire comprendre que les civilisations qui nous ont précédés, toutes sans exception, se sont plu à en chercher une interprétation plus intellectualisée, recourant à des mythes étiologiques, créant des cosmogonies dans le but d'expliquer le premier stade de la création, avant le temps des dieux, des hommes et des choses.

 

     Les Égyptiens, pour leur part, l'appelaient "sep-tepy", la Première fois ... 

 

     Les plus fidèles d'entre vous auront compris que nous sommes toujours au Louvre, toujours en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes, toujours à nous interroger à propos de la table d'offrandes exposée au bas de la vitrine 6, côté nord qui, la semaine dernière, provoqua de votre part de bien intéressantes réactions à la proposition de Michel Dessoudeix pour expliquer la particularité de l'excroissance dans la pierre qu'il conçoit plus comme la représentation du gland d'un sexe masculin que de celle d'un pain, ainsi que d'une même voix, la communauté égyptologique préfère la définir.


    Et Michel Dessoudeix d'étayer son hypothèse en s'autorisant précisément de ce concept de Première fois.


     Ce qu'il recouvre, comme souhaité, je voudrais ce matin avec vous l'aborder.

 

     N'en déplaise au sempiternel mode de penser universitaire qui ne consent la naissance de la philosophie que dans la seule Grèce antique, -je l'ai déjà énoncé, mais je me plais à le répéter -, avec lui, nous sommes au coeur même d'une approche philosophique faisant partie intégrante de la réflexion idéologique des Égyptiens des temps anciens, et qui revient à poser LA question fondamentale que beaucoup, après eux, - Aristote, Platon, Descartes, Leibniz, ... - ont reprise :

 

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

 

      Question à laquelle, comme les habitants des rives du Nil, tous ont répondu en affirmant l'existence d'un dieu, un dieu créateur, un démiurge. 

 

     Si je me réfère, sources possibles mais non exhaustives, à l'immense corpus de la littérature funéraire : Textes des Pyramides, Textes des Sarcophages, Livre pour sortir au jour (encore souvent, mais erronément appelé Livre des Morts), mais aussi à quelques cosmographies comme le Livre de la Vache du Ciel et le Livre des Portes ; si j'interroge également les compositions non funéraires comme le Papyrus Salt 825, si brillamment étudié par l'égyptologue belge Philippe Derchain, l'Hymne d'Amon, conservé à Leyde, ou encore le Livre du Fayoum, je constate qu'absolument toutes ces genèses, de quelque époque et de quelque région du pays qu'elles fussent, envisageaient, avant toute vie, c'est-à-dire avant que l'Être crée le monde, la présence du NOUN. 

 

     Que cèle ce vocable ? Simplement la notion d'océan primordial, synonyme de chaos ; la notion d'entité originelle, incréé, atemporelle et illimitée, comme le professait l'égyptologue française Madame Christiane Zivie-Coche dans ses conférences à l'EPHE, - École pratique des Hautes Études -, à Paris, au début des années nonante.

 

     De ce Noun, de ces eaux et ténèbres étroitement intriquées d'où tout aurait démarré, de cette abstraction ne souffrant aucune connotation spatio-temporelle, de ce magma boueux, de ce que les textes des pyramides et des sarcophages définissent comme nature obscure, inerte, inconsistante, inconnaissable, de ce qui, avant toute chose, exista, émergea l'Être, à savoir : un dieu indifférencié - masculin et féminin à la fois -, autogène - il vint à l'existence de lui même -, créateur, - il procréa seul -, annonçant donc ce moment premier de la création, cette Première fois, ce "sep-tepy".

 

     C'est ce dont se fit l'écho un extrait du papyrus hiératique dit Bremner-Rhind, aujourd'hui conservé au British Museum de Londres (BM 10188).


 

Papyrus-Bremner-Rhind.jpg

© The Trustees of the British Museum


     Composé par un lettré de l'extrême fin du IVème siècle avant notre ère, indiscutablement excellent connaisseur des Textes des Sarcophages dans lesquels il a puisé nombre de ses citations, le document comporte, dans la quatrième de ses cinq grandes parties, un passage consacré aux transformations, aux devenirs de Rê, variations sur le verbe égyptien "kheper", que je vous invite à lire : 

 

     (Ainsi) parle le Maître de l’éternité (Atoum, ici, en l'occurrence) : lorsque je vins à l’existence, les formes d’existence existèrent. Je suis venu à l’existence en tant que manifestation de Khépri, (celui) qui vient à l’existence lors de la Première fois.

     Je vins (donc) à l’existence : c’est ainsi que L’Existence vint à l’existence car j’étais (plus) ancien que les Anciens (dieux) que j’ai créés.

 

 

     Soyez ici conscients, amis visiteurs, qu'avant que l'Être advienne, comme l'exprime ce texte, le Noun préexistait. Ou, pour gloser : le démiurge existait à l'état latent dans le Noun.


     Il n'était donc pas question, pour les Égyptiens, d'un éventuel passage du non-être à l'être : non-être ne signifiant pas néant, l'être sort de quelque chose existant déjà, c'est le Noun.

 

     Mais comment cet être incréé en est-il arrivé, lui, à créer ? 

 Ou, en termes plus philosophiques exprimé :  comment, à partir de l'Unique, parvint-on au Multiple ? 

 

     Reprenons un instant, voulez-vous, la lecture du papyrus Bremner-Rhind :


     Je suis celui qui a craché Chou et qui a expectoré Tefnout. Je suis venu à l’existence en tant que dieu unique, et voici que (...) deux dieux vinrent à l’existence dans cette terre : Chou et Tefnout, qui se réjouirent dans le Noun dans lequel ils étaient. (...) 

Je m’unis à mon propre corps, de sorte qu’ils sortirent de moi-même : après, je me suis masturbé avec mon poing. Ma « pensée-jb » vient (alors) de par ma main, et le sperme tomba dans ma bouche. J’ai (ensuite) craché Chou et expectoré Tefnout.

 

     Voici donc avancée une première possibilité de naissance du monde, avancée une première Première fois : l'éjaculation produite par l'acte masturbatoire. Mais il vous faut savoir que dans d'autres écrits cosmogoniques, vous rencontrerez d'autres types de genèse - par la parole ou par modelage sur un tour de potier ; vous rencontrerez à côté d'Atoum à Héliopolis, d'autres noms de démiurges évoqués suivant les régions du pays : Ptah à Memphis, Khnoum à Éléphantine ...

     Vous y apprendrez également que le créateur peut apparaître sous forme d'oiseau, d'ophidien, voire de batracien ...


     Mais n'oubliez jamais que, quel que soit leur aspect, tous, constitueront le point de départ d'une création qui s'amplifiera : le développement du monde n'étant possible que grâce à une différenciation des genres, la multiplication des êtres s'effectuera alors de manière tout à fait naturelle, - j'entends : par acte sexuel -, donnant ainsi naissance qui à une triade (3 dieux), qui à une ogdoade (8), qui à une ennéade (9) ...

 

     Quel qu'il soit, le démiurge de la Première fois se révèle donc source de tout ce qui adviendra par la suite en Égypte, et notamment les hommes. Grâce à ses humeurs, sperme ou salive, nous venons de le constater, il donne vie : pour les humains, les Textes des Sarcophages nous révèlent que ce seront ses larmes qui en constitueront l'origine.


     Avouez qu'au niveau des croyances, nous sommes là aux antipodes de l'homme façonné grâce à la poussière de la terre, inventé par la Bible ! 

 

     Je terminerai mon évocation de la création en insistant sur le fait qu'elle n'est nullement un acte unique et définitif : aux yeux des Égyptiens, elle se renouvelait en réalité chaque matin, à chaque lever du soleil, censé placer le monde comme il fut à son commencement, à sa Première fois.


     Concevez-la donc en tant que geste initial de mise en ordre du monde - kosmos, en grec, je le rappelle au passage, exprimant originellement une idée d'ordre -, mais aussi en tant que paradigme, qu'archétype ouvrant la voie à une infinité d'autres actes, dévolus ceux-là non plus aux dieux mais à leurs représentants sur terre, les souverains du Double Pays, aux fins de maintenir l'ordre (Maât), créé dès l'origine, dans la mesure ou le mal, le chaos (Isefet), est toujours susceptible de se représenter ... 

 

   

      Si d'aventure, d'aucuns, contrariés par l'orientation inévitablement philosophique imprimée à notre rencontre de ce jour devaient exciper de ce fallacieux prétexte pour se désintéresser de ce blog qu'ils pensaient dédié à la seule égyptologie, à ceux-là je répondrai que quel que soit le nom dont vous la pariez, quelle que soit l'étiquette que vous lui attribuiez, la philosophie se révèle partie prenante de la vie quotidienne de tout un chacun, des Égyptiens de l'Antiquité à nous-mêmes, hommes du XXIème siècle.


    

   

BIBLIOGRAPHIE

 

 

HORNUNG Erik

1998, De l'origine des choses, dans L'esprit du temps des pharaons, Paris, Hachette Littératures, Collection Pluriel n° 874, pp. 33 sqq.   

 

 

ZIVIE-COCHE Christiane

1992-93, Religion de l'Égypte ancienne - Les cosmogonies : le Noun, dans Annuaire EPHE, Vème section, tome 101, pp. 111-3.

 

1993-94, Religion de l'Égypte ancienne - Les cosmogonies : I. le Noun (suite) - II. Les caractéristiques spécifiques du créateur, dans Annuaire EPHE, Vèmesection, tome 102, pp. 129-34. 

 

1994-95, Religion de l'Égypte ancienne - Cosmogonies (suite), dans Annuaire EPHE, Vèmesection, tome 103, pp. 137-40. 

 

1995-96, Religion de l'Égypte ancienne - Un aspect de la pensée cosmogonique : l'être et la fonction du démiurge, dans Annuaire EPHE, Vèmesection, tome 104, pp. 179-83. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 00:00

 

  La police de la pensée interdit la traversée en dehors des passages cloutés de l'historiographie officielle.

 

 

 

Michel  ONFRAY

Le magnétisme des solstices

Journal hédoniste  V

 

Paris, Flammarion, 2013,

p. 11

 


 

     Mardi dernier, nous nous sommes quittés vous et moi, amis visiteurs, après nous être longuement attardés devant la table d'offrandes de Mâya et de Tamit exposée à nos pieds, sans annotation explicative de la part du Conservateur en charge de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 


 Table d'offrandes -1 (© SAS)

 

 

     Nonobstant, grâce à la pugnacité de lecteurs avisés, - relisez les commentaires de François -, j'ai pu pallier ce manque et ainsi, dans un addendum inséré le lendemain, lui rendre sa situation spatio-temporelle précise.

 

     A cause de l'"excitation" du moment, vous aura peut-être échappé la promesse que j'avais pourtant faite de vous donner connaissance d'une interprétation à avancer quant à la particularité stylistique qui la place quelque peu en marge des pièces semblables que vous avez coutume de rencontrer.

 

     En effet, et en guise d'exemple comparatif, je vous avais emmenés, rappelez-vous, au premier étage, en salle 23 pour y considérer, dans la vitrine 18, un petit monument du Moyen Empire (XIIIème dynastie), mis au jour à Abydos, d'un certain Senpou (E 11573), dans le socle duquel est insérée une table d'offrandes. 

 

 

Table-d-offrandes-de-Senpou--Louvre-E-11573---c-C.-Decamp.jpg

(© C. Décamps)


     De facture tout à fait "classique", celle-ci propose la figuration de la natte de joncs ou de papyrus tressés avec, au milieu, un pain vu de face, symétriquement encadré de deux vases qu'accompagnent deux autres pains, des ronds en l'occurrence et, saillant d'un des côtés, un déversoir rectiligne destiné, grâce au sillon d'écoulement qui le traverse, à évacuer les eaux lustrales.    

 

     Parmi les différentes variantes que connut ce type d'objet funéraire au cours des quatre millénaires de l'Histoire de l'Égypte antique, - et sur lesquelles je me garderai bien aujourd'hui de m'étendre -, j'en retiendrai néanmoins une, celle qui caractérise la table qui nous occupe ici même en salle 5 : 


      Table d'offrandes -1 (© SAS)

  

l'excroissance n'est plus en rien rectangulaire.

 

     Mis à part le fait qu'elle se dégage seule d'un des côtés alors que, vous l'avez constaté avec un autre bloc semblable provenant des fouilles de Bernard Bruyère, à Deir el-Médineh, dans la première moitié du XXème siècle (E 13994), d'autres peuvent la présenter enchâssée dans un cintre de pierre : rappelez-vous celle qu'avait photographiée le Professeur JF Braduayant appartenu à Imenemipet et à son épouse Noubemtekh, exceptionnellement sortie des réserves du Louvre pour l'exposition de 2002 consacrée aux Artistes de Pharaon.

 

 

Table-d-offrandes-d-Imenemipet-et-Noubemtekh.jpg 

      

cette forme, pour l'ensemble de la communauté égyptologique, fait référence au pain traditionnel.

 

     Pour la majorité des historiens, certes, mais pas pour Michel Dessoudeix, - auteur de plusieurs ouvrages égyptologiques notamment consacrés à la traduction d'importants textes hiéroglyphiques -, que je remercie vivement de m'avoir fait l'honneur de choisir de soumettre ou non à votre entendement le postulat qui est sien concernant ce détail stylistique particulier. 

 

     J'ai beaucoup réfléchi, amis visiteurs, soyez-en assurés. Beaucoup hésité. Beaucoup revu ma documentation personnelle. Beaucoup échangé avec lui, aussi, par courriels interposés, soupesant ses arguments qu'en toute impartialité il m'a présentés à charge comme à décharge.

 

     Finalement, je me suis dit que, par honnêteté intellectuelle et quelle que soit ma propre opinion, je ne pouvais m'autoriser à faire fi de la sienne d'un revers de clavier.


     Dès lors, permettez-moi ce matin de vous l'exposer de manière succincte.

  

     Partant du principe que lui paraît extrêmement étrange un "canal" ainsi creusé au milieu d'un pain, il émet l'hypothèse qu'il s'agirait plutôt de la figuration du gland d'un sexe masculin : la rigole centrale représenterait ainsi l'urètre et l'eau lustrale qui servit à la libation des offrandes symboliserait l'éjaculation de la "Première fois", le "sep tepy" des Égyptiens, qui permit d'asseoir l'ordre du monde lors de sa création.

 

     Ajoutons à cela, poursuit M. Dessoudeix dans l'une de nos correspondances, que dans les temples, les offrandes aux dieux sur ce type de tables étaient faites au lever du jour.

     De sorte que l'on retrouve beaucoup de comparaisons avec le premier matin du monde renouvelé chaque nouveau matin ...

 

     Ainsi donc, conclut-il, la vie apportée par l'offrande d'aliments surgit de la même manière que l'acte primordial et premier parmi tous qui a donné LA vie : l'éjaculation.  

 

     Semblable supposition prêtant une connotation sexuelle à cette protubérance dans la pierre pourrait parfaitement s'inscrire dans la droite ligne de ce que sur ce blog, lors de certaines interventions de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", j'ai déjà eu et aurai encore bientôt l'opportunité de vous expliquer : l'art égyptien dans bien de ses composantes, eut aussi pour finalité d'assurer, par la magie de l'image, comme par celle des mots, la régénération d'un défunt dans l'Au-delà.

 

 

     Michel Onfray, encore (p. 127) :

 

     (Que) l'on cesse de mobiliser Descartes pour comprendre le fonctionnement d'une pensée africaine, voire d'une vision du monde issue du désert.

     Dès lors, une fois mis à la poubelle le "Discours de la méthode", on peut envisager une autre raison que la "raison pure" occidentale. Notamment la "raison magique", autrement dit "raison poétique", "raison fabuleuse", "raison mythologique".

Car la raison ne fut pas toujours rationnelle. Tant s'en faut.


 

    Armés de mes propos, vous disposez à présent du droit de réponse : que pensez-vous, amis visiteurs, de l'interprétation prônée par Michel Dessoudeix que je viens de relayer ?


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